Casimir SIVAN

(Digne, 1850-Carouge, 1916) 

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Ph. A. Feline, Digne, Casimir Sivan

Jean-Claude SEGUIN

1

Jean Sivan épouse (Digne, 19/10/1722-) Marie Mayenc. Descendance :

  • Joseph Sivan (Digne, 27/11/1740) épouse (Digne, 12/10/1763) Marguerite Fabre. Descendance :
    • Joseph, Pierre Sivan (Digne, 08/09/1872-Digne, 28/01/1841) épouse (Digne, 26/08/1805) Anne, Marie, Josephine Reymond. Descendance :
      • Joseph, Pierre Sivan (Digne, 21/10/1806-Digne, 23/03/1893) épouse (Digne, 29/04/1829) Élizabeth Baille.
      • Charles, Hipolite, Cazimir Sivan (Digne, 07/01/1816-) épouse (Castellane, 02/06/1844) Marie-Angèle Arnaud (Digne, 08/03/1822-Digne, 27/02/1867). Descendance :
        •  Pierre, Louis, Casimir Sivan (Digne, 21/09/1850-Carouge, 09/11/1916) épouse (Cluses, 20/09/1877) Marie, Joséphine Allamand (Cluses, 23/08/1853-≥1886). Descendance :
          • Angéline, Louise Sivan (Digne, 07/08/1878-)
          • Jules, Maurice Sivan (Cluses, 12/01/1882-)
      • Adélaïde, Joséphine Sivan (Digne, 27/09/1818-Digne, 11/09/1894) épouse (Digne, 16/01/1837) Eugène, François Autric.
      • François Laurent (Digne, 05/04/1824-Digne, 27/04/1893) épouse (Digne, 13/08/1860) Clotilde, Honnorine Autric. Descendance :
        • Laurent, Honnoré Sivan (Digne, 31/03/1862-) épouse (Chambery, 30/09/1899) Péronne, Germaine Sermondadaz.
        • Albert, Joseph Sivan (Digne, 21/03/1863-Digne, 05/12/1932) épouse (Sisteron, 03/02/1908) Valentine Galici.
        • Marius Sivan (Digne, 30/11/1865-Digne, 05/05/1909) épouse (Digne, 24/11/1890) Émilie, Joséphine Gassend.
        • Julien, Eugène Sivan (Digne, 13/04/1869-Digne, 30/10/1906).
        • Marie, Aimmée Sivan (Digne, 20/06/1872-Digne, 19/09/1931) épouse (Digne, 12/08/1907) Marie, Léon Reynaud.
      • Elisabeth, Émilie (Digne, 12/12/1831-Digne, 21/08/1877) épouse (Digne, 19/02/1855) Jacques Bouteille.

2

Fils d'un menuisier, puis garde-champêtre, Casimir Sivan fait ses études au collègue de Digne. Il est, très tôt, mis en apprentissage chez un horloger nommé Reynaud où il se distingue par son esprit d'invention en mécanique. Pendant trois ans ([1864]-[1866]), il va s'initier aux travaux de la forge et de la lime. À l'occasion d'un concours régional, il présente une machine à piler Ie plâtre, enjolivée d'automates porteurs de sacs contenant ce produit. Cela lui vaut une médaille d'argent et le soutien du préfet des Basses Alpes (auj. Alpes de Haute-Provence). Il effectue un second apprentissage, de trois ans (1867-1870), sous la direction d'Ach. Benoît, à l'École d'horlogerie de Cluses (Haute-Savoie) d'où il sort pour s'engager dans le Génie, lors de guerre de 1870-1871. À la fin de ses obligations militaires, en 1872, il travaille chez des horlogers de Chamonix et de Scionzier (Haute-Savoie), puis à Genève. En 1874, il rentre à Digne-les-Bains où il va exercer sa profession d'horloger-rhabilleur. Il épouse, en 1877, une institutrice, Marie-Joséphine Allamand.

Après la naissance de sa fille (1878), Angeline Sivan, la famille s'installe (1880) à Cluses. Peu après (≤, 1884), il s'associe à Jules Laurat et fonde la société Laurat et Sivan qui dépose un brevet pour "Nouvelle disposition de commodes devant contenir des fraises destinées à l'horlogerie" (Brevet nº 162677, 11 juin 1884). Il semble que l'industriel local, Louis Carpano cède la gestion de son entreprise à la société constituée par Jules Laurat et Casimir Sivan, avant 1885. En deux ans, la situation se dégrade. À l'article des faits divers, une employée, Perrette Dancet, victime des systèmes d'engrenage de l'atelier, est broyée par la machine (septembre 1885). Si la presse évoque les succès obtenus par "Laurat et Sivan" - qui gagnent une médaille d'or à l'Exposition universelle d'Anvers (1885) (L’Indicateur de la Savoie, Annecy, 2 janvier 1886, p. 2) -, elle publie également la mise en faillite de la fabrique d'horlogerie :

[...] Et comme les malheurs se suivent, la grande fabrique d'horlogerie Laurat et Sivan, de Cluses, vient d'être mise en faillite par jugement du tribunal de commerce de Bonneville du 4 de ce mois. Cette fabrique qui, grâce au travail, à l'habileté de son honorable fondateur, M. L. Carpano, avait pris un développement considérable, n'a pu traverser les temps de la lourde crise qui pèse sur toutes les affaires.
Nous ne savons pas encore si la faillite présente un caractère frauduleux, mais le tribunal a cru devoir s'assurer des personnes des faillis, MM. Laurat et Sivan, qui viennent d'être écroués à la maison d'arrêt de Bonneville.


L'indicateur de la Savoie, Annecy, 15 mai 1886, p. 3.

Dans les faits, Casimir Sivan est plutôt victime que coupable comme le précise la presse quelques jours plus tard :

La faillite Laurat et Sivan suit son cours ; elle ne sera peut-être pas aussi désastreuse qu'on aurait pu le le penser. Le plus à plaindre serait peut-être M. Sivan, qui est, paraît-il, complètement étranger aux causes qui l'ont fait déclarer.
Quant à M. Laurat, il est, dit-on, fortement compromis, et sa gestion serait entachée d'abus de confiance.


L'Indicateur de la Savoie, Annecy, 22 mai 1886, p. 3.

Ce sont finalement deux employés de l'usine qui, au nom de la vérité, font passer dans L'Indicateur de la Savoie, un entrefilet pour réhabiliter leur collègue :

Deux honorables industriels de Cluses, MM. Depery Pierre, chef mécanicien de l'usine de M. Carpano, et Bargin Jean, horloger-mécanicien, nous prient de démentir l'arrestation, avancée par quelques journaux, de M. Sivan, qui occupe actuellement l'emploi de contre-maître à la fabrique de M. Carpano. Ils ajoutent que cet intelligent employé jouit non seulement de l'estime et de la considération du personnel de la fabrique, mais que la population de Cluses lui est également très sympathique.
Nous remercions infiniment nos abonnés-correspondants de leur communication, et nous prions M. Sivan d'agréer nos bien sincères félicitations.


L'Indicateur de la Savoie, Annecy, 29 mai 1886, p. 2. 

Mème si finalement l'entreprise va continuer de fonctionner sous la responsabilité directe de Louis Carpano, qui reprend la main, Casimir Sivan est conduit à quitter son poste. Parti en Suisse, il occupe, à Bienne, un poste de chef d'atelier mécanique chez L. Brandt & Frère, pendant 15 mois (1885-1886), puis il revient en France, à Scionzier, pendant 9 mois (1886-1887), on il monte une fabrique de fournitures. Finalement, il s'installe définitivement à Genève à partir de la fin de l'année 1888, comme fabricant de fournitures d'horlogerie. Il est exposant à l'Exposition Internationale de 1889 de Paris : " 254. SIVAN (Casimir), à Cluses et à Genève (Suisse), aux Creux-de-Saint-Jean, 6 - Fournitures d'horlogerie pour gros et petit volume par procédés automatiques (PALAIS)" (Catalogue général officiel de l'exposition universelle de 1889, Tome III-IV), Groupe III, Mobilier et Accessoires, Classe 26, Horlogerie, Lille, Imp. L. Danel, 1889, p. 14). Enfin, il possède, dès 1890, une fabrique de phonographes, Le Bijou, au nº 12 de l'avenue Industrielle.

Il devient aussi un collaborateur du Journal suisse d'horlogerie où il publie régulièrement des articles : "Machine à essayer les huiles" (avril 1888), "Conseils aux apprentis : le choix d'une lime" (novembre 1889), "Conseils aus apprentis" (janvier 1890), "Conseils aux apprentis : un arbre qui chauffe" (février 1890), "Conseils aux apprentis : diminuer le diamètre d'un ressort à boudin"  (décembre 1890), "Travail des métaux (fonte, fer, acier) employés par le mécanicien et l'horloger" (24 articles entre juillet 1891 et août 1893), "Le travail des métaux (cuivre, laiton, bronze) employés par l'horloger (18 articles  entre octobre 1893 et novembre 1895). C'est en 1892, qu'il va déposer un brevet pour "une montre à répétition parlant l'heure au lieu de la sonner, dite Montre parlante Sivan" (Brevet Suisse nº 4918, 21 février 1892).

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La voix humaine appliquée à l'horlogerie. — Un habile horloger de notre ville, M. Sivan, vient d'adapter à deux réveille matin un mécanisme « parlant » de son invention. L'un dit à plusieurs reprises et à haute voix : Lève-toi ! Nous avons vu fonctionner cette originale invention et nous avons été émerveillés du résultat obtenu. Une aiguille disposée sur un petit cadran permet de faire parler le réveil en français ou toute autre langue. Le deuxième réveil imite le chant du coq. Le mécanisme « parlant » s'adapte au réveil et forme un organe à part, déclenché au moment voulu. La parole est imprimée sur des disques d'une composition brevetée qui ont 60 mm. de diamètre et sont interchangeables. La voix est solide et de longue durée, point important pour l'usage auquel on la destine. Le mécanisme, robuste et simple, n'augmentera pas de beaucoup le prix d'un réveil ; il se compose essentiellement d'un barillet et d'une roue agissant sur une vis sans fin, ce qui en régularise le développement ; un galet molleté calé sur l'axe de cette roue entraîne par friction le disque « parlant » en agissant sur une mince feuille de caoutchouc intercalée afin d'amortir les bruits.
L'auteur de cette curieuse invention a fait fonctionner son réveil spécimen, disant « Lève-toi ! » plus de 5000 fois, et, malgré cela la voix a conservé sa puissance primitive sans aucune déperdition. L'application de la parole à l'horloge est donc un fait accompli et peut s'appliquer aussi bien à la pendule pour lui faire dire l'heure à haute voix qu'à tout autre objet. Un fait assez curieux et qui n'a pas cessé de surprendre M. Sivan au cours de ses essais, est la possibilité de corriger la parole une fois imprimée, tout comme un graveur corrige une épreuve. Ainsi, dans les mots « Lève toi ! », la lettre L avait un sifflement discordant et le toi une finale grasseyante et fort longue se terminant par un a dit à bouche grande ouverte. En supprimant des vibrations aux places étudiées, le sifflement de l a en partie disparu et le loi s'est arrondi, tout en conservant l'intonation propre de la personne qui avait causé.

Casimir Sivan
Brevet Suisse nº 4918, 21 février 1892

Le Journal de Genève, Genève, 1er juillet 1892, p. 3.

Ce brevet marque le début d'une réflexion relative à la reproduction de la voix et quelque temps plus tard, Casimir Sivan va déposer un nouveau brevet qui concerne les phonographes. Puis, il dépose un nouveau brevet, français cette fois, pour un appareil de " reproduction de la voix humaine " (nº 222.359 du 9 mai 1892), dont une version suisse est proposée en fin d'année. Il s'agit d'un disque strié pour phonographe : " L'objet de la présente demande de brevet a pour but la reproduction de la voix. Il consiste en une rondelle en caoutchouc vulcanisé, mais non durci, sur laquelle ont été moulées des stries pour la reproduction des vibrations produites par la voix." (Brevet suisse nº 6224, 8 novembre 1892). Il est également exposant, " sa montre mystérieuse et son réveil parlant ", à l'Exposition Industrielle d'Annecy (L'Indicateur de la Savoie, Annecy, 11 juin 1892, p. 1).

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Casimir Sivan, Agents Edison pour la Suisse, s.d.
 (Frauenfelder, 2005, 143)

Sivan, Carte postale publicitaire, c. 1893 [D.R.]

Le nom de Sivan va se faire plus présent dans la presse, au début de 1895, dès lors qu'il devient agent d'Edison. C'est par une anecdote plutôt plaisante qu'il est évoqué dans un article de la mi-janvier :

Téléphone à musique . — Beaucoup d'abonnés du réseau téléphonique ont été fort surpris ces jours derniers d'entendre pendant une conversation au téléphone les accords lointains d'une fanfare. Nous avons eu nous-mêmes cette surprise : nous avons cru un instant qu'une musique parcourait nos rues et nous nous demandions d'où pouvait provenir cet étrange phénomène. L'explication nous en a été donnée par une lettre de M. Sivan, agent du phonographe Edison et inventeur de la montre parlante dont nous avons donné naguère la description. M. Sivan nous invitait à entendre par le téléphone quelques morceaux de musique joués par un phonographe, en ajoutant que tous les abonnés du téléphone ayant leur fil dans le même cable que nous pouvaient entendre par induction ; c'est ce qui nous était arrivé. M. Sivan a bien voulu nous faire entendre, plusieurs morceaux, entre autres, un pas redoublé de M. van Perck, joué par une musique genevoise, ainsi qu'un monologue dont nous n'avons pas perdu une syllabe. L'effet produit est fort curieux et la distance n'affaiblit nullement la voix du phonographe.


Le Journal de Genève, Genève, 13 janvier 1895, p. 3.

On imagine tout de même que ce dysfonctionnement n'est pas nécessairement apprécié par tous les possesseurs de téléphone... C'est en tout cas un façon pour le moins originale de faire parler de soi. Dans le cadre de la préparation de l'Exposition Nationale Suisse, Casimir Sivant va obtenir la " concession avec monopole " pour l'exploitation du kinétoscope que revendiquent par ailleurs les frères Werner. Quelques semaines plus tard, en compagnie d'un autre inventeur François Dussaud, ils donnent une première conférence :

Lundi 4 mars
[...]
8 h. s. Amis de l'instruction. Soirée-conférence gratuite donnée par MM. Dussaud et Sivan, sur le phonographe et la montre parlante.


Le Journal de Genève, Genève, 3 mars 1895, p. 3. 

Peu après, Casimir Sivan ouvre un kinetoscope parlor rue du Commerce. Reprenant le modèle américain, il propose ainsi un espace où plusieurs appareils tournent simultanément avec, pour chacun, un film différent :

Le Kinétoscope d'Edison. — Nous engageons vivement nos lecteurs à rendre nos lecteurs à rendre une visite aux kinétoscopes que M. Sivan, agent pour la Suisse des appareils Edison, vient d'installer, rue du Commerce, nº 2, et qui seront visibles pour le public à partir de demain lundi.
Tout le monde connaît le jouet d'enfant connu sous le nom de phénakisticope, dans lequel une série d'images représentant, dans la suite de leurs principales attitudes successives, un jongleur, un enfant sautant à la corde, une danseuse, un cheval au galop, ou tout autre personnage ou animal en mouvement, passe rapidement sous les yeux du spectateur et lui donne l'illusion d'une seule image animée. Le kinétoscope n'est pas autre chose que cet appareil considérablement perfection- né par l'application des dernières inventions dans le domaine de la photographie instantanée et de l'électricité.
Une scène quelconque est photographiée à raison de quarante-six instantanés à la seconde, soit 2760 à la minute. Les épreuves ainsi obtenues, grandes à peu près comme un timbre-poste, sont fixées sur un long ruban qui se déroule avec la même vitesse dans l'intérieur d'une caisse oblongue d'un mètre de hauteur environ, et viennent passer sous une ouverture garnie d'une lentille qui les grossit jusqu'aux dimensions d'une photographie carte de visite. Un écran en métal, percé d'une étroite ouverture, tourne avec une extrême rapidité entre le ruban et une petite lampe électrique, de sorte que chaque image est vivement éclairée, pendant un temps très court, au moment où elle passe sous l’œil du spectateur. Par suite du phénomène physiologique de la persistance de l'impression sur la rétine, l’œil ne perçoit pas l'intervalle très court qui sépare les images, et l'on croit voir une photographie où tous les personnages agiraient et remueraient comme des êtres vivants.
L'un des appareils exposés à la rue du Commerce nous montre un bar américain. Des consommateurs entrent, se font servir, paient. Une querelle s'élève entre deux d'entre eux. Des gestes on en vient aux coups de poing. Surviennent deux nouveaux personnages qui saisissent les combattants et les expulsent. Un autre kinétoscope nous introduit dans une boutique de coiffeur. Dans le troisième, deux souples et vigoureux gaillards se livrent à la lutte classique, s'empoignent, se soulèvent, se culbutent, jusqu'à ce que l'un d'eux ait touché la terre de la nuque. Cette dernière scène est merveilleuse, et l'œil suit sans aucune peine tous les mouvements des petits personnages.
A tout ce petit monde, il ne manque que la parole, et l'on y viendra lorsqu'on aura trouvé le moyen de combiner le kinétoscope avec le phonographe. M. Sivan en exhibe tout justement dans le même local un excellent, qui sert à ses auditeurs des airs d'opéras, des morceaux d'harmonie et de fanfare, des récitations, des conversations de café. C'est le théâtre, le concert et la vie réelle réunis dans un espace de quelques mètres carrés. 
Bref, le spectacle que nous offre M. Sivan est aussi amusant qu'instructif, et tous les parents voudront y conduire leurs enfants.


Journal de Genève, Genève, 17 mars 1895, p. 3.

Il semble avoir eu l'intention de trouver un " moyen de présenter les images du kinétoscope avec un fort agrandissement et même au moyen de projections" (Le Genevois, Genève, 26 mars 1895. Cité dans Frauenfelder, 2005, 21).

Pendant quelques mois, Casimir Sivan va se consacrer à parcourir la Suisse pour présenter le kinétoscope. C'est lui que l'on retrouvre à La Chaux de Fonds (mai 1895), Fribourg (mai 1895)Lausanne (mai 1895), Neuchâtel (juin 1895)... à son retour, il rouvre le local, en septembre 1895, en y ajoutant le kinétophone. Peu après, les frères Lumière présentent à Paris leur cinématographe. Sans doute l'écho que cette présentation, dans les semaines suivantes, a-t-il un impact sur Casimir Sivan comme sur bien d'autres. Dans la correspondance Lumière, on trouve d'ailleurs un courrier envoyé par Louis Lumière à Joseph Ferrero, dont on sait qu'il est un collaborateur de Casimir Sivan. Il n'est pas le seul Suisse à écrire ainsi à la maison Lumière, le docteur Émile Batault, le photographe Fred. Boissonnas, le docteur, amateur de photographie, Émile Demole, le scientifique Georges Hochreutiner, tous de Genève, et l'imprimeur Carl Neweczerzal de Davos en font autant.

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Lettre de Lumière à J.. Ferrero, Lyon, 28 octobre 1895
© Collection personnelle

Sans doute, en tant que promoteur de l'Exposition Nationale Suisse, Joseph Ferrero souhaite-t-il acheter un appareil Lumière, mais la maison de Monplaisir va finalement se décider à mettre en place un système de concessions que les Lumière pensent plus avantageux. C'est lorsque la décision est finalement prise que Joseph Ferrero envoie un nouveau courrier, le 10 février 1896, dont les termes ont l'heur de faire réagir fermement Marius Paris qui signe sous couvert de Marius Perrigot.

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p. Perrigot M. Paris, Lettre à J. Ferrero, Lyon, 12 février 1896
© Collection particulière 

Encore faut-il ajouter que Casimir Sivan, responsable du pavillon Edison, cherche, avec l'appui de Joseph Ferrero, à obtenir la concession du cinématographe Lumière, mais les patrons de Monplaisir ne sont décidés, par patriotisme, à se placer sous l'égide du génie de Menlo Park. Après ces quelques hésitations, les Lumière vont finalement laisser à Lavanchy-Clarke l'exploitation du cinématographe pour la Suisse, et donc pour l'Exposition Nationale Suisse. Cet échec va conduire Casimir Sivan à s'orienter vers d'autres solutions. Ainsi, il va s'atteler, avec la collaboration d'E. Dalphin, à la réalisation d'un appareil  pour "exposition" et "projection" de séries d'images photographiques, et dépose un brevet (nº 11755), le 23 mai 1896.

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Appareil perfectionné pour l'exposition à la lumière de rubans pelliculaires sensibilisés et pour la projection de séries d'images photographiques tirées sur rubans pelliculaires

L'invention a pour double but d'une part d'exposer successivement des portions adjacentes d'un ruban pelliculaire photographique à l'action des rayons lumineux projetés sur lui par un objectif photographique quelconque et d'autre part d'exposer les images ainsi obtenues sur ledit ruban pelliculaire, successivement à l'action d'un foyer lumineux quelconque pour les projeter à l'aide de l'objectif sur un écran placé dans une chambres obscure.

Enfin l'invention est combinée de façon à ce que cette projection puisse être faite à double pour permettre l'application des clichés anaglyphiques à l'aide de deux pellicules de couleurs différentes et en donnant aux spectateurs des lunettes bicolores.

E. Dalphin et C. Sivan, Brevet suisse nº 11755, 23 mai 1896

Reste à savoir quelle est la nature de l'appareil ainsi breveté. De prime abord, il semble s'agir d'un cinématographe, mais curieusement ni le terme de " chronophotographe ", ni celui de " cinématographe " n'apparaissent, alors que l'immense majorité des brevets de la période utilisent ou l'un ou l'autre de ces termes. En outre, l'appareil semble pouvoir présenter des vues anaglyphiques, autrement dit des vues photographiques en relief. S'agit-il alors d'un " cinématographe " au sens où nous l'entendons ? En tout cas, nous n'en sommes pas loin. Ce que nous savons c'est que Casimir Sivan dispose bien d'un nouvel appareil cinématographique comme l'indique le rappel que le Comité Central de l'Exposition lui fait parvenir : 

Messieurs, le Comité Central de l'Exposition a été nanti d'une réclamation de M. Lavanchy relativement au spectacle de photographies animées projetées sur grand écran que vous vous proposez d'exploiter dans votre pavillon du Parc de Plaisance. Le Comité considérant l'importance du loyer que paie M. Lavanchy (25.000 francs) comparativement au vôtre (1.000 francs) estime qu'il doit protéger M. Lavanchy qui a fait une publicité considérable pour son cinématographe, contre la concurrence que vous avez l'intention de lui faire. J'ai donc été chargé par le Comité Central de l'Exposition de vous rappeler que votre convention avec monopole ne s'applique qu'aux phonographes et kinétoscopes et de vous informer qu'il n'autorise pas l'exploitation de votre nouvel appareil. Veuillez donc je vous prie vous conformer au présent avis et accepter Messieurs mes amitiés bien empressées.


Archives de l'État, Genève, Exposition Nationale Suisse, 57/365/5, p. 345<-344b, 15 juillet 1896 (Cherbulliez à Sivan). Cité dans Consuelo Frauenfelder, Le Temps du mouvement, Genève, Presses d'histoire suisse, 2005, p. 23.

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Tickets de l'Attractions-Livret, 1896
Consuelo Frauenfelder, Le Temps du mouvement, Genève, Presses d'Histoire Suisse, 2005, p. 143.

Si Casimir Sivan est ainsi prêt à faire concurrence à Lavanchy-Clarke, c'est qu'il dispose des moyens de le faire. Il faut pour cela un projecteur et des films. Même si le brevet nº 11755 a bien été déposé le 23 mai 1896, on peut tout de même émettre des doutes sur sa capacité à pouvoir filmer des vues en qualité et en quantité... On peut aussi penser, plus probablement, que Casimir Sivan dispose bien en fait d'un " nouvel appareil "... de là à penser qu'il s'agit de son prototype, il vaut mieux ne pas aller trop vite en besogne. A-t-il pu se procurer un appareil auprès d'Edison - n'oublions pas que dès le mois de juin, on entend parler du " vitascope " - ou auprès des nombreux constructeurs., peut-être les Werner qui sont à l’affût et qui commercialisent leur Kinégraphe depuis le mois de mars ? Ce qui est vrai, c'est que Casimir Sivan a pu faire quelques essais, avec l'appareil de son invention, pendant l'Exposition Nationale Suisse. Un seul article, signé Jules Monod, évoque l'appareil de Sivan :

M. Sivan a fait mieux (que le kinéstoscope et le kinétophone d'Edison), il a inventé un nouvel appareil, le kinétophore, qui, grâce à un mécanisme spécial, permet de représenter les scènes d'une façon inédite et peu banale, c'est-à-dire qu'après les avoir vues telles qu'elles sont, on les aperçoit à rebours. Ainsi une plante ou un homme qui seraient représentés à tous les degrés de croissance et même de décrépitude pourront, sous les yeux des spectateurs, rétrograder subitement et, de la vieillesse, redevnir petit plante ou enfant [...] Cette figuration à rebours produit des scènes de la plus haute drôlerie. Ainsi un Monsieur, pour se déaltérer plus à l'aise, quitte son habit et le jette dans l'herbe, puis, trop pressé pour attendre le verre, se met à boire à même la bouteille, la lance par terre et renverse la table. De ce spectacle banal, le kinétophore fait une cocasserie sans pareille [...] Une autre fois, ce seront des baigneurs qui sortiront de l'eau, les pieds les premiers, et se retrouveront d'aplomb sur le plongeoir, d'où ils étaient partis.


Jules Monod, L'Exposition nationale suisse 1896, Genève, 1896, p. 328. Cité dans Fraeunfelder, 2005, 25-26)

Les vues "à rebours" n'ont rien en soi de particulier et ne nécessitent d'ailleurs aucun dispositif particulier... les premiers opérateurs l'on vite compris. En outre, le brevet n'évoque même pas cette possibilité... En revanche le double système, de type anaglyphique, décrit dans le brevet, prévu pour la projection de "photographies" en relief, n'est même pas signalé par le journaliste. D'ailleurs, parle-t-on de la même chose ? Il est question de "kinétophore" - qui porte l'image - terme qui n'est pas présent dans le brevet. Enfin, le texte de l'article soulève une question : Jules Monod évoque-t-il des films précis ou bien ne fait-il qu'imaginer des situations possibles ce que semble confirmer l'utilisation de l'irréel ("seraient représentés") ou du prospectif ("ce seront"). En ce sens, l'image des plongeurs est intéressante, car elle pourrait tout autant évoquer Les Bains de la jetée des Pâquis, film tourné par Casimir Sivan, en 1896, que le célèbre Bains de Diane dont on sait qu'il est parfois présenté "à rebours". Ce qui est vrai, c'est que Casimir Sivan a bien tourné des vues animées dont deux autres ont été conservés : Exposition nationale suisse et Tramway à vapeur et passagers. 

Palais des Beaux-Arts

Casimir Sivan, Exposition nationale suisse, 1896
© Cinémathèque suisse

Il s'agit évidemment de réalisations d'une assez grande précocité au niveau mondial, mais on en reste à une expérience sans lendemain. Sivan va recevoir, dans le cadre de l'Exposition nationale suisse, une médaille d'argent dans la catégorie "instrument de précision" (Journal de Genève (supplément), Genève, 9 août 1896, p. 1), mais l'on ignore de quel instrument il s'agit. Sans doute Sivan nourrit-il encore quelque espoir lorsqu'il dépose le brevet français de son appareil, en décembre 1896... mais il laisse finalement de côté le cinématographe. Ses appareils de prise de vues et de projection sont conservés à la George Eastman House Foundation (Rochester).

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 Le Kinétophore (ou Kinéophore) de Casimir Sivan

Les expériences cinématographiques ne sont finalement qu'une parenthèse dans une vie essentiellement consacrée à l'univers des montres et des horloges où il est passé maître depuis longtemps. Mias il ne néglige pas pour autant sa passion de chercheur qui va le conduire à déposer des brevets pour un "bec de plume perfectionné (1897), un "allumoir électrique" (1897), une "montre indiquant l'heure dans l'obscurité (1899), une "montre pour touristes" (1907), une "poulie à gorge perfectionnée (1909), un "rabot coupe-cors et tire-bouchon combinés" (1909), un "dispositif d'articulation de deux organes l'un avec l'autre, avec crans d'arrêt" (1909), un "instrument pour couper les cors aux pieds, peaux mortes, poils, etc." (1911)...

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Plusieurs modèles d'instruments pour "couper les cors aux pieds"
(reproduit dans Le Dignois, mars, 1995, p. 3)

Il obtient finalement la nationalité suisse en 1900. Par la suite, il ne fait plus parler de lui et s'éteint en 1916, à l'âge de 66 ans. Le Journal de Genève publie peu après une note nécrologique.

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Ph. B.F., Casimir Sivan
(rep. dans Le Provençal, 16 octobre 1995)

Casimir Sivan. — On nous écrit :
" Le monde industriel et spécialement la mécanique horlogère viennent de perdre eu la personne de M. Casimir Sivan, industriel, l'un de leurs membres les plus capables.
M. Sivan avait fait ses études à l'école d'horlogerie de Cluses. Doué d'une remarquable aptitude mécanique, il ne tarda pas à se faire connaître dans les milieux compétents, au point à devenir l'un des premiers mécaniciens de son temps. Homme dé métier d'une conception très étendue et fertile, il s'attacha spécialement à réformer les procédés mécaniques devenus caducs et il est peu de parties, dans l'horlogerie ou la mécanique, auxquelles il ne fit faire un pas important. C'est ainsi que nous lui devons plusieurs publications, fort appréciées, dans le domaine qui le passionnait. Il fut, tout à la fois, collaborateur de journaux techniques, et membre de la commission de surveillance de l'Ecole d'horlogerie de notre ville, à laquelle il voua toute sa sollicitude attentive.
Auteur de nombreuses inventions brevetées, M. Sivan s'occupait également de la fabrication les mécanismes de compteurs électriques, faisant partie de notre industrie genevoise.
Le domaine des antiquités lui fut familier et nombre do personnes ont eu le loisir de connaître ses collections de mécanismes et mouvements anciens. Les Jacquet Droz, célèbres mécaniciens du XVIIIe siècle, exercèrent une profonde influence sur cet artiste de talent, et les automates furent l'objet d'études approfondies de sa part, ainsi que la construction  des oiseaux chanteurs, à laquelle il s'était voué un certain temps.
Rappelons encore qu'il fut l'un des instigateurs pour la création d'une fabrique de pendules à Genève, et c'est au moment où son initiative et sa grande expérience nous auraient été des plus utiles que nous avons la douleur de perdre son précieux concours.
Sa grande modestie, sa bienveillance envers tous, son inlassable dévouement, lui valurent la reconnaissance et l'amitié de tous ceux qui eurent le privilège de le connaître. Il laisse donc à la postérité, le souvenir impérissable d'un artiste renommé, et l'exemple d'un homme de savoir, toujours à la brèche pour l'avancement de la science mécanique qu'il adorait.

Journal de Genève, Genève, 20 novembre 1916, p. 3.

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1896

Bibliographie 

Archives communales de Digne-les-Bains (avec l'aide de Mme Yvette Ribot-Sivan), "Un inventeur dignois méconnu : Casimir Sivan ", Le Dignois, mars 1995, p. 3.

CHAPUIS Alfred, "À travers les collections d'horlogerie" dans Fédération horlogère suisse, nº 20, 15 mai 1941, p. 143 et p. 151.

COSANDEY Roland, Trente films dans une boîte à chaussures, Lausanne, Éditions Payot, 1996, 160 p.

FRAUENFELDER Consuelo, Le Temps du mouvement, Genève, Presses d'histoire suisse, 2005, 190 p.

" Casimir Sivan ", Journal suisse d'horlogerie, nº 6, décembre 1916, p. 169-174.

Remerciements

L'auteur tient à remercier le Service des Archives et du Patrimoine de Cluses pour avoir eu l'amabilité de mettre à sa disposition un dossier relatif à Casimir Sivan. 

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