ÉPINAL

Jean-Claude SEGUIN

Épinal, chef-lieu du département des Vosges, compte 23.223 habitants (1894)

1896

Le Cinématographe Lumière d'Abel Bordéria (juin-juillet 1896)

Alors qu'il vient de donner une longue série de séances de projections animées à Nancy, Abel Bordéria continue sa tournée dans la région Est et s'apprête à installer son cinématographe à Épinal. La presse annonce son arrivée prochaine :

Dans quelques jours, M. Bordéria, un photographe artiste rémois, installera à Épinal, dans la salle de l'Éden Café, l'une des curiosités scientifiques, je veux dire le cinématographe des frères Lumière. Le principe est connu de tous, l'illusion du mouvement est donnée par la projection successive très rapide de photographies instantanées prises sur des sujets en mouvement. La projection est assurée sur un vaste écran par une lampe électrique à arc très puissant....


Le Vosgien, Épinal, 17 juin 1896.

La date de l'inauguration reste difficile à déterminer dans la mesure où la dernière séance organisée à Nancy a eu lieu le dimanche 21 juin, mais ce même jour, on trouve dans la presse vosgienne une annonce du cinématographe Lumière :

Salle de l'Éden, la grande attraction du jour, la photographie animée par le Cinématographe Lumière de Lyon. Séances tous les jours à 4 h de l'après-midi et à 5 h. Séances du soir à 8 h et à 9 h. Séances privées pour les lycées, collèges et pensionnats. On traite à forfait. S'adresse salle de l'Éden aux heures des séances.


Le Vosgien, Épinal, 21 juin 1896.

La superposition des séances n'est sans doute qu'apparente. Il est probable que les séances se soient terminées un ou deux jours avant à Nancy, ou que l'inauguration à Épinal ait été retardée. Nous ne connaissons pas de compte rendu de l'inauguration, mais Le Mémorial des Vosges, dans son édition du 25 juin, va consacrer au cinématographe un très long article à la fois explicatif et descriptif : 

Le Cinématographe.-Oh, la curieuse, la charmante, l'impressionnante nouveauté ! Bien que le délégué de la société n'ait pas fait l'ombre d'une réclame - il a seulement avisé le public par affiches - la salle de l'Éden ne désemplit pas. Il y a chaque jour plusieurs représentations, chaque fois les spectateurs sortent émerveillés. On connaît les photographies que M. Marey a publiées. Prises dans un temps insaisissable, pour qui considère la durée chronique appelée seconde, elles ont fourni, sur le vol des oiseaux, la course des quadrupèdes, par exemple, les révélations les plus renversantes. Un pigeon qui fend l'espace, un cheval au galop, offrent des aspects que l'on n'avait jamais imaginés. Les peintres ont voulu bouleverser à fond les notions conventionnelles adoptées depuis que les hommes mettent des couleurs sur la toile. Un photographe lyonnais qui porte un bien beau nom professionnel, M. Lumière, a essayé de résoudre ce problème : faire passer sous mes yeux les épreuves obtenues au n + unième de seconde, avec une rapidité telle que l'on ne perçoive plus aucun temps d'arrêt entre elles. Supprimer en d'autres termes la solution de continuité entre les images successives, pour obtenir le mouvement continu, tel était le hic. M. Lumière a vaincu l'obstacle, tout récemment, la science comptait un miracle de plus. L'heureux inventeur a appelé son appareil " cinématographe ". Pour préciser grammaticalement, je rappellerai que le mot grec : Kinema (génitif kinematos) signifie : mouvement, et  : graphe : j'écris. D'où cinématographe, écriture du mouvement ou, si vous voulez, dans notre cas, représentation du mouvement par le dessin. Au fond de la salle, un écran. En face, à l'entrée, une lanterne magique quelconque où se déroulent les photographies sans interruption. Différentes scènes passent sous les yeux du public. Je vais vous donner le menu d'une représentation : " Le tric-trac " : une dame et un monsieur jouent au jaquet ; les personnages sont mis au point pour paraître en grandeur normale ; vous assistez à une scène vécue, sans que le moindre mouvement ait échappé à l'objectif du photographe et par conséquent vous échappe. " Un prêté pour un rendu " : un flâneur lit son journal sur un banc, dans un jardin public ; son mouchoir sort de son paletot ; arrive un malin qui tire le mouchoir, y fait un nœud et s'assied sur " le bi bout " du banc ; le liseur éternue, tire son mouchoir et constate ce nœud et caressant son nez : Tiens ! il ne se rappelle pas ! Tout à coup il croit retrouver ; il se frappe le front, se lève brusquement ; le banc bascule et le farceur tombe, les quatre fers en l'air ; cette petite comédie en un acte et une scène est joliment réussie. " Une voiture arrive au perron d'une maison de maître " : on se précipite au-devant des voyageurs, embrassades réciproques, un bébé est surtout fêté. " Les mauvaises herbes " brûlent autour d'un bois, des paysannes les retournent sur le feu ; à noter la fumée qui les voile parfois aux yeux, et le vent qui soulève leurs tabliers ; le patron se promène sur la lisière à l'ombre : feignant ! " Charcuterie mécanique "  : nous sommes à Chicago, sans doute ; Dom Pourceau amené par plusieurs hommes et hissé péniblement dans une caisse, ressort de la cuisinière sous forme de jambons, bandes de lard et autres bonnes choses. " Une question politique " :pugilat très amusant entre deux Parisiens après discussion sur un article de journal. " La démolition d'un mur ", produit beaucoup d'effet : les maçons y vont avec précaution ; le mur penche, s'effondre et ils disparaissent dans la poussière pour reparaître. " La mer " par beau temps est l'un des meilleurs numéros ; on voit des paquets d'ondes légères se briser sur les rochers, la belle eau blanche se répandre en perles, se disperser en poussière. " L'abreuvoir " présente un vif intérêt : une cour de caserne ; un maréchal des logis s'agite ; les hommes amènent les chevaux ; ici l'on ne perçoit plus cette sorte de trémolo qui se produit dans d'autres tableaux. L'illusion est parfaite. " Le train " est le spectacle le plus émouvant qu'on puisse rêver ; sur le quai, employés et voyageurs attendent. Le voici ! Vous le voyez arriver, grossir, gagner en vitesse ; il semble sortir de la toile, s'élancer sur vous ; des dames, en chair et en os, se reculent d'horreur, tant la vérité est foudroyante ! Ce train est le clou, si un train peut être un clou ! Enfin, dernière apparition, " Un clown " vient écrire à rebours sur un tableau ces mots : remerciements. Voilà un menu, comme disent les cuisiniers. Les menus varient. Il y a 4 séances par jour. Prix : 1f. Les Spinaliens et Spinaliennes qui pénètrent dans la jolie salle de l'Éden sur mes invitations m'en sauront gré !
Un cinématophile.


Le Mémorial des Vosges, Épinal, 25 juin 1896.

Le " cinématographile " qui signe l'article ne manque ni de style, ni de lyrisme. Il réserve la première partie de son texte à redire ce que des centaines de journalistes ont écrit depuis des mois sur le cinématographe. En revanche, la seconde partie est consacrée à une description d'un programme et des vues qui le composent. Même si parfois il s'égare - la charcuterie marseillaise située à Chicago ! -, les petits résumés qu'il réserve au lecteur sont souvent bien réussis. Même si Abel Bordéria ne fait guère de publicité pour son cinématographe, les Spinaliens se rendent en masse vers la salle de l'Éden :

La foule au cinématographe.-Mercredi soir on a dû refuser du monde à l'Éden. L'empressement du public continue. La direction varie un peu les programmes ; mais beaucoup de personnes y retourneraient quand même, dû [sic] le menu ne subir aucune modification. Savez-vous combien de photographies se déroulent pendant cette courte scène, l'" Arrivée d'un train " ? 1.200 ! C'est vraiment prodigieux. " L'arrivée du régiment " produit une sensation non moins émouvante que l'" Arrivée du train ". M. Bordéria, le directeur, a reçu de nouvelles pellicules que la maison Lumière lui a envoyées. "


Le Mémorial des Vosges, Épinal, 27 juin 1896.

C'est finalement le 3 juillet que la presse annonce la " clôture irrévocable le 5 juillet " des séances du cinématographe. Quant à Abel Bordéria, il va reprendre le chemin de Reims pour organiser de nouvelles projections.

Répertoire (autres vues) : AquariumRepas de bébéRégiment : cuirassiers fourrageursCyclistes et CavaliersSerpent (Le Mémorial des Vosges, Épinal, 30 juin 1896).

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