Alice GUY

(Saint-Mandé, 1873-Wayne, 1968)

guyalice

Jean-Claude SEGUIN

collaboration
Françoise ALLIGNET

1

Marc, François Guy (Villards-d'Héria, 24/07/1807-Paris 11e, 29/04/1849) épouse (1835) Marie, Joséphine Forestier (Morez, 08/09/1811-Paris 5e, 03/09/1869). Descendance :

  • Élise, Séraphine Guy (Morez, 13/02/1836-Morez, 02/03/1836)
  • Émile Guy (Morez, 05/08/1837-Paris 6e, 05/01/1891) épouse (Clichy, 18/07/1865) Marie, Clotilde, Franceline Aubert (Thorens-Glières, 01/08/1847-Briouze, 01/08/1933). Descendance :
    • Alphonse, Louis, Émile [Alfonso, Luis, Emilio] Guy (Santiago du Chili03/08/1866-Paris 18e, 16/05/1880).
    • Julia, Joséphine Guy (Valparaiso, 30/12/1867-Marseille, [1954-1959])
    • Fanny, Marie, Henriette Guy (Valparaiso, 06/11/1869-Issy-les-Moulineaux, 19/09/1953) :
      • épouse (Genève, 01/05/1890. divorce: 29/06/1896) Alexandre, Jean-Marie Giontini (Genève, 30/03/1863-Genève<1919). Descendance :
        • Yvonne, Émilienne Giontini (Genève, 28/12/1891-Issy-les-Moulineaux, 27/06/1939)
          • épouse (Vanves, 22/06/1909. Divorce 22/07/1918) Jean, Henri, Noël Allignet (Vanves, 25/12/1874-Vanves, 02/07/1921). 
          • épouse (Vernon, 21/02/1919) Roger, Édouard, Marie, Joseph Bigo (21/02/1919).
      • épouse (Paris 19e, 18/12/1902) Victor Auguste Pargnien (Paris 19e, 02/10/1854-Vattetot-sur-Mer, 30/03/1915).
    • Marguerite, Marie, Louise Guy (Santiago du Chili, 25/05/1871-Paris 19e, 26/02/1902) épouse (Genève, 09/04/1891) Samuel, Charles Pin (Chêne-Bougeries, 30/03/1859-Paris19e, 01/02/1918). Descendance :
    • Alice, Ida, Antoinette Guy (Saint-Mandé, 01/07/1873-Wayne, 24/03/1968) épouse (Paris 19e, 06/03/1907. Divorce: 24/05/1922) Herbert, Réginald, Gaston Blaché Bolton (Londres, 05/10/1882-Santa Monica, 24/10/1953). Descendance :
      • Simone Blaché-Bolton (Flushing, 06/09/1908-08/09/1994).
      • Réginald Blaché-Bolton (Fort Lee, 27/06/1912-03/02/1991).
        • épouse (Nice, 22/03/1932. Divorce 09/10/1950) Valérie Piquemal Cancarrou (Bordeaux, 09/06/1901-Fontenay-près-Vézelay, 18/02/1980). Descendance:
          • Régine, Madeleine, Yvonne, Simone Blaché-Bolton (Bourg-sur-Gironde, 13/05/1932-Marrakech, 27/01/2016) épouse (Paris 16e, 09/08/1955) Georges Peeters. Descendance:
            • Steve.
            • Franck.
            • Thierry.
        • et Roberta Meyer. Descendance:
          • Adrienne, Noelle Blaché (22/01/1949-26/02/2011) épouse Bob Channing.
  • Anne-Sophie Guy (Morez, 18/08/1839-Morez, 24/12/1839)
  • Albertine Guy (Morez, 16/03/1841-<1926) épouse (Paris 6e, 20/12/1862) Pierre Lucien Slanka (Nontron, 22/06/1837-Paris 10e, 19/03/1889). Descendance :
    • Georges, Emile, Lucien Slanka (Paris 6e, 28/10/1864-Menton, 23/05/1926) épouse Louise, Jeanne, Julie Simon (1866-). Descendance :
      • Pierre, Jules, Gilbert Slanka (Paris 10e, 09/11/1888-Grasse, 19/07/1951)
        • épouse (Morancé, 04/04/1916) Léontine Large.
        • épouse (Lyon, 07/08/1924) Antoinette Large.
        • épouse (Clichy, 30/10/1928) Germaine, Léontine Lemasson.
    • Mathilde, Marie Slanka (Paris 5e, 20/07/1866-Paris 3e, 18/07/1868)
    • Marie, Julie, Hortense Slanka (Paris 3e, 28/06/1868-)
    • Marie, Mathilde, Amélie, Slanka (Saint-Mandé, 05/07/1870-Le Perreux-sur-Marne, 24/09/1960) épouse Edouard François, Alexandre Moquet (1863-1912). Descendance :
      • Suzanne, Hélène, Marie Moquet (18987-1981)
    • Marc, Alix Slanka (Paris 3e, 11/12/1871-Paris 10e, 20/09/1879)
  • Marie, Émelie Guy (Morez, 13/08/1845-Paris, 03/02/1848)
  • Marie, Amélie Guy (Paris, 13/01/1849-) épouse (Santiago du Chili, 07/05/1871) Pierre, Ernest Bailly (Saint-Satur, 1845-).

2

Les origines (1873-1895)

Marc, François Guy, grand-père paternel d'Alice Guy, reprend le métier d'horloger de son beau-père, Pierre Simon Forestier. La famille quitte Morez, en 1845, après la naissance de Marie, Émelie Guy pour s'installer à Paris. Deux ans plus tard, en août 1847, les grands-oncles maternels d'Alice Guy, Émile, Joseph Pujo, Jeanne, Julia Pujo et Jacques Pujo, sollicitent leur passeport à Bordeaux pour Santiago du Chili. Alors qu'il vit à Paris, Émile Guy, le père d'Alice, va rentrer en contact avec les libraires hispanistes et éditeurs parisiens Adolphe, Émeri Bouret, son fils Charles, Adolphe, Henry Bouret et Jean, Frédéric Rosa. Jean, Frédéric Rosa et Adolphe Bouret ont constitué, entre eux, une société de Commerce dont la raison sociale est Rosa-Bouret et Compagnie (12 mai 1853) et le siège social au 5 rue de Savoie (Paris). Cette librairie espagnole se consacre, en particulier à l' " exportat. pour les Amériques espagnoles" . Autour de 1860, son père, Émile Guy quitte la France pour s'installer au Chili où son nom est associé à celui de Charles Bouret depuis, au moins, 1865, pour un catalogue de livres :

Catálogo de los libros que se hallan de venta en la Librería Universal de C. Bouret y Guy.-1 vol. in 4.º, de 64 páj.-Imprenta de la Patria, Valparaíso.


Anales de la universidad de Chile, Santiago, Imprenta Nacional, Tomo XXVI, n 2, febrero de 1865, p. 246. 

C'est lors d'un retour dans son pays qu'il va faire la connaissance de sa future épouse. Dans ses mémoires, Alice Guy évoque cette rencontre arrangée :

En 1847 ou 48, un oncle et une tante de ma mère avaient émigré en Amérique du Sud, afin d'y refaire une fortune fort ébranlée par la Révolution. Ayant réussi au-delà de leurs espérances, ils désirèrent revoir leur famille et leur pays.
Ils y firent la connaissance de ma mère, leur nièce, alors élève au couvent de la Visitation, et séduits par sa beauté, riches, sans enfants, ils insistèrent auprès de mes grands-parents pour qu'elle leur fût confiée. Ils espéraient la marier à un de leurs compatriotes et ami Émile Guy, franc-comtois de bonne famille (ma grand-mère paternelle était la tante d'Étienne Lamy), fondateur des premières maisons de librairie à Valparaiso et à Santiago.


GUY, 1876: 30.

Le mariage d'Émile Guy et de Clotilde, Franceline, Marie Aubert a lieu à Clichy, le 18 juillet 1865. Au nombre des témoins, l'on compte Charles Bouret, ce qui confirme que des liens personnels existent bien avec les éditeurs "Rosa et Bouret".

L'installation au Chili (1865-1872)

Quelques jours après son mariage (juillet 1865), le couple s'embarque pour le Chili. Grâce à une pétition (Santiago, 27 mars 1866) destinée au chargé d'affaires au sujet d'un ultimatum adressé par le chef de l'escadre espagnole au gouvernement de Santiago et cosignée par Émile Guy, nous savons qu'il a un commerce à Valparaiso. Son fils aîné, Louis, voit le jour à Santiago, en août 1866, alors que ses activités le conduisent à voyager fréquemment entre les deux villes. À cette époque, Émile Guy publie des annonces commerciales dans la presse britannique. 

guy emile 1867 annonce The Times Tue Mar 5 1867
The Times, Londres, mardi 5 mars 1867, p. 3.

En décembre 1867, Clotilde Aubert donne naissance, à Valparaiso, à sa première fille, Julia. Émile Guy, qui travaille pour les éditeurs "Rosa et Bouret",  dispose de deux librairies, l'une à Santiago et l'autre à Valparaiso. Il édite des opuscules ou catalogues des ouvrages qui se trouvent à la Librería Universal de Santiago :

Guy (Emilio). Gran baratura de libros en la Librería universal de Santiago, - 1 vol. in 4.º de 28 pájs. Imprenta del Independiente, Santiago.
_______ Libros elementales de instrucción secundaria a venta en la Librería Universal de Santiago. Imprenta del IndependienteSantiago.


Anales de la universidad de Chile, Tomo XXXII, nº 3, marzo de 1869, Santiago, Imprenta Nacional, p. 225-226.

Une nouvelle fillette, Henriette, voit le jour en décembre 1869. La naissance de Marguerite en mai 1871 à Santiago laisse à penser que les déplacements entre les deux villes sont liés à la situation professionnelle d'Émile Guy. Outre les deux librairies, il est aussi agent d'un nouveau périodique Le Journal du Pérou publié à Lima.

guy emile 1871 librairie
Valparaiso and West Coast Mail,Valparaiso, samedi 23 décembre 1871, p. 4. 

Dans un ouvrage de l'année suivante cette information est bien confirmée :

Las librerías son las siguientes: La del Mercurio situada en la calle del Cabo [...]
La de Emilio Guy situada en la misma calle bajo el nombre de Librería Universal. Fue establecida por los editores de Paris Sres. Rosa y Bouret y vendida por estos a su actual dueño.


Chile ilustrativo, Valparaiso, Librerías i Ajencias del Mercurio, 1872, p. 190.

guy emile 1872 publicite guy emile 1872 valparaiso
Emile Guy. Libraire à Valparaiso et Santiago
(c. 1872)
Valparaiso and West Coast Mail, Valparaiso, samedi 27 juillet 1872, p. 7.

Le retour en Europe (1872-1877)

C'est vers la fin de l'année 1872 que la famille rentre en France. De ce retour au pays natal, Alice Guy en donne une version assez romanesque :

Elle [sa mère] avait vingt-six ans lorsqu'elle décida que son cinquième enfant serait un Français de France.


GUY, 1976: 31.

Si des questions d'ordre privé peuvent avoir joué un rôle dans cette décision - le grand-père maternel, Alphonse, Nicolas Aubert décède à Genève, le 11 octobre 1872 -, il est fort probable que les affaires professionnelles d'Émile Guy constituent la principale motivation de ce retour. En effet, les éditeurs "Rosa et Bouret", pour lesquels Émile Guy travaille, ont prolongé leur association (acte du 22 mai 1869) jusqu'au 31 décembre 1872, avec pour objet l'exploitation du fonds de commerce de librairie, à Paris (désormais 23 rue de Visconti) et d'une caférière situé à Cohan (Guatemala). Or, l'un des deux associés, Jean, Frédéric Rosa disparaît en novembre 1872, ce qui va déboucher sur une crise au sein de la société qui se prolonge, au moins, jusqu'au 17 juillet 1875. Entre temps, Alice Guy voit le jour, à Saint-Mandé, en 1er juillet 1873, où la famille semble s'être installée (40, rue de la Grange) pour quelque temps. Dans son autobiographie, Alice Guy - dont on a du mal à penser qu'elle ait gardé le souvenir de ses toutes premières années d'existence - donne une information sujette à caution :

Mon père qui l'avait accompagnée repartit peu de temps après ma naissance.


GUY, 1976: 31.

À quel moment précis, Emile Guy serait-il retourné au Chili ? Si l'on en croit Alice Guy, il faudrait alors situer ce départ vers l'automne 1873. Mais son témoignage est-il crédible ? Elle vient à peine de naître. Il faut penser qu'il s'agit là de propos rapportés émis, peut-être pas ses parents... Ce que l'on sait avec plus de certitude, c'est que les trois enfants, Louis, Julia et Fanny  sont recensés, à Genève, en juin 1875 chez leur grand-mère Catherine, Stéphanie Pujo (née Aubert) (Revel, 20/05/1815-Genève, 26/12/1895).

aubert catherine chaeg etrangers dg 18 fol 218
AEG Etrangers Dg 18, registre de permis de séjour. Archives de l'Etat.

La présence des parents n'y est pas alors attestée. Un nouveau document, en date du 12 juillet 1875, soit à peine un mois plus tard, est un registre des permis de séjour des personnes mariées (1875-1882) ce qui montre que le couple Emile Guy et Clotilde Aubert s'installe pour quelque temps en Suisse.

guy alice 1875 suisse 01
guy alice 1875 suisse 02
guy alice 1875 suisse 03
guy alice 1875 suisse 04
Registre des permis de séjour des personnes mariées (1875-1882)
cote AEG Etrangers Dg 30
source: Archives de l'État de Genève.

Ainsi, en juillet 1875, la famille au complet se trouve en Suisse, très probablement à Carouge, dans la banlieue de  Genève, où habite la grand-mère. Les parents vont alors s'occuper de scolariser leurs enfants pour la rentrée suivante. Julia, Henriette et Marguerite vont donc se préparer à intégrer le pensionnat de Carouge qui vit alors des heures sombres. En effet, dès 1872, la supérieure de l'établissement, Émilie Guers (Genève, 24/02/1807-Étrembières, 17/12/1893) est alertée par des rumeurs évoquant la proche expulsion de la congrégation des Fidèles Compagnes de Jésus, ordre tutélaire du pensionnat. Elle écrit alors un courrier aux membres du conseil d'Etat en date du  30 avril 1872. La situation n'évoluant guère, trois ans plus tard, elle adresse une nouvelle missive, datée du 5 juin 1875 où elle réagit à un prétexte soulevé contre elle et son établissement. Face à l'intransigeance des autorités, l'institution et sa supérieure quittent la Suisse. Dans l'urgence, Émilie Guers fait appel au comte de Viry, de l'autre côté de la frontière, qui les accueille à la rentrée d'octobre 1875.

viry chateau
Le Château de Viry.
Collection de la Bibliothèque municipale de Lyon, cote B06CP74580 000001.

En toute logique, Julia est la première à intégrer le pensionnat [1875], puis c'est au tour d'Henriette [1877] et de Marguerite [1879]. Pendant deux ans, le château de Viry va continuer à abriter les élèves et le personnel du pensionnat. Une fois réglés les questions pratiques, les parents vont confier à la grand-mère, Catherine, Stéphanie Pujo, la petite Alice Guy. Probablement faut-il situer le départ d'Émile Guy peu après, puis celui de la mère Clotilde Aubert :

Ma mère le [Émile Guy] le rejoignit quelques mois plus tard et je fus confiée à ma grand-mère maternelle. Je ne souffris guère de cet abandon: ma grand-mère m'adorait et me gâtait.


GUY, 1976: 31.

Si les trois sœurs et Alice Guy elle-même se retrouvent, de fait, en France, elles résident, dès 1876, canton le canton de Genève (Suisse) comme l'indiquent les "Fichiers des étrangers".

GUY Julia GUY Fanny
GUY Marguerite GUY Alice 1876 suisse
Fichier des étrangers
source: Archives de l'État de Genève.

Alors qu'Alice Guy, encore trop jeune, reste sous la responsabilité de son aïeule, et que les trois sœurs suivent leur scolarité à Viry, le frère aîné a sans doute intégré une école jésuite, alors réservée aux garçons. Cela explique peut-être les déclarations confuses sur une époque sur laquelle Alice Guy n'a que très peu de souvenirs directs :

Dès qu'ils étaient en âge de voyager, mes frères et sœurs étaient envoyés en France, chez les Jésuites, afin d'y recevoir la seule éducation jugée convenable à l'époque.
[...]
C'est là [chez la grand-mère] que mon frère aîné et mes trois sœurs se refugiaient pendant les vacances ou en cas de maladie.


GUY, 1976: 31.

Le retour de sa mère, qui veut l'emmener au Chili, est mal vécu para la fillette :

Ce fut un déchirement lorsque, trois ans [sic] plus tard, ma mère, que j'avais oubliée, vint nous voir et décida de m'emmener à Valparaiso. Je criais et trépignais, mais le signal du départ hâta la séparation. Ivre de larmes, je finis cependant par m'endormir.


GUY, 1976: 32.

La mère et la fille vont donc quitter la Suisse à une date - le 3 août 1877 - qui figure sur le Registre des permis de séjour des personnes mariées (1875-1882) comme on peut le lire ci-après.

guy alice 1875 suisse 04acote AEG Etrangers Dg 30
source: Archives de l'État de Genève.

Figure également l'indication "Amérique" sous la mention "Sorties", ainsi que l'information suivante : "Remis à la femme", à savoir sa mère Clotilde Aubert, épouse d'Émile Guy.

Quelques semaines plus tard, le pensionnat quitte le château de Viry afin d'investir les nouveaux locaux de l'établissement de Veyrier, sur la commune d'Étrembières à la rentrée d'octobre 1877.

Le séjour au Chili (1877-1880) 

Alice Guy et sa mère rejoignent Émile Guy à Valparaiso, alors que les autres enfants restent en France. La future cinématographiste évoque de façon personnelle le retour sur le cargo en direction de l'Amérique, dont elle avoue qu'elle n'a "conservé que peu de souvenirs". Autant dire que les deux pages qu'elle consacre à cette traversée sont probablement des propos familiaux rapportés. Elle consacre par ailleurs quatre pages à ces années dont elle se souvient avec bonheur avant que ne se produise un événement qui bouleverse la famille et dont elle ignore l'origine :

Après deux années de cette vie heureuse, pleine de gaîté, de soleil, j'étais devenue une petit négrillonne et ne parlais que l'espagnol.
Qu'arriva-t-il à cette époque ? Quel drame traversa notre vie ? Je l'ignore encore.


GUY, 1976: 37.

Ce dont elle se souvient, en revanche, c'est le triste retour avec son père vers la France 

Enfin, nous arrivâmes à Bordeaux. Je n'oublierai jamais la soirée que nous passâmes à l'hôtel. Mon père s'était fait servir un mazagran. Il fixait sans la voir la boisson dorée et de grosses larmes roulaient dans ses moustaches.


GUY, 1976: 37-38.

Le retour en France ([1880]-[1885])

Le drame qui touche la famille, c'est la mort d'Alphonse, le fils aîné, qui n'a même pas quatorze ans, et qui décède à Paris, le 16 mai 1880, au 35, rue de la Chapelle, semble-t-il, le domicile de Pierre Slanka, beau-frère d'Émile Guy, et qui signe comme témoin. Si Alice Guy et son père ont eu le temps de revenir, c'est que le décès du frère aîné est probablement dû à une maladie cardiaque comme elle le suggère dans son autobiographie :

La mort de mon frère aîné, emporté à dix-sept [sic] ans par une crise de rhumatisme cardiaque, ramena ma mère en France.


GUY, 1976: 40. 

Outre l'erreur sur l'âge de son frère, elle laisse entendre que sa mère, restée au Chili, ne revient qu'après la mort de son fils, ce que l'on du mal à imaginer. Compte tenu de la période de l'année - le printemps 1880 -, il est probable qu'Alice Guy n'intègre le pensionnat de Veyrier, où se trouvent ses sœurs, qu'à la rentrée d'octobre :

Quelques jours plus tard, j'entrais comme pensionnaire au couvent du Sacré-Cœur à Viry, sur la frontière Suisse. J'avais six ans [sic].


GUY, 1976: 38.

Il y a alors dans ses mémoires une confusion certaine puisqu'elle évoque le château de Viry, alors que dès la rentrée 1877 le pensionnat est installé à Étrembières dans un édifice flambant neuf. Si les recensements de population n'ont pas été conservés pour l'année 1881, en revanche, le personnel de l'établissement y est bien recensé en 1886 et 1891.

guy alice pensionnat de veyrier
Antoine Detraz. Pensionnat de Veyrier sous Salève. Etrembières. (c. 1900)
Source: Bibliothèque de Genève.

À son arrivée à Veyrier, elle retrouve ses trois sœurs qui semblent encore y être scolarisées :

À la première messe de six heures, je retrouvai mes trois sœurs et me sentis moins abandonnée.


GUY, 1976: 38.

L'ordre et la discipline imposés par les religieuses vont changer le caractère de la jeune Alice Guy :

J'appris à nouveau le français et subis la dure transformation d'une enfant libre et gaie en petite fille timide et sage.


GUY, 1976: 39.

Le retour occasionnel chez sa grand-mère et la protection de monseigneur Mermillod font plus supportable cet univers sinistre :

Mes seuls jours vraiment heureux étaient ceux où j'étais malade. J'avais souvent des angines et les religieuses, craignant sans doute la contagion, demandaient à ma grand-mère de venir me chercher. C'était une semaine de grâce où je goûtais de  nouveau sa tendresse.
Nous jouissions cependant, mes sœurs et moi, d'une certaine faveur: nous étions quatre protégées de monseigneur Merlinod [sic], alors évêque de Genève, et ami de notre famille.


GUY, 1976: 39.

Gaspard Mermillod (Carouge, 22/09/1824-Rome, 23/02/1892), après avoir suivi le petit séminaire de Chambéry, devient curé de la paroisse catholique de Genève (église Saint-Germain). Ses prises de position en faveur de la restauration d'un évêché catholique sont approuvées par le pape Pape IX qui érige un vicariat apostolique à Genève dont est chargé Mermillod. Ce dernier devient, en 1864, évêque de Lausanne et Genève. Son influence dérange le Conseil Fédéral qui décide, finalement, de l'expulser :

Genève, 17 février.
Monseigneur Mermillod ayant déclaré au conseil fédéral son intention d'exercer les fonctions de vicaire apostolique, malgré les ordres du pouvoir civil, le Conseil fédéral a donné ordre au gouvernement de Genève de faire conduire monseigneur Mermillot hors des frontières de la confédération suisse.
Mgr Mermillod a été conduit aujourd'hui à Ferney (France).


Gazette du Peuple, Chambéry, mercredi 19 février 1873, p. 1.

mermillod gaspard portrait
Gaspard Mermillod (Carouges, 1824-Rome, 1892)

C'est donc en 1873, l'année de la naissance d'Alice Guy, que Gaspard Mermillod s'installe à Ferney dans une maison célèbre :

Mgr Mermillod a acheté à Ferney la maison illustrée par Florian et La Harpe, et qui fut habitée aussi par Mme Denis, la nièce de Voltaire.


La Petite Presse, Saint-Léger, jeudi 24 avril 1873, p. 3.

C'est en 1880 qu'il quitte la ville pour Monthoux où il réside de 1880 à 1883, avant de revenir en Suisse, après avoir déclaré (16 mars 1883) que le vicariat apostolique de Genève a pris fin.

Il faut donc situer les relations entre Gaspard Mermillod et la famille d'Alice Guy après ce retour. Malgré tout, les années que cette dernière passe au pensionnat de Veyrier sont bien tristes :

Je passai six ans dans la sombre maison.


GUY, 1976: 39.

Nous sommes en 1886. 

Du retour des parents au décès d'Émile Guy ([1886]-1891)

Alice Guy évoque alors, de façon assez confuse, une série d'événements qui auraient motivé le retour des parents en France :

Une série de catastrophes mit fin à notre emprisonnement. De violents tremblements de terre, des incendies, des vols, ruinèrent mes parents.


GUY, 1976: 40.

Dans d'autres déclarations, elle confirme partiellement cette version :

Puis mes parents ont été ruinés, il y a eu des tremblements de terre énormes. Mon père a été enlevé de son magasin, on l'a volé. Ils ont été complètement ruinés. Alors ils sont revenus en France.
[...]
Mon père avait été absolument détruit par sa ruine.


BACHY, 1985: 35.

En 1877, il y a eu des secousses qui ont concerné le Nord du Chili, et principalement la ville d'Arica. Valparaiso va bien connaître une très grave activité sismique, mais en 1906, lors du terrible tremblement de terre qui touche tout le continent américain et tout particulièrement, sur la côte Ouest, la ville de San Francisco. Le caractère lapidaire de la phrase d'Alice Guy fait également émerger des doutes sur l'origine et la nature des "incendies" et des "vols". Depuis le décès d'Alphonse (Paris, 16 mai 1880), on perd la trace d'Emile Guy. Que sont devenus ses librairies ? Dans un ouvrage de 1904, il est écrit qu'Emile Guy a cédé - quand ? - leur direction à Émile Poncet :

Guy (Emile). Libraire à Valparaiso. Retourna en France et laissa à Émile Poncet la direction de sa librairie, la plus importante du Chili avec celle de M. Raymond, à Santiago.


Album de la colonie française, 1904: 154

On ignore tout de cet Émile Poncet. Tel n'est pas le cas d'Eduard Niemeyer et Carl Inghirami qui disposent de plusieurs librairies spécialisées dans les livres de musique en Amérique latine (Valparaiso, Santiago du Chili et Lima). En 1881, Carl Niemeyer reprend, avec d'autres, l'établissement :

Niemeyer, E., & Inghiramit || Hamburg, 1882- V.|| V. Verkauf der Filialen in Valparaiso und Santiago de Chile an Carl Inghirami u. Carl Brandt. N. F. : Inghirami & Brandt. Die Geschäfte in Hamburg und Lima bleiben unverändert, ebenso die Buch- und Musikalienhandlung in Valparaiso, die 1881 an Carl Niemeyer überging und von diesem u. d. F.: C. F. Niemeyer fortgeführt wurde.


Verzeichniss der sammlungen des Börsenvereins der deutschen buchhändler, Leipzig, Verlag des Börsenvereins der Deutschen Buchhändler, 1897, p. 405.

Carl Friedrich (Carlos Federico) Niemeyer ([Hambourg], [22/12/1848]-[Hambourg], [23/07/1922]) figure, en 1886, comme propriétaire du magasin de musique qui jouxte la Librería Universal. Dans ses souvenirs, Alice Guy évoque des "incendies" et des "vols". Parle-t-elle de la librairie ? Si tel est le cas, sa déclaration est à rapprocher de l'incendie qui, le 10 mars 1886, ravage la Librería Universal de Valparaiso. Ce triste événement a été saisi dans une remarquable photographie où l'on aperçoit les pompiers combattre le sinistre.

guy emile 1900 libreria universal
"Incendie de la Librería universal" (10 mars 1886)
calle Esmeralda (avant calle del Cabo). Valparaiso

La presse locale va, bien entendu, rapporter l'événement dans ses colonnes :

Detalles del incendio de ayer.-Se puede decir que el fuego se mantuvo de incognito hasta eso de las cinco de la mañana, hora en que reventó con gran estrépito por diversidad de cráteres, arrojando torrentes de llamas que todo lo envolvieron bien pronto.
[...]
Los almacenes devorados por las llamas fueron los comprendidos entre los números 11 a 37 de la calle Esmeralda, y ocupados, en la planta baja, por las siguientes casas: Librería Universal, Almacen de Música de don Carlos F. Niemeyer, Peluquería Central de Crouze y Nonenmacher, Gordon y Henderson, Leon Lebosquain, Inghirami y Brandt, M. Kaempffer, Café Comercial grabador B. A. Texier, Dempwolff y König.
[...]
He aquí ahora las sumas en que estaban aseguradas las casas o almacenes incendiados y según datos que hemos podido recojer:
[...]
Librería y almacen de música de don Carlos F. Niemeyer en 26,000 pesos.
[...]
Hé aquí algunas de las compañías comprometidas en el incendio:
[...]
Imperial de London.
Mercaderías de don Carlos F. Niemeyer....... $ 5,000.
Transatlantique
Mercaderías de don Carlos F. Niemeyer........$ 5,000.
[...]
El edificio era de dos pisos y bodegas, daba a las calles de Esmeralda y Blanco y se encontraba ocupado de la manera siguiente:
Casas de comercio Librería Universal y almacen de Música número 11 de don Carlos F Niemeyer...


La Unión, Valparaiso, 11 mars 1886, p. 3.

Si Carlos F. Niemeyer apparaît bien comme le propriétaire du magasin de musique, qui est donc celui de la Librería Universal ? S'agit-il toujours d'Emile Poncet ? L'un des Niemeyer l'aurait-il reprise ? Quel rôle joue Émile Guy dont le nom n'apparaît pas dans les articles consacrés à l'incendie ? Est-il revenu au Chili après la mort de son fils Alphonse ? Combien de temps est-il alors resté ? Quelques mois ? Quelques années ? Il demeure encore bien des zones d'ombre qui ne permettent pas d'avoir des certitudes sur l'existence d'Émile Guy au cours de cette longue période.

Toutefois, si l'on admet que les parents rentrent alors définitivement en France, la nouvelle situation économique les conduit à placer, en [1886], Alice et Marguerite dans un nouvel établissement à Ferney, dans l'Ain, toujours à la frontière suisse. On a alors du mal à suivre la future cinématographiste qui évoque la figure de son frère, décédé en 1880, et le château de Voltaire, alors que ce lieu ne semble avoir abrité aucun collège religieux :

Mon père revint seul en France. Il rappela auprès de lui mon frère [sic] et mes deux sœurs aînées.
[...]
... et nous fûmes placées, ma dernière sœur et moi, dans un établissement moins coûteux, à Ferney, dans l'ancien château de Voltaire, dûment exorcisé.


GUY, 1976: 40.

Dans ses "Souvenirs de jeunesse", Alice Guy contribue à opacifier les informations :

Ma soeur, celle qui est née après moi (nous étions toutes à 18 mois de différence), et moi, on nous a emmenées à quelques kilomètres de là, à Ferney, dans une maison, qui était une ancienne propriété de Voltaire. Naturellement, cela avait été rechristianisé!


BACHY, 1985: 35.

Sur le premier point -le retour d'Emile Guy-, on peut penser qu'Alice Guy confond les époques ou que le manuscrit a été mal transcrit. En revanche, l'évocation de Ferney pourrait trouver son explication dans le fait que l'ami de la famille, monseigneur Mermillod,  y a vécu - voir supra- dans l'ancienne maison de "madame Denis", dont il a fait l'acquisition en 1873 :

Mgr Mermillod vient d'acquérir à Ferney la maison jadis habitée par madame Denis, nièce de Voltaire, et par les écrivains Florian et La Harpe.
Cette maison, à laquelle Florian, fidèle au goût de son temps, n'avait pas manqué de donner le joli nom de Bijou, reçut plus tard des hôtes non moins célèbres que les précédents et plus chers aux cœurs catholiques.


La Semaine religieuse de Clermont, Clermont, samedi 26 juillet 1873, p. 111.

Cela explique sans doute aussi, le placement des deux sœurs, Alice et Marguerite, à Ferney. Il existe cependant un doute sur l'existence d'un pensionnat dans le château de Voltaire à Ferney. À l'époque, le propriétaire en est le sculpteur Émile Lambert (Paris, 6e(a), 02/12/1828-Paris, 9e26/04/1897) et il ne semble pas avoir accueilli des membres d'une communauté religieuse et leurs élèves. Les fillettes Guy ont-elles été simplement logées dans l'ancienne demeure de monseigneur Mermillod qui se trouve juste à côté du château de Voltaire, ce qui pourrait expliquer la confusion ? Ont-elles été accueillies dans le pensionnat des religieuses de St-Joseph à Ferney ?

mermillod_gaspard_1873_ferney.jpg guy alice pensionnat ferney
Charnaux Frères & Cie.
 Ferney-Voltaire, maison de Madame Denis
(c. 1900)

Source: Bibliothèque de Genève
Antoine Detraz.
 Pensionnat de Ferney (Ain)
dirigé par les Religieuses de Saint-Joseph.

Combien de temps Alice (13 ans) et Marguerite (15 ans) ont-elles séjourné à Ferney ? Dans ses mémoires, Alice Guy semble évoquer confusément son séjour à Ferney dans la suivante phrase :

Ma sœur aînée entra à l'Ecole normale, les deux autres se marièrent assez vite.


GUY, 1976: 40.

Autres souvenirs :

Nous sommes restées là deux ans, jusqu'à notre première communion, puis nous sommes revenues en France: à Paris.


BACHY, 1985: 35.

De quelle "école normale" s'agit-il ? Comment Julia, issue d'une famille très religieuse, a-t-elle pu rejoindre d'une part, un établissement de formation laïque pour futures institutrices et d'autre part, à  l'âge de 19 ans ? De quelle "première communion" parle-t-on ? Cette cérémonie ayant lieu, habituellement, vers 7-8 ans, nous serions alors vers 1880... Quant aux mariages respectifs des deux sœurs, ils ont lieu, pour Henriette, le 1er mai 1890 à Genève, et, pour Marguerite, le 9 avril 1891, toujours à Genève. Dans la mémoire confuse d'Alice Guy, ces différentes données se télescopent. Le séjour à Ferney a-t-il pris fin en 1887, en 1888, voire en 1889 ? En tout cas, elle semble être déjà installée à Paris, à la mort de son père en 1891 :

Je terminais mes études dans un petit cours de la rue Cardinet, lorsque mon père mourut à cinquante et un ans, miné par le chagrin plus que par la maladie.


GUY. 1976: 40.

À quels cours Alice Guy fait-elle référence ? Pourrait-il s'agir de l'établissement d'enseignement primaire supérieur, situé au 146 rue Cardinet ? Il accueille des élèves qui ont terminé leur instruction primaire élémentaire et a pour vocation la préparation de plusieurs diplômes dont le certificat d'études primaires supérieures :

Très bel établissement d'enseignement primaire supérieur à céder. Pensionnat.
S'adresser à M. Charles, 146, rue Cardinet. Paris.


Manuel général de l'instruction primaire, 5e année, nº 22, 29 mai 1886, p. 531.

paris cardinet
Paris. Rue Cardinet à la Place des Batignolles (XVIIe arrt)
(Le nº 146 se trouve à droite à l'angle du bâtiment]

Le décès d'Émile Guy (Paris 6e, 05/01/1891), onze ans après celui de son fils Alphonse, clôt une étape de l'existence d'Alice Guy. La presse genevoise, où est installée une partie de la famille, publie un "avis mortuaire" le lendemain, 6 janvier 1891, de la disparition d'Émile Guy.

guy emile 1891 deces faire part
La Tribune de Genève, Genève,  6 janvier 1891, p. 4.

Des quatre filles d'Émile Guy, seules Henriette et Marguerite, installées à Genève, sont mentionnées dans le faire-part. Emile Guy est enterré au cimetière de Montparnasse (Paris 14e).  

Les années difficiles (1891-1895)

Le décès de son père ouvre une période délicate pour Alice Guy et pour sa mère. La famille habite alors au 12, place Saint-Sulpice comme le stipule l'acte d'état civil.

paris 1908 place saint sulpice
Alice Guy et ses parents habitent place Saint-Sulpice (Paris 6e). Le nº 12 est à gauche, juste après le 1er auvent.
998. Paris. Un coin de la place Saint-Sulpice (avant 1908).

Toutefois, deux événements familiaux vont intervenir au cours de l'année 1891. D'une part, le mariage de Marguerite, Marie, Louise Guy qui épouse, à Genève, le 9 avril 1891, Samuel, Charles Pin, à peine quatre mois après le décès d'Émile Guy. D'autre part, à la fin de l'année 1891, naît sa nièce Yvonne, Émilienne Giontini. Quelque temps après, la mère d'Alice Guy va trouver une place à la Mutualité Maternelle.

L'idée de créer la Mutualité Maternelle a été suggérée à M. Brylinski, par Félix Poussineau. Un article du Temps précise les buts de cette structure inaugurée en février 1892 :

La Mutualité maternelle a pour but de donner aux sociétaires, lorsqu'elles seront en couches, une indemnité suffisante pour qu'elles puissent s'abstenir de travailler pendant quatre semaines et pour leur permettre de se soigner et de donner à leur enfant le soin qu'il réclame pendant les premières semaines qui suivent la naissance.
Les fondateurs de cette association n'ont pas voulu qu'elle fût considérée comme une oeuvre de bienfaisance ; aussi, ils ont établi en principe que chacun des membres participants, c'est-à-dire chacune des personnes qui pourraient être secourues pendant et à l'occasion de leurs couches, versent une cotisation de 50 centimes par mois. Par contre, toute sociétaire recevra, pendant quatre semaines à dater du jour qui suivra son accouchement, une indemnité de 18 francs par semaine, à la condition qu'elle s'abstienne de tout travail pendant ces quatre semaines.


Le Temps, Paris, 25 février 1892, p. 2.

Le siège de la Mutualité maternelle est établi dans le local fourni par l'Association des tissus et matières textiles et le comité est constitué :

Les chambres syndicales formèrent aussitôt, 8, rue d'Aboukir, le comité suivant : président: M. Brylinski, vice-président: M. Ancelot et M. Parent; trésorier: M. Dalsace; secrétaire général: M. Barat; secrétaire M. Goulette.
Membres pour la couture: MM. Révillon, Turbaux, Lagrange (maison Gaildraud), Bonhomme, Poussineau (maison Félix); pour les dentelles : MM: E. Aubry, Féron, Lamperière, Milliet; pour la passementerie: MM. Langlois, Pignon, Neau et Vivent, c'est-à-dire les représentants les plus compétents des maisons les plus justement connues. Le Conseil d'administration comprendra, en outre, douze ouvrières ou employées, dont une vice-présidente, choisie dans la maison Doucet, et une secrétaire adjointe, choisie dans la maison Sarah-Mayer et Morhange.


Le Figaro, Paris, 5 avril 1892, p. 1.

L'assemblée générale de la Mutualité Maternelle se tient le 11 avril :

LA MUTUALITE MATERNELLE
Cet après-midi à deux heures, salle Kriegelstein, s'est tenue l'assemblée générale de la Société la Mutualité maternelle, fondée sous le patronage de Mme Carnot par les chambres syndicales de la confection et de la couture.


Le Soir, Paris, 11 avril 1892, p. 1.

C'est donc au-delà du mois d'avril 1892 qu'il faut situer les souvenirs d'Alice Guy :

Nous avions cependant conservé quelques amis. Grâce à eux, ma mère fut nommée directrice de la Mutualité maternelle, société crée par les syndicats textiles pour venir en aide aux ouvrières nécessiteuses en voie de maternité, la sécurité sociale n'existant pas à cette époque.


GUY, 1976: 40.

Alors que sa mère travaille déjà pour la Mutualité Maternelle, Alice Guy va la rejoindre :

Pensant qu'un contact avec la vraie misère ne pourrait que m'être salutaire, elle me prit avec elle pour l'aider dans sa tâche.


GUY, 1976: 40. 

C'est à ce moment-là qu'Alice Guy situe sa rencontre avec le professeur Albert Dehenne (Bourbourg, 05/06/1852-1930). Ce  dernier, ancien élève de la faculté de médecine de Paris, devient préparateur d'anatomie et chef de clinique du service des maladies des yeux. Il soutient, en 1875, sa thèse de doctorat sur les Explorations chirurgicales inutiles et dangereuses et fonde, en 1878, deux cliniques de maladies des yeux, à Versailles et à Paris. Cette dernière se trouve au 22, rue Monsieur-Le-Prince. Selon ses dires, Alice Guy lui confie des bébés de la Mutualité Maternelle atteints d'ophtalmie purulente jusqu'à ce que sa mère donne sa démission de la société :

Quelques mois plus tard, à la suite d'un désaccord avec la direction, ma mère donnait sa démission et nous nous trouvions de nouveau dans une situation difficile.


GUY, 1976: 41.

Cette nouvelle imprécision ne permet pas de situer avec exactitude le départ de sa mère... d'autant plus qu'elle évoque un désaccord avec la "direction" alors qu'elle a écrit, juste à la page précédente, qu'elle avait été nommée "directrice de la Mutualité Maternelle". En quelle année sommes-nous ? En 1893 ? En 1894 ? C'est à cette époque que se situe l'évocation d'un adulte dont elle ne livre que les initiales: "P. B." et ses activités :

[...] Mais nous avions un nouvel ami : le secrétaire général du Syndicat, neveu de la fondatrice du couvent où nous avions été élevées. P.B. devait avoir à cette époque soixante-dix ans. J'en avais dix-sept, mais j'étais à la lettre éprise de lui.
Tous les jeudis soirs étaient fête pour moi. Nous les passions chez P.B. avec ses deux filles. Je m'asseyais tout près de lui, ma main dan la sienne, pendant que ses deux filles servaient le thé, faisaient de la musique et que ma mère tricotait ou brodait.


GUY, 1976: 41.

Le secrétaire général du Syndicat est alors Étienne, Paul Barat (Joigny, 28/02/1838-Paris 7e, 08/02/1917). Il est veuf depuis 1870 et il a deux filles : Marie, Marguerite, Armandine Barat et Marie, Madeleine, Elisabeth Barat. Ici encore, les souvenirs d'Alice Guy sont imprécis, voire inexacts. Si Paul Barat est probablement parent - mais non neveu - de Madeleine, Louise, Sophie Barat (Joigny, 12/12/1779-Paris 7e25/05/1865), fondatrice de la société du Sacré-Cœur, elle n'a rien à voir avec le pensionnat de Veyrier. Quant à Paul Barat, il est âgé de 52 ans en 1890 et sa fille Marguerite a disparu en 1888. La situation décrite par Alice Guy - on ne peut exclure des modifications introduite dans le manuscrit de la cinématographiste, dont on ignore actuellement la localisation - laisse à penser qu'il existe une certaine proximité entre la famille Guy et Paul Barat, sans doute dès son retour du Chili. Quant à la nature réelle de ses émois juvéniles, ils ont sans doute à voir avec le récent décès de son père. Paul Barat va d'ailleurs orienter l'avenir professionnel de la jeune fille :

Ce fut lui qui conseilla à ma mère de me faire prendre un cours de sténo-dactylo, science toute nouvelle à l'époque.


GUY, 1976: 

Si les termes "sténographie" et "dactylographie" ont déjà une longue histoire, la consultation de la presse française montre que le terme "sténo-dactylographe" - qui combine "sténographe" et "dactylographe" - apparaît vers le milieu de l'année 1892. En novembre 1893, commencent à apparaître les publicités du "syndicat général des sténographes et des dactylographes", puis c'est l'Association amicale des Sténo-dactylographes qui s'annonce en décembre 1893. Parmi les figures qui comptent dans ce domaine, on trouve Georges Buisson et M. Fontanes. Dans le domaine plus spécifique de la sténographie judiciaire, on peut citer Terrien et Bournisien,  membres de la chambre des sténographes (1892-1893).

C'est à cette époque qu'Alice Guy et sa mère quittent leur ancien appartement (12, place Saint-Sulpice) pour s'installer rue de Tournon :

En effet, lorsque je suivais des cours de sténo-dactylographie, nous avions loué, rue de Tournon, un petit appartement.
[...]
L'appartement que nous occupions se trouvait au-dessus de celui de la célèbre voyante mademoiselle Lenormand.


GUY, 1976: 46.

Mademoiselle Lenormand avait été, dans la première moitié du XIXe siècle une célèbre voyante qui ouvrit un cabinet d'écrivain public, au nº 9, puis au nº 5 de la rue de Tournon où elle resta pendant près de cinquante ans.

lenormand marie adelaide portrait paris rue tournon
Marie-Anne Adélaïde Lenormand (1772-1843) Le nº 5 de la rue Tournon se trouve à gauche au niveau du premier auvent.
Paris. Rue de Tournon et le Palais du Sénat.

Alice Guy continue d´évoquer la célèbre voyante quelques lignes plus loin :

Si je l'avais consultée à ce moment, elle m'aurait probablement prédit que je rencontrais journellement un jeune homme de dix ans mon aîné, qui occuperait une place importante dans mon existence.


GUY, 1976: 47.

La remarque prête à sourire quand on sait que Mademoiselle Lenormand est morte un demi-siècle plus tôt, en 1843... Certes la célèbre voyante avait prédit qu'elle vivrait 124 ans et qu'elle mourrait en l'an de grâce 1896... mais Dieu ou le destin, devait en décider autrement... Alice Guy confond sans doute avec Mme Emile, elle-même cartomancienne, qui habite justement au nº 5, rue de Tournon.

Grâce à sa formation, Alice Guy va alors être placée par le directeur du cours qu'elle suit sur un poste de secrétaire :

Le directeur de ce cours était un excellent sténographe judiciaire et de la Chambre des députés où il m'emmena quelquefois, ainsi qu'à la Sorbonne pour m'entraîner à sténographier rapidement. Ayant remarqué mes progrès assez rapides, il décida de me donner des leçons particulières. Très vite, il me jugea à même de prendre un poste de secrétaire dans une petite usine du Marais " pour vous roder" dit-il. "Lorsque j'aurai un meilleur poste je vous avertirai."
Ce premier secrétariat, rue des Quatre-Fils, chez des fabricants de vernis, fut certes un rodage... Mes patrons occupaient un bureau séparé de la grande pièce où se trouvaient le chef de service, les comptables et moi-même.


GUY, 1976: 41-42.

Il existe, en effet, à cette époque, au nº 18 de la rue des Quatre-Fils, une usine de "couleurs, vernis et encres d'imprimerie" dirigée par "Lagèze et Cazes" :

MM. LAGÈZE ET CAZES, rue des Quatre-Fils, 18, à Paris.
Cette maison date de 1876. En 1880 elle a fondé à Aubervilliers une usine pour la fabrication des couleurs et des vernis, à laquelle elle ajouta en 1885 celle des encres d'imprimerie. En 1888, MM. LAGÈZE ET CAZES succédèrent à M. H. Schmitt comme fabricants de pâtes à rouleaux d'imprimerie, et s'annexèrent en 1897 une autre usine située avenue de la République, 57, où ils installèrent spécialement la fabrications des couleurs sèches. En 1898 ces industriels firent l'acquisition des usines de la Société française de blanc de zinc, céruse et minium de Montdidier (Somme), dont ils augmentèrent le matériel en utilisant les derniers perfectionnements.
La maison dispose de 8 voyageurs, 16 employés et 60 ouvriers. Son chiffre d'affaires a progressé depuis 1876 à 1899 de 80,000 francs à 2,125,000 francs.


Exposition Universelle Internationale de 1900. Arts chimiques et pharmacie, Paris, Gauthier-Villars, 1903, p. 306.

lageze cazes 1892
Lagèze et Cazes, Madame Vve Jacquelin (Auxerre), Paris, 7 décembre 1892.
© Le Grimh

En janvier 1893, l'usine que la société possède à Aubervilliers est la proie des flammes. Alice Guy reste en poste jusqu'en 1895. La fin de l'année est marquée par la disparition, à Genève, de sa grand-mère maternelle à laquelle elle a été très attachée. Le faire-part publié par La Tribunal de Genève indique qu'Alice et sa mère pourraient ne pas s'être rendues aux obsèques : "Mme veuve Guy et ses enfants, à Paris".

puyo catherine 1895 deces
La Tribune de Genève, Genève, vendredi 27 décembre 1895, p. 4.

L'arrivée au Comptoir Général de Photographie ([mars-avril] 1896)

Les mémoires d'Alice Guy ne comportent que de très rares indications temporelles précises (le départ de ses grands oncles pour le Chili en 1847, sa naissance en 1873 et la mention vague d'un 14 juillet). Ce désintérêt pour les données chronologiques contraste avec la précision avec laquelle elle date son arrivée au Comptoir, avec tout de même une nuance :

En mars 1895, si mes souvenirs sont exacts, une note de mon professeur de sténo m'avisait que le Comptoir général de Photographie cherchait une secrétaire. Une chaude recommandation accompagnait le billet.


GUY, 1976: 45.

Cela est d'autant plus frappant que Claire Clouzot - sur quel fondement ? - surenchérit en évoquant une arrivée encore plus précoce :

1. C'est plus probablement en mars 1894.


GUY, 1976: 45.

Les nombreuses imprécisions et inexactitudes qui parsèment le texte de ses souvenirs retranscrits invitent à une grande prudence. Aucune information, aucun document, pas même les mémoires d'Alice Guy, qui sur les dates de ses tournages ne cesse de se tromper, rien ne permet à ce jour d'apporter la moindre crédibilité à cette déclaration. Bien au contraire, quatre informations d'importance conduisent à écarter la date proposée par Alice Guy. Les voici.

1. Léon Gaumont fondé de pouvoir du Comptoir Général de Photographie (janvier-juillet 1895)

Alice Guy propose deux versions différentes de cette première rencontre avec Léon Gaumont. La première est celle qui figure dans sa correspondance, en 1953, avec Louis Gaumont.

guy alice 1953 03 17 01 guy alice 1953 03 17 02
Alice Guy, À Louis Gaumont, 17 mars 1953.
Source: Cinémathèque Française

Dans l'Autobiographie (1976), les conditions de cette rencontre ont été modifiées :

- Que désirez-vous mademoiselle ? dit-il en levant les yeux.
Timidement, je lui tendis ma lettre d'introduction. Il la lut, m'examina en silence et dit enfin :
- La recommandation est excellente, mais la place est importante. Je crains que vous ne soyez trop jeune, mademoiselle.
Tout mon espoir s'écroulait.
- Monsieur, dis-je suppliante, cela me passera.
Il m'examina de nouveau, amusé.
- C'est vrai hélas, dit-il, cela vous passera... Eh bien ! essayons.
Il me tendit un bloc-notes, un crayon, me désigna un siège en face de lui et me dicta vivement deux ou trois pages. Malgré le tremblement de mes doigts, je m'en tirai sans dommage.
- C'est bien, dit-il, revenez cet après-midi. Si M. Richard y consent, vous commencerez demain. Les appointements de début sont de cent cinquante francs. Cela vous convient-il ?
- Cela me convenait d'autant mieux que mon salaire précédent était de cent vingt-cinq francs par mois... francs-or, il est vrai.
- Quand pourriez-vous commencer ?
- Cet après-midi, monsieur, si vous le désirez.
- Entendu, je vous présenterai à M. Richard qui décidera.
[...]
Richard ne fit aucune difficulté pour approuver la décision de son fondé de pouvoir et je puis bientôt me rendre compte de la lourdeur et de la complexité de mon emploi.


GUY, 1976: 47-48.

La comparaison des documents permet de mettre en lumière des divergences significatives. Dans la version de 1953, Léon Gaumont a le pouvoir d'engager Alice Guy, mais dans l'Autobiographie cela n'est plus le cas puisqu'il faut l'approbation de M. Richard... Nous avons ici un nouvel écheveau dont il faut démêler les fils. Léon Gaumont est bien le fondé de pouvoirs de Félix dit Max Richard en 1895... Qu'est-ce qu'un "fondé de pouvoirs" ? :

Fondé de pouvoir(s), personne dûment autorisée à agir au nom d'une autre ou d'une société.
Larousse: https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/fond%C3%A9/34486#

Si Léon Gaumont avait voulu engager une secrétaire en 1895, en tant que fondé de pouvoirs, il n'aurait pas eu à en référer à "M. Richard", en revanche Alice Guy a besoin de "M. Richard" pour nous faire croire qu'elle est arrivée au Comptoir Général de Photographie, "en mars 1895..." Quant à Max Richard, il est bien occupé par le procès que lui intente son frère Jules Richard depuis l'année 1893...

2. Le Cinématographe Lumière (Société d'Encouragement à l'Industrie Nationale (22 mars 1895)

Alice Guy donne une première version de sa "découverte" du cinématographe à Victor Bachy :

A.G.: [...] Quelques temps après... nous avions comme fournisseurs les Lumière, Auguste et Louis Lumière de Lyon. Un jour, ils arrivent dans le bureau, moi je les connaissais très bien, ils étaient toujours très gentils pour moi. Ils disent à Gaumont: "Nous venons vous inviter à une petite surprise-party".
V.B.: Cela ne s'appelait pas déjà comme ça ?
A.G.: Oh, non, peut-être pas. Enfin, nous allons faire une surprise. Gaumont lui dit: "Mais qu'est-ce que c'est ?" "Ah, mais c'est une surprise, vous verrez".
Moi j'étais là. Naturellement, par simple politesse ils demandent":. "Mademoiselle Alice, est-ce que vous voulez venir aussi ?" "Oh, mais avec grand plaisir".
Alors ils nous emmènent boulevard St Germain, je ne me souviens plus dans quelle salle et l'a nous voyons qu'ils avaient accroché un grand drap blanc dans le fond et puis il y avait une mécanique, une sorte d'appareil de photographie devant. Un des frères s'en va en bas, va tourner une manivelle, et nous voyons arriver sur la toile les atelier de Lumière à Lyon. Des gens qui sortaient, qui couraient. Nous étions absolument éberlués.


BACHY, 1985: 37.

Si l'on laisse de côté les aspects secondaires, la description de cette séance a de quoi surprendre. Elle ne correspond à rien de connu. Il semble s'agir d'une projection privée dont les seuls spectateurs sont Alice Guy et Léon Gaumont avec les deux frères Lumière qui suspendent un drap et dont l'un d'eux va tourner la manivelle. Aucune des projections qui ont eu lieu en 1895 ne correspond à cette description. La même Alice Guy offre une nouvelle version dans son Autobiographie en ajoutant qu'il s'agit d'une séance donnée en soirée [sic] à la Société d'encouragement à l'industrie :

[...] Auguste et Louis Lumière. Ils venaient l'inviter à assister à une soirée à la Société d'encouragement à l'industrie nationale où les deux frères devaient présenter un nouvel appareil de leur invention. J'assistai à l'entretien et ils m'invitèrent également mais ils refusèrent de nous donner plus d'explications sur l'appareil.
- Vous verrez, dirent-ils, c'est une surprise.
Notre curiosité ainsi éveillée, nous n'eûmes garde manquer cette séance.
À notre arrivée, un drap blanc était tendu contre un des murs de la salle ; à l'autre extrémité, un des frères Lumière manipulait un appareil ressemblant à une lanterne magique. L'obscurité se fit et nous vîmes apparaître, sur cet écran de fortune, l'usine Lumière. Les portes s'ouvrirent, le flot des ouvriers en sortit, gesticulant, riant, se dirigeant soit vers le restaurant, soit vers son logis. Puis ce furent, coup sur coup, les films, devenus classiques, du train arrivant en gare, de l'arroseur arrosé, etc. Nous venions tout simplement d'assister à la naissance du cinéma.


(Alice Guy, 1976, 60)

Le Bulletin du Photo-Club de Paris offre un compte rendu de cette séance dans son numéro d'avril :

Conférence de M. Louis Lumière à la Société d'Encouragement pour l’Industrie nationale
A la demande de M. Mascart, président de la Société d'Encouragement, M. Louis Lumière a fait, le 22 mars dernier, une conférence des plus intéressantes sur l’Industrie photographique et plus spécialement sur les ateliers et produits industriels de la Société anonyme des plaques Lumière, dont le siège est à Lyon.
M. Louis Lumière, pour rendre son exposé plus clair et plus attrayant, a projeté des vues de l'intérieur des ateliers où il a montré, en action, toutes les productions des plaques sensibles au gélatinobromure, la fabrication du papier sensible au citrate d'argent. Plus de deux cents ouvriers et ouvrières sont employés dans cette usine, dont une vue d'ensemble a montré la vaste étendue. A l'aide d'un kinétoscope de son invention, il a projeté une scène des plus curieuses : la sortie du personnel des ateliers à l'heure du déjeuner. Cette vue animée, montrant en plein mouvement tout ce monde se hâtant vers la rue, a produit l'effet le plus saisissant, aussi une répétition de cette projection a-t-elle été redemandée par tout l'auditoire émerveillé. Cette scène, dont le déroulement ne dure qu'une minute environ, ne comprend pas moins de huit cents vues successives ; il y a là de tout : un chien allant et venant, des vélocipédistes, des chevaux, une voiture au grand trot, etc.
Pour terminer cette conférence, M. Louis Lumière a montré à son public d'élite quelques épreuves en couleurs obtenues par la méthode de M. Lippmann. Notre savant collègue, présent à la séance, a été l'objet d'une ovation sympathique et chaleureuse de la part des assistants, surtout après que l'on a connu, par un avis de M. Mascart, la grande récompense décernée par la Société d'Encouragement à l'Illustre inventeur du moyen de reproduire les couleurs par la photographie.


Bulletin du Photo-Club de Paris, 1895, nº 3, p. 125-126.

Le récit d'Alice Guy diverge sur deux points essentiels : C'est Louis Lumière seul qui présente le cinématographe. Une seule vue est proposée : Sortie d'usine dans une version que l'on considère comme perdue. La future cinématographiste a vu Louis et Auguste et elle a découvert trois films. Or la première version du Jardinier est à situer vers la fin du printemps de l'année 1895 et L'Arrivée du train (sans doute L'Arrivée d'un train à Perrache, car les autres "arrivées de train" du catalogue Lumière sont encore plus tardives) date du premier trimestre 1896. Pour un événement fondateur de cette nature, la mémoire aurait dû mieux fonctionner. De fait, la lecture du "récit" d'Alice Guy fait plutôt penser à toutes les versions plus ou moins farfelues qui ont été produites sur ces séances liminaires. Quant à la chronologie d'Alice, elle est assez fantaisiste. En effet, car après avoir évoqué la séance du 22 mars, elle écrit :

Quelques jours plus tard le cinématographe Lumière donnait les premières séances dans les sous-sols du Grand Café, boulevard des Capucines.


(Alice Guy, 1976, 60)

Faut-il rappeler qu'entre le 22 mars et le 28 décembre s'écoulent tout de même neuf mois...

3. Léon Gaumont accompagne le président  Félix Faure à l'occasion du voyage du Tsar en France (octobre 1896)

Tant dans ses échanges avec Louis Gaumont que dans l'Autobiographie, Alice Guy va offrir son "récit" sur le court voyage effectué par Léon Gaumont à Cherbourg, en l'avançant de plus d'une année pour le faire coïncider avec la "fiction 1895". Voici la premiere version (1953).

guy alice 1953 03 17Alice Guy, À Louis Gaumont, 17 mars 1953.
Source: Cinémathèque Française

Dans l'Autobiographie, les informations ne sont plus tout à fait les mêmes et il n'est plus question de deux ou trois semaines : 

Trois mois après mon arrivée, Léon Gaumont désira vivement accompagner je ne sais quel voyage présidentiel en Algérie.


GUY, 1976, 57.

Dans un cas, le voyage aurait eu lieu en avril 1895 et dans le second en juin 1895. Pas de voyage à l'étranger pour Félix Faure en 1895 ou 1896, et moins encore en Algérie. Il a bien un projet en Afrique du Nord, mais il est repoussé aux calendes grecques :

M. FÉLIX FAURE EN ALGÉRIE
Paris, 7 h 50 m.- Dans une audience qu'il a accordée hier à plusieurs représentants de l'Algérie, M. Félix Faure a exprimé de nouveau son désir de visiter l'Algérie.
Je ferai, a dit le président de la République, tout mon possible pour réaliser ce désir l'année prochaine, mais, si je ne pouvais faire ce voyage en 1898, je prendrai mes dispositions pour le faire certainement en 1899.


La Dépêche tunisienne, Tunis, 7 février 1897, p. 2.

La mort prématurée et vaudevillesque de Félix Faure, le 16 février 1899, ne lui permettra pas de réaliser ce voyage. Certes, en août 1897, le chef d'État se rend en Russie dans le cadre de l'alliance franco-russe (1892-1917), mais cela est encore plus tardif. En revanche, le seul voyage qui colle parfaitement, c'est celui d'octobre 1896 et les trois mois dont parle Alice Guy (1976) nous feraient remonter au printemps 1896, époque à laquelle, elle semble avoir réellement rejoint le Comptoir Général de Photographie. Et la présence de Léon Gaumont à Cherbourg est attestée par un courrier qu'il adresse à Georges Demenÿ, voici ce qu'il écrit :

[...] Malgré toutes les précautions que nous avons prises pour obtenir des vues de l'arrivée du Tsar nous n'avons pas à l'heure qu'il est de chance de réussir.
Léon Gaumont, à Georges Demenÿ, 6 octobre 1896.


CORCY, 1998, 157.

À cela, il convient d'ajouter que plusieurs vues du voyage du Tsar en France figurent au catalogue Gaumont de 1896. Il s'agit là d'un événement majeur dans la vie politique française et l'on comprend que le Comptoir Général de la Photographie ait mandaté son patron et principal opérateur, Léon Gaumont, pour l'arrivée du souverain à Cherbourg.

Ainsi en évoquant ce voyage, trois mois après son arrivée, Alice Guy se trahit et révèle qu'elle est arrivée, en réalité, au printemps 1896. 

4. La correspondance commerciale de la société L. Gaumont et Cie (1895-1896)

Grâce à l'ouvrage Les Premières années de la société L. Gaumont et Cie, d'une rigueur exemplaire, nous disposons d'une importante quantité de courriers et documents de la société entre 1895 et 1899. Pour ce qui nous concerne, si nous observons les années 1895-1896, nous pouvons distinguer deux périodes : avant le 26 avril 1896 et après. Au cours de la première, les correspondances sont signées par Félix dit Max Richard et Léon Gaumont. Le dernier courrier signé par ce dernier date du 18 avril 1896 et est adressé à Georges Demeny.

1896 04 04 gaumont ducom guy alice 1896 04 26 courrier
Léon Gaumont, Lette à Jacques Ducom, Paris, 4 avril 1896.
© Le Grimh
Pour Léon Gaumont [signatue: Alice Guy], Lettre à Demeny, Paris 26 avril 1896
© Cinémathèque Française
[reproduit dans: CORCY, 1998: 118]

Ce n'est que le 26 avril 1896 qu'Alice Guy signe son premier courrier administratif. Il est question de l'accord que doivent passer Léon Gaumont et Georges Demeny le lundi 27 avril. De cette rencontre, la secrétaire a gardé le souvenir suivant :

J’étais dans son bureau lorsqu’il reçut Demeny pour la première fois. J’y étais également quand il lui offrit de le lui payer une redevance sur chaque appareil, mais Demeny était un original, il était musicien et adorait son violon et ne voulait pas s’embarquer, disait-il, dans des comptes d’apothicaires. « Donnez-moi dix-mille francs comptant, insistait-il, mon violon et une femme cela me suffit. Je ne sais si l’affaire en resta là.


Alice Guy, Cher Louis, 17 mars 1953.  

Ainsi, Alice Guy commence à travailler comme secrétaire au Comptoir Général de la Photographie en avril 1896, probablement entre le 18 et le 25 avril.

On y trouve également deux autres lettres, toujours datées de 1896, en relation avec Alice Guy. Dans celle du mois de juillet 1896, Léon Gaumont fait référence à elle, sans la nommer.  On appréciera sa réserve sur les initiatives que sa secrétaire semble prendre et qui ne sont guère à son goût. Une dernière lettre du corpus Gaumont date, elle, du 26 novembre 1896 et elle est adressée à nouveau à Georges Demenÿ.

20 juillet 1896
Cher Monsieur Fleury-Hermagis,
je reçois votre lettre du 18 & je vois, en relisant la lettre qui vous a été adressée, que la secrétaire a dépassé un peu la mesure que j'avais fixée. Heureusement que nous n'en sommes pas, comme vous le dites, à de minces questions d'intérêt.
Si vous prenez chez nous les lentilles additionnelles que vous désignez par bonnettes d'approche, il y a moins que du mal & je serais très heureux dans ces conditions que vous continuiez la plus grande réclame possible pour ces malencontreuses bonnettes qui ont cependant fait bien des heureux parmi les possesseurs d'appareils à foyer fixe.
Pour l'amplificateur automatique vos explications me donnent complète satisfaction : c'est ce mot automatique qui me chiffonnait & me laissait croire à quelques bonnettes.
Acceptez mon cher Monsieur avec tous mes remerciements pour votre réponse, l'expression de mes bien sincères & meilleurs compliments
L. Gaumont & Cie 
26 novembre 1896,
Monsieur Demenÿ, Paris
Monsieur Gaumont me charge de vous demander de vouloir bien lui apporter demain toutes les pièces se rapportant à vos divers brevets sur le Chronophotographe.
Mr Gaumont vous prie de venir demain à la première heure.
Agréez, Monsieur, nos salutations distinguées.
[A. Guy]
L. Gaumont & Cie, Lettre à Fleury-Hermagis, Paris, 20 juillet 1896
CORCY, 1998: 129.
Alice GuyLettre à Demeny, Paris, 26 novembre 1896
CORCY, 1998: 179-180.

Trop d'informations authentiques convergent pour écarter définitivement la date de mars 1895 et la resituer un an plus tard, vers le mois d'avril 1896.

Secrétaire au Comptoir Général de Photographie (avril 1896-1902)

La nouveauté que constitue le cinématographe Lumière conduit Léon Gaumont à s'allier à Georges Demenÿ, dès 1895. Ce dernier, inventeur du phonoscope qui permet, moyennant une intervention humaine, de créer des images animées, propose à Gaumont de travailler à un nouvel appareil servant à la fois à prise de vues et à la projection, une variante du cinématographe Lumière. La particularité de ce chronophonographe (brevet du 15 juin 1896), c'est qu'il utilise une bande de 60 mm - en réalité 58 mm - ce qui permet d'offrir des projections de qualité. Nous savons que Léon Gaumont lui-même a tourné, dès le début, un certain nombre de vues comme Voitures automobilesLes nouvelles perspectives commerciales le conduisent à envisager la construction de nouveaux ateliers dans la ruelle des Sonneries. La demande part le 23 décembre 1896. L'ingénieur des mines va donner son autorisation quelques jours plus tard, le 4 janvier 1897. La permission de " Grande Voirie " est délivrée le 15 janvier 1897. La suite de la procédure se déroule conformément aux règles établies dans la construction, et le 17 mars 1897, le chef du bureau des alignements demande au Commissaire voyer du 19e arrondissement " si les travaux exécutés sont conformes aux clauses et conditions insérées dans ladite permission ". Finalement, ça n'est que le 22 juillet 1899 que ce dernier constate que " les travaux sont exécutés conformément à la demande. " Mais dans les faits, les travaux sont achevés dès le mois de juin, comme l'atteste le courrier que Léon Gaumont adresse le 10 juin 1897 à Alfred Besnier (Corcy, 1998, p. 235), auquel il souhaite " faire les honneurs de l'Atelier ". 

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VO11 3476, Dossier de voirie et/ou permis de construire, ruelle des Sonneries
© Archives de Paris

Pendant ce temps-là, Alice Guy habite depuis 1896, " sous les toits d'un ancien hôtel, quai Malaquais, en face de la statue de Voltaire, un charmant petit appartement lumineux au possible ; de nos fenêtres légèrement mansardées nous jouissions d'une vue admirable " qu'elle loue avec sa mère à M. V. Piriou. Les deux femmes vont y habiter jusqu'en 1898.

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Le Quai Malaquais : l' Institut - Coin de la rue de Seine : [photographie] / [Atget] - 1902-1903
© BNF
Maison, 5 Quai Malaquais
© Bibliothèque de l'INHA
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5, quai Malaquais.
Source: Archives de Paris, locataires, DIP4 678

C'est en 1896 qu'Alice Guy et sa mère, reprennent la location de l'appartement du 5, quai Malaquais qui avait été occupé par la veuve Vigoreau depuis 1885. C'est dans cet appartement que va naître et décédé son neveu, René, Léon, Émile Pin (Paris 6e, 30/04/1896-Paris 6e, 02/02/1897), fils de Marguerite. Alice et sa mère y restent jusqu'en 1898 et le laissent ensuite à Allard de Gauillou. On ne trouve pas, dans les mémoires d'Alice Guy,  de trace de ce neveu dont la naissance et la mort ont pourtant eu lieu dans l'appartement d'Alice Guy.

Toujours occupée à ses fonctions de secrétaire, c'est elle qui signe, pour la société Gaumont, l'essentiel de la correspondance commerciale comme on peut le lire dans la suivante lettre.

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Le Comptoir Général de la Photographie, Monsieur Mareuse, Paris, 19 février 1898.
Source: Bibliothèque Historique de la Ville de Paris

Grâce au témoignage de Georges Hatot, nous avons confirmation qu'en 1898, Alice Guy n'a pas encore tourné le moindre film :

M. HATOT : Quand Gaumont a fait les premiers films, voici comment ça s'est passé : j'étais au régiment et j'ai obtenu une permission de 30 jours, ayant fait déjà dix [sic] mois. Breteau vient me voir et me dit : " Si vous voulez, il y a une affaire à faire avec Gaumont. " 
- Qui est Gaumont, lui répondis-je ?
- " C'est une maison qui veut faire du Cinématographe, c'est un photographe, un marchand d'appareils photographiques.
- Allons le voir.
Nous allons chez Gaumont rue St Roch, où Mlle Alice était la dactylographe dans un bureau de Gaumont. Elle ne s'occupait pas de cinéma.


"Les Débuts du Cinéma, Souvenirs de M. Hatot, 15 mars 1948", p.21. Fonds Commission de Recherche Historique (CRH52-B2).  Cinémathèque Française,

Georges Hatot, qui revient du service le 28 septembre 1898, va tourner, avec Gaston Breteau, La Vie du Christ alors qu'Alice Guy ne s'occupe pas encore du cinématographe.

C'est donc, en 1899, alors que les travaux sont enfin terminés, qu'il faut situer la proposition que lui fait Léon Gaumont de s'installer, impasse des Sonneries :

C'est à cette époque que Léon Gaumont trouvant que je perdais trop de temps en allées et venues, me proposa de remettre en état un petit pavillon qu'il possédait au fond de la ruelle des Sonneries, derrière l'atelier des travaux photographiques, à quelques mètres de la fameuse plate-forme bitumée, et de me le louer pour un loyer modique (tout de même huit cents francs par an).
Voyant mon hésitation, il me promit d'installer une salle de bains et de faire défricher le jardin par un jardinier des Buttes Chaumont. Je finis par céder. J'étais déjà mordue par le démon du cinéma.


GUY, 1976 : 61.

Grâce à la correspondance du pionnier espagnol Eduardo Gimeno, nous savons que les échanges avec le Comptoir Général de Photographies (entre le 12 janvier et le 3 novembre 1900) se font, pour une bonne part, en espagnol dans une langue fort correcte. Il est facile d'imaginer que c'est Alice Guy, elle-même qui rédige ou traduit les courriers. D'ailleurs, une part significative d'entre eux portent son paraphe. Leur objet principal est assez secondaire et a trait à l'envoi de films et aux difficultés de réception. En revanche, ils soulignent bien qu'Alice Guy reste bien la secrétaire de Léon Gaumont et qu'elle suit effectivement les dossiers.

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Comptoir Général de Photographie [Alice Guy], À Eduardo Gimeno, Paris, 24 janvier 1900
Fonds Gimeno-MAR/04/128
© Filmoteca Española

Au cours de ces années-là, Alice Guy - qui est désormais au cœur même de la maison Gaumont - reste toujours secrétaire de Léon Gaumont, mais va pouvoir être au plus près des activités cinématographiques du Comptoir Général de Photographie. Georges Hatot, qui a confié ses souvenirs à Henri Langlois et à Musidora, brosse un rapide portrait, peu flatteur, d'Alice Guy :

[...] On a rompu le contrat parce que j'avais eu une pique avec Mlle Lalis (ou Alice). Déjà elle voulait s'occuper de tout ce que l'on disait. Cela m'énervait. Et dans un geste d'impatience, je lui dis : " Vous n'avez pas de chaussettes à raccommoder ? Gaumont est devenu rouge. Il s'est dit : "  C'est un type dont il faut que je me débarrasse. "
M. Langlois : Après vous, ça a été Madame Alice qui a fait tous les films ?
M. Hatot : Cela a traîné. Mlle Alice s'occupait de cela. Ils étaient tellement compétents dans le cinéma, qu'ils ont fait faire un théâtre. C'est un nommé Raymond Pages qui était chef machiniste. C'est Andois qui a construit cela. Quand ça a été fait, on ne s'en est jamais servi. C'était le contraire du cinématographe. Le plafond et le cintre, ça empêchait la lumière de passer. Voilà les compétences qu'il y avait chez Gaumont. Je n'ai jamais remis les pieds chez Gaumont.
Comme Raymond Pages était un de mes camarades, je lui ai demandé s'ils n'étaient pas fous. Il me répondit : " Moi, je m'en fous, j'ai un devis de 38.000 Frs. Il a fait son film. Ils n'ont jamais pu s'en servir. C'était bien simple : que ce soit maintenant ou que ce soit avant, c'est la négation du cinéma.


Cinémathèque Française, Commission de Recherche Historique, Georges Hatot : réunion du 15 mars 1948, CRH52-B2, 1948, p. 22-23.

L'intérêt du témoignage de Georges Hatot - qui se réfère ici au studio construit plus tard, en 1905 - c'est qu'il souligne, de façon ironique, l'état d'impréparation et parfois même d'incompétence qui règne chez Gaumont dans le secteur cinématographique. Par ailleurs, le complice d'Alice Guy, Anatole Thiberville, qui tient une épicerie, 85, rue Charcot jusqu'en 1898, rejoint la société, sans doute au cours de l'année 1899. Nous savons qu'il tourne, ainsi qu'Henri Vallouy, des films au cours de l'année 1899 dont certains sont présentés au Concours de Cinématographie de Monaco.

Si Alice Guy continue de seconder Léon Gaumont, elle va également participer à la " communication " de la maison. Dès 1896, les frères Lumière ont breveté un appareil " Le Kinora " (brevet nº 259515 du 10/09/1896) dont ils vont confier l'exploitation au Comptoir Général de Photographie, en 1900. Sur une publicité reproduite à plusieurs reprises, on aperçoit une jeune femme qui regarde des images animées. Un très bref document filmé nous montre Alice Guy en train de regarder dans la même position.

kinora guyalice
Comptoir Général de Photographie
juillet 1901, nº 512
"Alice Guy" (c. 1900) 

Le premier tournage (hiver 1901-printemps 1902)

Ce dont nous pouvons être sûrs, c'est qu'Alice Guy a bien dû gagner du galon au cours des cinq premières années passées au service du Comptoir Général de Photographie et que sa situation privilégiée lui a permis d'être au courant de bien des choses. Installée ruelle des Sonneries, elle se trouve à deux pas du " premier plateau " de la maison Gaumont dont le décorateur Hughes Laurent a gardé un souvenir assez flatteur :

Dès 1900, l'Atelier MOISSON, situé cité Bertrand à Paris (11e), devenue depuis rue G.-Bertrand, se trouvant à la hauteur du 83, avenue de la République, brossait de petits fonds de scène d'environ 4 x 3 m, peint en camaieu tons sépia, qui représentaient en général une place publique, une serre, etc. Ils furent exécutés par CHARMOY. Ces fonds étaient livrés et équipés au bout d'un petit jardin très bien entretenu, situé à Belleville, dans la ruelle des Sonneries, sous une sorte de véranda qui était adossée à un mur en briques dont les côtés étaient pleins jusqu'à hauteur d'appui, au dessus vitrés en verre dépoli ainsi que la toiture, à joint perdus; la face restait ouverte. Ce fut le " premier plateau " organisé de la maison GAUMONT.
Pendant les vacances scolaires, ainsi que certains après-midi que l'Ecole Germain-Pilon accordait aux élèves décorateurs, j'allais livrer ces fonds avec un garçon d'atelier, les équiper et faire les retouches en cas de besoin.


H. Laurent, " Le décor de cinéma et les décorateurs ", Bulletin de l'AFITEC, 11e année, nº 16, 1957, p. 4.

Des tournages ont donc bien lieu en 1900 sur ce premier plateau qui semble s'être bien délabré au moment où Alice Guy va participer à son premier tournage : 

Et c'est ainsi que je fis connaissance avec mon nouveau domaine. C'est dans le jardin que nous plantâmes, Anatole et moi, notre premier appareil de prises de vues.
[...]
À Belleville, à côté des ateliers de tirage des travaux photographiques, on me concéda une terrasse désaffectée, au sol bitumé (ce qui rendait impossible la plantation d'un vrai décor), couverte d'une verrière branlante et ouvrant sur un terrain vague. C'est dans ce palais que je fis mes premières armes. Un drap peint par un peintre éventailliste (et fantaisiste) du voisinage, un vague décor, des rangs de choux découpés par des menuisiers, des costumes loués ici et là autour de la porte Saint-Martin. Comme artistes : mes camarades, un bébé braillard, une mère inquiète bondissant à chaque instant dans le champ de l'objectif : et mon premier film la Fée aux choux vit le jour. C'est aujourd'hui un classique dont la Cinémathèque française conserve le négatif.


GUY, 1976: 62-63.

guyalice03"Une reproduction du jardin où nous plantions, Anatole Thiberville et moi, notre premier appareil de prises de vues", 1902
© Guy, 1976 

Alice Guy n'a cessé d'affirmer que son premier film a été " La fée aux choux " et rien ne permet d'en douter. Elle fournit d'ailleurs de très nombreux détails qui corroborent  tout à fait ses dires. Là où les choses se brouillent, c'est toujours sur la chronologie avec laquelle elle est manifestement fâchée. Elle écrit ainsi :

La Fée aux choux date de 1896 ; suivent en 1897-1898 : Les Petits Coupeurs de bois vertDéménagement à la cloche de boisVolée par les BohémiensLe Matelas.


GUY, 1976 : 73.

Or, nous savons que les films dont elle parle sont plus tardifs, de 1904 ou au-delà. À cela vient s'ajouter l'existence de deux " Fée aux choux " dans le catalogue Gaumont, le premier, La Fée aux choux ou La Naissance des enfants (1900), dont nous ignorons l'auteur, et le second Sage-femme de première classe (1902) qui a été présenté sous divers titres " La Fée aux choux ", " La Naissance des enfants ", " Le Choix d'un bébé ", mais jamais, semble-t-il, sous son titre " catalogue ". Autant d'éléments qui ont contribué à une confusion casuelle ou entretenue. En ce qui concerne La Fée aux choux ou La Naissance des enfants (Catalogue 1901, nº 379), on peut estimer que son tournage a eu lieu au cours de l'année 1900 dans la mesure où il se situe entre les numéros 376 (Défilés des Malgaches envoyés à l'Exposition), tourné après l'ouverture de l'Exposition Universelle (14 avril 1900) et 381 (Départ de ballons au concours de Vincennes), filmé le 9 septembre 1900. Par ailleurs, il est annoncé comme nouveauté, dans le journal britannique The Era, sous le titre How Children Are Born.

0379 era
The Era, Londres, samedi 10 novembre 1900, p. 30.

Quant à Sage-femme de première classe, son tournage est à situer à la fin de l'hiver ou au début du printemps 1902, en effet, une présentation a lieu sous le titre " La Fée aux choux ", à Nancy, le 22 avril 1902.

Si la chronologie proposée par Alice Guy est trop souvent imparfaite, en revanche, elle fournit de multiples détails sur les conditions de tournage et le contenu du film : l'argument - raconté à Louis Gaumont en 1953, voir ci-après -, la photographie de tournage - publiée du vivant de la cinématographiste - où l'on retrouve les mêmes costumes, le même décor... aucun doute n'est possible : Alice Guy nous parle bien de Sage-femme de première classe que tout le monde connaît sous le titre " La Fée aux choux ".

0379
photogramme
0626 01
photographie de tournage
La Technique cinématographique , nº 151
février 1955, p. 67
0626b
photogramme

Catalogue Gaumont (1905)
Une fée dépose des bébés vivants qu'elle retire de choux. 
Alice Guy
Deux jeunes mariés se promenaient dans les champs pendant leur lune de miel. Ils arrivaient auprès de ce champ de choux ou un paysan travaillait. Le jeune homme se pendait à l'oreille de la jeune femme et lui demandait si elle aimerait avoir un poupon. Elle acceptait en baissant les yeux (c'était la mode en 1900) et le jeune homme interrogeait le paysan. Celui-ci dérangé dans son travail leur donnait avec humeur la permission de chercher dans son champ. Le jeune mari découvrait tout d'abord un bébé de carton qui les décevait infiniment, mais la jeune femme entendait soudain un gazouillis derrière un chou plus éloigné, elle y courait et découvrait un beau poupon bien vivant qu'elle rapportait en triomphe à son mari. Après avoir dédommagé le paysan, ils partaient tous les deux ravis, pendant que le paysan retournait à sa bèche en haussant les épaules.

Alice Guy, Lettre à Louis Gaumont, 15 avril 1953, Fonds Louis Gaumont, Cinémathèque française


Sur la photo de la Fée aux Choux figurent mes amies Germaine Serand et Yvonne Serand (devenue plus tard Mme Arnaud), et moi-même. Cette photo a été prise après coup et c'est par amusement que j'avais revêtu le vêtement de paysan. Je ne me souviens pas de l'homme qui a joué le rôle de l'agriculteur, probablement Anatole ou un des ouvriers de l'usine. Nous ne pensions pas à l'époque que ces photos seraient si importantes.


Alice Guy, Mon cher Louis, 5 janvier 1954. Cinémathèque Française. LG 365 350.

 
Catalogue Gaumont (1905)
1re partie.-La scène représente une petite baraque fleurie dans laquelle sont mis en vente des bébés en tous genres. Dans la première partie, la baraque est occupée par une marchande, en costume normand, qui époussète les bébés et les range. À cet instant, débouche par le chemin un couple d'amoureux (mêmes costumes) qui aperçoit la petite boutique et se consulte pour l'achat d'un bébé. La jeune femme hésite, le mari insiste tendrement. Elle finit par céder, et ils se dirigent tous deux vers la baraque. La marchande s'empresse, leur montre sa marchandise, mais aucun des bébés n'a l'air de plaire. La jeune femme veut entraîner son mari ; mais celui-ci, qui a le plus grand désir d'avoir un bébé, insiste à nouveau auprès de la marchande. Celle-ci leur indique une porte sur laquelle est écrit le mot RÉSERVÉ. Tous trois disparaissent par cette porte.
2e partie.- La scène représente un potager avec un grand nombre de choux. Les trois personnages de la précédente partie rentrent par la porte du fond et la marchande sort de chaque chou un bébé vivant qu'elle présente à tour de rôle aux deux jeunes mariés. Les sept premiers sont rejetés, deux d'entre eux avec horreur (l'un étant nègre et l'autre Peau-Rouge). Enfin, un huitième est jugé suffisamment joli, la jeune femme le prend dans ses bras, le dorlote pendant que son mari paye la marchande en ayant l'air de trouver la note un peu élevée.
Pendant toute la scène, les bébés vivants qui ont été placés au premier plan remuent et crient. Les deux jeunes mariés s'en vont et la marchande revient ranger sa marchandise.

Les souvenirs d'Alice Guy soulèvent par ailleurs un autre problème. Quelle est la part, dans le tournage, qui revient à Anatole Thiberville ? Difficile de penser qu'il est un simple comparse, quand on sait, grâce à Jean Durand, qu'il est un homme clé :

Gaumont vint après. Le premier qui y tourna fut le père ANATOLE. Anatole de Thiberville, que vous avez peut-être connu. Il fut acteur, décorateur, opérateur. Gaumont, lui-même tourna la manivelle.


Institut Lumière, Lyon, " Jean Durand ", GAUm/ARC38/C9.

La rédaction des mémoires laisse penser qu'Alice Guy et Anatole Thiberville seraient deux novices en matière de tournage, ce qui est contraire à la vérité. Celle qui participe à son premier tournage, c'est elle, celui qui " dirige " la novice, c'est lui. Il sera d'ailleurs son mentor, à de multiples reprises, comme lors de son voyage en Espagne, en 1905. Il est plus raisonnable de penser que le tournage Sage-femme de première classe a été effectué par les deux complices.

Les années troubles (1902-1904)

L'analyse de la situation qui va de 1902 à 1904 est rendue particulièrement complexe comme si cette période pouvait occulter des questions délicates à aborder. Les actes d'état civil, relatifs à l'année 1902, nous apportent quelques informations sur la situation familiale d'Alice Guy. En février, nous apprenons que l'une des ses sœurs, Marguerite est "décédée au domicile de sa mère, rue des Alouettes, 12" et, en décembre, on peut lire sur l'acte de mariage qu'Henriette, une autre de ses sœurs, est "sténo-dactylographe, domiciliée rue des Alouettes 12 avec sa mère". Il est dommage qu'Alice Guy, dans son autobiographie, n'ait guère évoqué son environnement familial. Quel chagrin a-t-elle eu à la mort de Marguerite ? Quelle joie a-t-elle ressentie au mariage d'Henriette ? On aurait aimé en savoir davantage sur les périodes où ses sœurs ont partagé, avec elle, le logement de la rue des Alouettes.  

Avec le tournage de Sage-femme de première classe, Alice Guy est parvenue à convaincre Léon Gaumont de se lancer davantage dans la production de films de fiction. Cela ne signifie pas pour autant que Léon Gaumont lui confie les clés du royaume. D'ailleurs le patron est plus intéressé par le documentaire que par la fiction, et il tourne la manivelle plus souvent qu'à son tour. Alice Guy en est sans doute réduite à la portion congrue, d'autant plus que d'autres cinématographistes, Anatole Thiberville en premier, réalisent aussi leurs propres films. La cinématographiste ne revendique d'ailleurs aucun autre film, hormis la " Fée aux choux " (Sage-femme de première classe), pour le reste de l'année 1902. Et c'est là que le mystère s'épaissit... alors qu'apparaissent deux nouvelles figures dont on sait qu'elles vont avoir un rôle très significatif.

La première, dont on peut situer l'arrivée vers le mois de mars 1903, n'est autre que Ferdinand Zecca, cinématographiste vedette qui vient de se brouiller avec Charles Pathé sans qu'aucune explication n'ait jamais été fournie sur ce différend, ce qui laisse tout de même planer le doute sur les circonstances de son entrée chez Gaumont. Alice Guy, qui n'est alors qu'une cinématographiste débutante, peu expérimentée et ne connaissant rien, en particulier, aux trucages dont le cinématographe est particulièrement friand à ce moment-là - n'oublions pas que Le Voyage dans la lune de Georges Méliès est précisément de septembre 1902 -, ne peut que se réjouir de voir Ferdinand Zecca venir lui prêter main forte. Pourtant Alice Guy fait un sort à cette figure essentielle du cinématographe des origines en minimisant à l'extrême son rôle et en faisant de lui un vendeur de savon malhonnête tout comme elle traite Anatole Thiberville d'éleveur de poules bressanes... Voici ce qu'elle écrit :

Les maisons concurrentes qui naissaient rapidement s'emparaient de nos découvertes dès que nous les faisions. Zecca, le seul collaborateur qui resta environ deux semaines avec moi avant de joindre Pathé, tourna Les Méfaits d'une tête de veau (film qui me fut faussement attribué par la suite). Intéressant parce qu'il illustrait la méthode des arrêts pendant lesquels on déplaçait l'objet comme dans la Momie. Il me conta qu'avant de venir nous voir, il vendait des savons de porte en porte et les mouillait pour en augmenter le poids.


GUY, 1976, 66-67

Un bien piètre portrait qui, une fois encore, est truffé d'erreurs. Lors du tournage du film Les Méfaits d'une tête de veauFerdinand Zecca n'a pas tourné le moindre film et travaille dans le secteur " son " de chez Pathé. L'épisode est à placer en 1903 et son séjour chez Gaumont dépasse, et de loin, les deux semaines. On peut estimer qu'il est chez Gaumont de mars à décembre 1903 au moins, car Zecca ne recommence à filmer pour Pathé qu'en 1904. S'il reste difficile d'établir avec précision la liste des films qu'il tourne ou auxquels il participe, on peut cependant lui attribuer, avec certitude Illusionniste renversantLes Apaches pas veinards et Mésaventures d'un voyageur trop pressé (Gianati, 2000). On peut également penser que son passage a permis à Alice Guy de prendre quelques leçons dans les films de 1903 qu'elle revendique : Faust et MéphistophélèsLe Cake-walk de la pendule (juin-juillet 1903) et La Liqueur du couvent (1903), mais qui ont été tournés pendant le séjour de Ferdinand Zecca. On comprend mieux pourquoi elle cherche à minimiser le rôle de Ferdinand Zecca qui pourrait d'ailleurs constituer un réel danger pour elle s'il s'avisait de rester chez Gaumont.

La seconde figure, moins connue, fait également son entrée chez Gaumont, à la même période, c'est Henri Gallet. Habitué des cabarets montmartrois, et après un séjour dans les Grands Magasins Dufayel où il "sonorise" les films muets, Gallet va participer comme acteur, mais possiblement comme scénariste et, voire, comme cinématographiste, au Comptoir Cinématographique. Il ne fait pas de doute que Gallet et Zecca travaillent ensemble pendant ces mois de 1903 et peut-être au-delà. Ce qui retient ici l'attention, c'est que dans les archives conservées à la Cinémathèque française (dossier Alice Guy) on trouve quatre cartes postales du cabaret du "Néant" qui se trouve à deux pas de ceux de l'Enfer et du Ciel, à Montmartre. Ces cartes postales partagées au dos sont donc postérieures à décembre 1903. Il s'agit d'une trace qui relie Alice Guy au monde des cabarets montmartrois et on peut penser qu'Henri Gallet, un habitué de ces lieux, a sans doute eu un rôle de premier plan dans ces liens.

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Cabaret du Néant (après décembre 1903)
source: Dossier Gaumont. LG371 B50. Cinémathèque française.

Ce que l'on constate, c'est qu'Henri Gallet dérange, lui aussi, Alice Guy. Pourquoi ? Lui fait-il de l'ombre ? Toujours est-il que cette dernière fait aussi un sort à la fois à Georges Sadoul et à Gallet. en les expédiant tous les deux en un bref paragraphe peu amène. Le premier devient sous sa plume un historien ignare et le second tout bonnement un inconnu :

Monsieur Sadoul auteur d'une histoire du cinéma des temps héroïques -qui, mal renseigné et en toute bonne foi sans doute (il dit lui-même qu'il ignore tout de cette époque et ne parle que par ouï-dire), avait attribué mes premiers films à des gens [sic] qui ne sont probablement rentrés dans les studios Gaumont que comme figurants et dont j'ignore même les noms - m'a fait involontairement de grands compliments à propos de la Esmeralda.


GUY, 1976, 72.

Si Georges Sadoul n'est pas exempt de tout reproche historique, il y a tout de même des choses pour le moins troublantes dans ce qu'il rapporte des échanges qu'il a eus avec Henri Gallet. Voici ce qu'il écrit se référant probablement à la fin de l'année 1904 ou au début de l'année 1905 :

Quelques mois auparavant Gallet, dont tous les films avaient été systématiquement copiés par Zecca redevenu tout puissant à Vincennes, fut accusé par Gaumont, fort injustement d'être à la solde de Pathé, et il quitta la rue des Alouettes.


SADOUL, 1947: 382.

Qui donc a intérêt alors à se débarrasser d'Henri Gallet, une fois que Ferdinand Zecca est revenu chez Pathé ? Toujours est-il qu'après leur départ, il reste une dernière pièce à éliminer... Léopold René Decaux, le bras droit de Léon Gaumont, son fidèle collaborateur de la première heure, son ami au mariage duquel il sera témoin, l'ingénieur qui a mis au point, avec Gaumont, le chronophotographe. La tâche s'annonce ardue d'autant plus que Decaux n'est pas disposé à se laisser faire. Pour arriver à ses fins, Alice Guy va faire pression rien moins que sur Gustave Eiffel lui-même, président du Conseil d'Administration de la société, pour obtenir à l'arraché la direction du service cinématographique du Comptoir Général de Photographie comme elle le rapporte :

Cette époque fut dure pour moi. On m'avait laissé me débrouiller seule dans les difficultés du début, défricher, mais l'affaire devenait intéressante, sans doute lucrative, on m'en disputa âprement la direction. Cependant, j'étais combative et grâce au président Eiffel qui m'encouragea toujours avec bonté, tout le Conseil d'administration, reconnaissant mes efforts, décida de me laisser à la tête du service. Apparemment, il n'eut pas à s'en plaindre, puisque malgré la guerre sourde que me fit le directeur des ateliers de fabrication, malgré la hargne qui le poussa à commettre mille petitesses - non seulement contre moi mais également contre les employés qui travaillaient sous mes ordres - je réussis à garder mon poste jusqu'en 1907, c'est-à-dire pendant onze ans.


Guy, 1976, 68-69.

Si l'on laisse de côté les questions temporelles - Alice Guy, décidément fâchée avec les dates, parle de onze ans... mais depuis simplement son entrée comme secrétaire à la maison Gaumont et non pas comme responsable du secteur cinématographique -, ce témoignage révèle, on l'aura compris, qu'il y a encore, dans la place, quelqu'un qui lui voudrait du mal... son "ennemi" [sic] dit-elle ailleurs - ce qui donne une nouvelle idée sur sa façon de concevoir les rapports humains - celui qui ferait obstacle à ses ambitions. On imagine aisément que le patron Léon Gaumont est au courant de la situation. S'agit-il d'apaiser les tensions ? Toujours est-il que Léopold René Decaux se voit confier la direction de l'usine du Perreux où il réside à partir du mois de juin 1904. Quant à Henri Gallet, il reviendra chez Gaumont quelques jours à peine après le départ d'Alice Guy en mars 1907.

La direction du service cinématographique (1904-1905)

Une fois débarrassée des empêcheurs de tourner en rond, Alice Guy va désormais pouvoir se consacrer entièrement à ses nouvelles tâches. Elle est désormais la pièce maîtresse de la production cinématographique chez Gaumont et elle va donner une incontestable impulsion à la production de fictions qui vont constituer désormais une part importante du catalogue. Il s'agit aussi, dorénavant, de projets bien plus ambitieux comme L'Assassinat du courrier de Lyon (122 m) ou Volée par les Bohémiens (225 m). La confiance aidant, elle devient la figure incontournable de la cinématographie chez Gaumont. Ses fonctions de directrice du Service des théâtres de prises de vues lui permettent d'organiser la production de fictions, et le succès de son entreprise est décisif dans la décision prise par le conseil d'administration de construire enfin un studio digne de ce nom :

Au bout d'un an et demi ou deux ans, le succès s'avéra tel, les bénéfices furent si substantiels, que le Conseil d'administration décida de faire construire un studio.


Guy, 1976, 69.

Nous sommes déjà en 1905. En réalité, la " Cité Gaumont " va se restructurer de 1904 à 1907 et les bâtiments vont se multiplier. Parmi les nouveautés, un " théâtre de prises de vues ", c'est-à-dire un immense studio, sans aucune doute surdimensionné comme le rappelle Alice Guy :

Pour en revenir au studio, comme la Gaumont et Cie ne faisait pas les choses à moitié, on décida de prendre pour modèle la scène de l'Opéra avec ses dessous, ponts volants, trappes et costières, planchers de scène inclinés, toutes choses non seulement inutiles,  mais nuisibles. Une énorme cage de verre attenante, glaciale en hiver, brûlante en été, complétait notre nouveau domaine. Pour remédier à l'absence trop fréquente de soleil, on avait construit deux lourdes herses supportant 24 lampes de 30 ampères qui nous procuraient de fortes insolations. que de soirées j'ai passées à demi aveugle, les yeux larmoyants, sans pouvoir lire. Plusieurs artistes en firent l'expérience et attaquèrent la compagnie, ce qui obligea celle-ci à remédier à cet inconvénient. Personnellement, j'en ai conservé un rétrécissement de la rétine, parfois bien gênant. Enfin une énorme cheminée d'usine projetait son ombre sur les décors toute la matinée.


GUY, 1976, 70.

1905 gaumont plans 1905 gaumont studio
MM. Léon Gaumont et Cie
12, rue des Alouettes
Ateliers de cinématographie
VO11 66, Dossier de voirie et/ou permis de construire, rue des Alouettes
© Archives de Paris
Skeleton of new Paris building
The Optical Lantern and Cinematograph Journal,
February 1905, p. 87.

Malgré ces conditions particulièrement déplorables, il faut bien rentabiliser le studio, et désormais, c'est dans cet espace que vont être tournés tous les intérieurs, à partir du milieu de l'année 1905. La production prend alors son envol et, parmi les œuvres importantes de l'année, on peut citer également  Une noce au lac Saint-Fargeau, tourné en décors naturels, Les Rêves du fumeur d'opium... Pourtant, et de façon curieusement contradictoire, l'année 1905 va être marquée, pour Alice Guy, par une longue série de documentaires. Le premier est le résultat d'un projet avorté de tourner une adaptation de Zola, probablement Germinal, pour laquelle elle va se rendre à Fumay, ville natale de Victorin Jasset, qui l'accompagne pour l'occasion :

Afin de mettre en scène un drame minier, inspiré d'un roman de Zola, Jasset, mon assistant, m'avait suggéré Fumay petite ville triste et noire des Ardennes qui se reflète dans la Meuse. La principale cheminée était soi-disant en mauvais état, je dus, au grand amusement du personnel de la mine, revêtir la salopette des mineurs et m'étendre dans une benne pour descendre à cinq ou six cents mètres sous terre par l'étroit boyau servant de puits. Les galeries basses, étayées d'un boisage qui me paraissait insuffisant, les explosions ébranlant d'énormes tranches d'ardoise, dont les ingénieurs surveillaient minutieusement le glissement à l'aide de cire coulée entre les lames, tout cela me paraissait assez menaçant. J'éprouvai, je l'avoue, un certain soulagement à me retrouver en plein air. Heureuse cependant de cette nouvelle expérience, de cet enrichissement. 


Guy, 1976, 83.

Si le projet initial avorte, la belle série de vues de L'Industrie du fer et de l'acier constitue un précieux document sur le monde de la mine et du prolétariat au début du XXsiècle. Après ce premier essai de documentaire plutôt réussi, Léon Gaumont va envoyer Alice Guy en Espagne pour un tournage plus ambitieux. À l'origine de ce voyage, des tensions avec Léopold René Decaux, qui  parvient à écarter, temporairement, Alice Guy, comme cette dernière le raconte. Lors d'un échange de courrier avec Louis Gaumont, le fils de Léon, voici ce qu'elle écrit :

Un de ses collaborateurs que je ne désignerai que par une initiale D., avait décidé que ce voyage serait un four. Il remit à Anatole un appareil dont le synchronisme était faussé. Anatole était bien incapable de remédier à cet incident et seule une bande prise chez les tziganes à Grenade put être utilisée.


Alice Guy, Cher Louis, New York 17 mars 1953, p. 3.

À en croire Alice Guy, on est proche du complot auquel le propre Léon Gaumont participerait :

Le chronophone me donna l'occasion d'un inoubliable voyage en Espagne. Ce fut mon ennemi le directeur des ateliers qui me procura, bien involontairement, cette joie. Il insista auprès de Gaumont pour faire lui-même l'enregistrement cinématographique d'une série de disques. Gaumont céda et afin de lui laisser les mains libres, me proposa d'aller moi-même, avec mon opérateur (toujours Anatole) prendre quelques vues sonores en Espagne où nous avions une succursale et de nombreux clients. J'acceptai avec joie.


Guy, 1976, 89-90.

Dans ses mémoires, elle consacre par ailleurs de longues pages à ce voyage (Guy, 1976, 89-96) qu'elle effectue avec son fidèle Anatole Thiberville. L'occasion pour elle de visiter Barcelone, Saragosse, Madrid, Cordoue, Séville, Grenade, Algeciras et Gibraltar. Le catalogue présente  l'ensemble de ces vues sous le titre Voyage en Espagne. À leur retour en France, les deux complices vont sur la côte d'Azur pour y tourner une autre série de vues générales, Voyage à la Côte d'Azur. Ce voyage, qui dure sans doute plus d'un mois, constitue une expérience nouvelle pour Alice Guy qui ne semble avoir tourné, jusqu'alors que des fictions. On imagine que pendant son absence les tournages continuent. Le retour à Paris marque également de profondes mutations dans l'organisation générale du secteur cinématographique de la maison Gaumont. Parier sur les fictions, comme le fait alors Léon Gaumont et son conseil d'administration, implique la mise en place d'une équipe un peu plus étoffée. À l'exception de Victorin Jasset, qui a dû arriver vers le milieu de l'année 1905, c'est sans doute, après le retour d'Alice Guy que la maison Gaumont va recruter plusieurs personnes dont certaines deviendront célèbres par la suite : Louis Feuillade (fin 1905), Étienne Arnaud (fin 1905), Vincent DenizotHenri Menessier...

C’est probablement au cours de cette même année qu'Alice Guy va réaliser quelques films pour un scientifique, le docteur François Franck, membre de l'Académie de médecine. Ce dernier est une figure connue à l'époque qui est nommé professeur de la chaire d'histoire naturelle des corps organisés du Collège de France, en remplacement d'Étienne-Jules Marey , décédé en 1904 (L'Aurore, Paris, 13 février 1905, p. 2) :

La science n'était pas absente de nos activités.
Personnellement, j'ai souvent aidé le docteur François-Franck de l'Institut alors qu'il étudiait, à l'aide du cinéma, la respiration comparée chez l'homme et les animaux, les battements de cœur d'un chien pendant la dissection, la marche des ataxiques, les différentes expressions du masque chez les fous. Mlle J. Chevreton qui devint sa femme faisait déjà de la microcinématographie.


Guy, 1976, 80.

Alice Guy nous donne, involontairement, une information chronologique puisque elle souligne qu'au moment du tournage de L'Industrie du fer et de l'acier - soit vers l'été 1905 - elle a recueilli dans les bois une " malheureuse salamandre [...] que je comptais rapporter au docteur François-Franck pour ses études. " Nous savons en effet que le docteur François-Franck n'hésite pas à utiliser la photographie ou la cinématographie pour agrémenter ses conférences :

Une conférence scientifique
Dans cette ancienne salle de l'Académie de médecine, qui, rue des Saints-Pères, élève sa façade austère de vieille charrette, M. le docteur François.Franck, membre de l'Institut, donnait, hier, une conférence.
Le sujet de cette conférence, très intéressant d'ailleurs - " sur quelques expressions des émotions chez l'homme et chez les animaux " - n'avait rien qui dût plus particulièrement attirer un auditoire féminin. Cependant de nombreuses dames avaient répondu à l'invitation de M. François-Franck et, comme des enfants bien sages écoutaient attentivement la parole à la fois éloquente et simple du conférencier.
Il est juste d'ajouter, pour justifier la présence de cette partie féminine de l'auditoire, que des projections lumineuses ajoutaient leur attrait aux considérations médicales du célèbre professeur..
M. François Franck a exposé l'ensemble de ses études personnelles sur les expressions des états émotifs, appuyant ses démonstrations par la projection d'un grand nombre de photographies originales et de graphiques qu'il a lui-même recueillis depuis plusieurs années...


Le Rappel, Paris, 17 juin 1906, p. 3.

L'ultime période: apogée et déclin (1906-1907)

La dernière année d'Alice Guy chez Gaumont suscite de nombreuses interrogations. L'année 1906 constitue, à n'en pas douter, l'apogée de sa carrière. Directrice du secteur cinématographique, elle dispose désormais d'un studio de prise de vues, une équipe de tournage et les moyens que la société accorde au développement de la production de fictions au rang desquelles on trouve en premier chef La Naissance, la Vie & la Mort duChrist. Cela est loin d'être la première fois que l'on " adapte " la Passion du Christ à l'écran. Il faut en effet remonter à 1897 pour trouver la première adaptation, Scènes de la vie du Christ, réalisée par Lear. Et même chez Gaumont, il existe une réalisation précoce, La Vie du Christ (1898) due à Georges Hatot. Comme on l'imagine aisément, un tel projet ne peut se concevoir sans l'accord direct de Léon Gaumont et sans un déploiement d'énergie énorme qui va mobiliser l'essentiel des forces vives du Comptoir Général de Photographie. La presse se fait l'écho de cette entreprise hors norme :

[...] Pour certaines scènes de la Passion de Jésus-Christ, la maison Gaumont a emmené 130 figurants et 25 chevaux avec armes et bagages pendant plusieurs jours dans la forêt de Fontainebleau.[...] L'exécution des négatifs de la bande cinématographique coûte parfois très cher. Ceux qui reviennent à 4 ou 5.000 francs ne sont pas rares. La Passion du Christ, dont nous parlions tout à l'heure a coûté 20.000 francs ; la bande positive a 660 mètres de long et porte 33.000 images qui mettent 20 minutes à défiler sur l'écran.


L'Avenir d'Arcachon, Arcachon, 29 décembre 1907, p. 2.

Même si les chiffres sont probablement approximatifs, ils nous donnent malgré tout une idée de démesure. Une luxueuse brochure est éditée pour l'occasion. Alice Guy, comme elle le revendique et comme en témoignage un article de presse, est incontestablement l'auteure de cette vaste fresque :

[...] M. GAUMONT fait ensuite passer sur l'écran une bande cinématographique de 650 m de longueur, comprenant 33.000 clichés. Elle représente la reconstitution des différents épisodes de la Vie du Christ.
Cette reconstitution a été faite aussi fidèle que possible en se reportant aux textes et documents historiques. Les tableaux ont été réglés avec un goût et un talent parfaits en scène par Mlle GUY, chef du service du théâtre cinématographique de Mr. GAUMONT. Aussi chacun de ces tableaux est-il accueilli par les vifs applaudissements de l'assemblée.
Rian n'a été épargné par Mr GAUMONT pour donner à ces scènes toute la vraisemblance désirable ; les nombreux figurants, bien stylés dans leurs rôles, ont été revêtus de costumes appropriés et les cadres de chaque scène ont été étudiés avec le plus grand soin : tantôt composés dans le théâtre cinématographique, tantôt choisis en dehors, jusque dans les rochers de la forêt de Fontainebleau, qui se sont animés, pour la circonstance, des défilés de personnages d'un autre âge formant des ensembles du plus heureux effet.
M. le Président a vivement felícité, aux nouveaux applaudissements de l'assemblée, M. GAUMONT et Mlle GUY, présente à la séance, d'avoir mené à bien une oeuvre auss considérable.


"Procès-verbaux et rapports", Société Française de Photographie" dans Bulletin de la Société Française de Photographie, 2e série, Tome XXII, nº 8, 1906, p. 194.

Dans ses mémoires, Alice Guy a parfois tendance à minimiser le rôle et la place de Léon Gaumont  en ce qui concerne le cinématographe, renvoyant cela à de simples " péchés de jeunesse ", alors qu'il a, à cette époque, une quarantaine d'années, ce qui est pour le moins abusif lorsque l'on sait qu'à la fin de sa vie, il revendique encore ses tournages. Il ne faudrait pas oublier, en effet, que si le rôle d'Alice Guy dans le tournage de La Naissance, la Vie & la Mort duChristest décisif, le propre Léon Gaumont, qui par ailleurs tient les cordons de la bourse d'une main de fer, se considère aussi comme l'initiateur du projet :

La recherche persistante des nouveautés me donna même un jour l'idée de porter la Passion à l'écran. Premier film à grand spectacle, il demeure aussi l'œuvre de la " première femme metteur en scène ", Mme Alice Guy.
Le Petit Parisien, Paris, 11 août 1943, p. 2.

Pour une affaire d'une telle envergure, il faut sans conteste l'accord de tous... sauf peut-être de Léopold René Decaux, la bête noire d'Alice Guy :

Ce fut pour le directeur des ateliers D une occasion de témoigner une fois de plus son désir de collaborer à notre succès. L'hiver était très froid et craignant, dit-il, que la tuyauterie n'éclate, il s'empara pendant la nuit des châssis déjà construits dans l'atelier de décors et les fit scier afin d'en revêtir les tuyaux, ce qui nous occasionna un retard d'une dizaine de jours seulement, les employés, dégoûtés, ayant tous à cœur de réparer cette action.


GUY, 1976, 84.

Pour connaître mieux l'origine de ces tensions, il faudrait évidemment pouvoir disposer également du témoignage de Léopold René Decaux. Mis à part La Naissance, la Vie & la Mort duChrist, de nombreux films sont également tournés au cours de l'année 1906 : Conscience de prêtreL'Honneur du CorseLa Pègre de ParisLe Matelas alcoolique...

L'autre affaire qui va également occuper très largement Alice Guy, c'est évidemment le chronophone dont la production, sans doute embryonnaire jusqu'au milieu de l'année 1905, va s'accélérer dans les derniers mois de 1905 et, surtout, tout au long de l'année 1906. Toutefois, dans ses souvenirs Alice Guy semble indiquer qu'elle a participé aux premiers essais qui remontent à l'époque où elle filme sur la " petite terrasse " :

C'est encore sur cette petite terrasse que nous fîmes les premiers essais de parlant " chronophone " . Les chansons et la musique étaient enregistrées aux ateliers sur un manchon de cire. C'est là que je cinématographiai le directeur de l'Opéra Gaillard qui vint me voir avec la maîtresse de ballet et un groupe de danseuses à qui il donna lui-même une leçon de triple battement de pieds (je crois que c'est le terme). Il avait alors plus de soixante-dix ans.


Guy, 1976, 67

Cela se situe avant la construction du théâtre de prise de vues, sans doute au cours de l'année 1904. Nous savons par ailleurs, que, pour le chronophone également, il existe une rivalité entre Alice Guy et Léopold René Decaux. Ce dernier semble vouloir participer également à l'enregistrement des phono-scènes. Grâce à un précieux document qui a été conservé, nous voyons la collaboratrice de Léon Gaumont participer à l'enregistrement d'une phono-scène. si l'on prête attention à ce " making of " du "Bal des Capulets" de Roméo et Juliette, on remarque qu'Alice Guy est à droite et qu'elle ne semble s'occuper que du phonographe. Deux appareils de prise de vue sont également en place. L'un des deux opérateurs pourrait être Anatole Thiberville, identifiable à " son voile noir " dont parle Alice Guy (Guy, 1976, 71). Comme le montre clairement ce court film, l'enregistrement est une affaire collective où chacun est à sa place. Deux autres documents remarquables représentent une répétition d'une phonoscène et le tournage du "making off" où l'on retrouve la silhouette d'Alice Guy.

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Chronophone Gaumont (s.d.)
© Collections du musée Gaumont.
Théâtre vitré des Établissements Gaumont, à Paris. Prise d'une bande cinématographique; scène d'intérieur. MARESCHAL, 1907: 413.
1907_phonoscene_genie_civil.jpg guyalicephonoscene
"La Phono-cinématographie. Enregistrement d'une scène par le phonographe et le ciniématographe dans un théâtre spécial"
BIDAULT, 1907: 17.
Tournage de la phonoscène "Bal des Capulets"
(fin 1906-janvier 1907)

La réalisation des phono-scènes est en soi complexe dans la mesure où l'opération de tournage et celle d'enregistrement sont séparées. On parlerait aujourd'hui de play-back comme on peut le comprendre à travers le témoignage d'Alice Guy :

Ce n'était pas le parlant tel que vous le connaissez ; la voix de l'artiste (chanteur, diseur), la musique de danse étaient enregistrées aux ateliers, les artistes passaient ensuite au studio où ils répétaient leur rôle jusqu'à l'obtention d'un synchronisme parfait avec l'enregistrement du phonographe. On prenait alors la vue cinématographique. Les deux appareils (photo [sic] et ciné) étaient réunis par un dispositif électrique qui en assurait le synchronisme.
Je fus chargée de cette partie cinématographique du répertoire...


GUY, 1976, 87.

Un très longue liste de phono-scènes est à mettre au crédit de la cinématographiste et ce, dès les premières, puisque elle revendique Le Couteau qui porte le numéro 4 dans le catalogue et qu'elle évoque précisément l'Ave Maria qui porte le nº 2.

Pourtant, malgré cette activité débordante, l'année 1906 marque aussi son déclin au sein de l'entreprise. C'est tout d'abord le projet partiellement avorté, celui du tournage de Mireille. À son retour d'Espagne, Alice Guy fait la connaissance d'Herbert Blaché, rentré d'Angleterre où il fait partie de l'équipe d'Alfred Broomhead. En l'absence d'Anatole Thiberville, souffrant, elle met en place la réalisation du film :

J'avais projeté avec Feuillade aficionado et qui connaissait bien la région, d'aller filmer Mireille aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Anatole étant fatigué et souffrant, Gaumont décida qu'Herbert Blaché prendrait sa place, ce qui lui permettait de se familiariser avec le fonctionnement de l'appareil. Il accepta avec enthousiasme.


GUY, 1976, 96.

Malgré le tournage de quelques scènes, dont une Course de taureauxfilmée à Nîmes, le 27 mai 1906, la pellicule est pour l'essentiel inutilisable. Alice Guy a donné une description détaillée de ce séjour. L'absence d'un professionnel comme Anatole Thiberville a dû se faire sentir. Des liens affectifs se seraient alors noués au cours de ce voyage dans le sud de la France.

guy alice 1905 portrait
Alice Guy et son amie Yvonne Sérand, Saintes-Marie-de-la Mer (1906)

Dans la foulée, Herbert Blaché est envoyé à Berlin pour s'occuper de la succursale allemande de Gaumont. Face aux difficultés qu'il rencontre, c'est Alice Guy qui vient le secourir... On a la curieuse impression qu'elle n'est plus en odeur de sainteté et que l'on cherche à l'éloigner. Certes, elle accuse Léopold Decaux, mais en réalité, son ami Léon Gaumont n'est pas loin, ce qu'elle semble dire d'ailleurs à demi-mot :

Mais j’avais eu grâce à D. et à d’autres, pas mal de désillusions.


Alice Guy, Cher Louis, New York 17 mars 1953, p. 3.

Et après... (1907-1968)

Alice Guy qui est depuis deux ans la figure essentielle de la production du Comptoir va, soudainement, quitter la société où elle travaille depuis dix ans et alors qu'elle est au sommet de sa carrière. Pourquoi partir alors ? Certes, elle a rencontré Herbert Blaché qu'elle va épouser le 6 mars 1907, après avoir signé un contrat de mariage. Trois jours plus tard, les époux embarquent sur La Touraine et arrivent à New York, le 17 mars 1907. Léon Gaumont, qui vient de vendre ses brevets du chronophone à des Américains de Cleveland, a besoin d'un spécialiste pour former ces derniers. C'est Herbert Blaché qui est investi de ce rôle. Le couple est revenu en Europe d'où il repart avec leur fille Simone du port du Havre, à bord du Lorraine, à destination de New York où ils arrivent le 12 juin 1909.

La Solax Co. (1910-1913)

En avril 1910, Alice Guy, avec Herbert Blaché et leur fille Simone, réside à New York. Peu après, elle fonde (7 septembre 1910), avec son époux, sa propre maison de production, la Solax Film Co. La nouvelle société entretient des liens directs avec la maison Gaumont, même s'il ne s'agit pas, de fait, d'une filiale, comme l'a signalé par erreur la presse:

HALF GAUMONT'S GOES OVER
The Gaumont company has awung its American factory, located at Flushing L. I., to the independents and its first American reel will be released Oct. 21 under the newly adopted trade mark of "Solax".
George Magie, well known among the motion picture people, is business manager of the Solax company. Madame Blache, a relative of Leon Gaumont, will be superintendent of the photographic department.Variety, vol. XX, nº 6, 15 octobre 1910, p. 12.

Un article d'octobre rectifie les informations :

NO DIRECT CONNECTION.
Notwithstanding the reports going round that the newly-formed Solax moving picture company is backed and controlled by the Gaumont company, such is emphatically denied by the officers of the new company.
But it is admitted that Gaumont knowledge is responsible for the new company, but otherwise the association ends. The presiding spirit of the Solax organization is H. Blache. George A. Magie is business manager.
The Solax company is an independent organization out-and-out, being a member of the Motion Picture Sales Company. Its trade mark is a sun face, bearing the word "Solax."
The first release will be Oct. 21, entitled "A Child's Sacrifice." The second will be "The Sergeant's Daughter," Oct. 28.


Variety, vol. XX, nº 7, 22 octobre 1910, p. 14.

Le manager de la Solax est George Magie qui, après une carrière d'ingénieur dans les transports ferroviaires français (Paris-Orléans, Paris-Lyon-Méditerranée), puis dans l'automobile, se lance dans le cinéma, en 1908. Il fait la rencontre d'Herbert Blaché alors qu'il s'occupe de l'American Chronophone Company.

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George A. Magie (New York, 05/04/1869-)
Motography, vol. X, nº 3, 9 août 1913, p. 103.

Alice Guy, "Alice Blaché" pour la presse américaine, occupe la place essentielle de superviseur du secteur photographique et cinématographique. La première production de la nouvelle société est A Child's Sacrifice annoncée dès le 14 octobre 1910. La compagnie cinématographique va éditer une douzaine de films en 1910.

En juillet 1911, elle rentre en France avec Herbert Blaché. Ce retour en Europe est motivé, en partie, par le projet cinématographique, The Violin Makers of Nuremberg. Avec son époux, Herbert Blaché, ils se rendent  à Nuremberg et en Suisse.

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"Mr. and Mrs. Herbert Blache having fun in the Switzerland Alps" (1911)
The Moving Picture News, vol,.IV, nº 49, 9 décembre 1911, p. 16.

Alice Guy est la scénariste des films produits par la Solax et la réalisatrice d'un certain nombre d'entre eux:

All scenarios used by the Solax Company are edited by Mme. Blache and many of the pictures are personally directed by her. Those not made under her personal direction are vised by her at some stage of the process of making, no that she practically has a hand in the entire output of the company.


The Moving Picture Word, vol. 10, nº 5, 4 novembre 1911, p. 386.

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The Moving Picture Word, vol. 10, nº 5, 4 novembre 1911, p. 386.

C'est à la fin de l'année 1911 que la Solax engage un nouveau manager, H.Z. Levine.

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H.Z. Levine
Moving Picture News, vol. IV, nº 47, 25 novembre 1911, p. 34.

Dès les premiers jours de l'année 1912, Alice Guy tient à bien préciser que la Solax est une société indépendante de la maison Gaumont, même si dans les premiers temps, Herbert Blaché, représentant de Gaumont aux États-Unis, héberge les tournages de la Solax dans ses studios  :

DON'T CONFUSE "SOLAX" WITH "GAUMONT."
Much misunderstanding has recently resulted from a confusion of the Solax and the Gaumont interests. Madame Alice Blache, the president of the Solax Company, has decided to dispel the false impression which may exist in the minds of many by the issue of the following signed statement:
Flushing, New York, January 22nd, 1012.
Gentlemen: — We wish to protest rigorously against the allegations being made to the effect that the Solax Company and the Gaumont Company are allied In business.
The only relation which exists Is a family one. Mrs. Blache being president of the Solax Co. and Mr Blache manager of the Gaumont Company of New York. This is the only relation existing between the two companies.
The Solax Co. received its charter September 7th. 1910), through our attorneys, Goldle & Gumm. of 27 William St., New York City, who will give complete information to any person desiring It.
It Is true that the Solax Co. has in the past rented the Gaumont studio, and all developing and printing has been done in the Gaumont plant, but this has been strictly on a cash business basis and under the same conditions as many other moving picture concerns have had their work done by the Gaumont Co.
We have recently purchased a large piece of land in Fort Lee. New Jersey, where we are constructing our own studlo and where we will shortly be Installed in very much larger and better quarters than we have at present.
We trust that you will attach to this communication the Importance which it merits, and believe in our sincerity in making these statements to you.
Yours very truly.
SOLAX COMPANY,
Alice Blache. Prest.


The Moving Picture World, vol. ºº, nº 5, 3 févier 1912, p. 386.

La vie familiale est marquée par la naissance de Réginald, en juin 1912.

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La famille en 1912 [D.R.]

À l'été 1912, sont inaugurés les studios et les nouvelles usines qui représentent un investissement de 100.000 $. Dans l'article que leur consacre The Moving Picture Word  figurent plusieurs photographies de la Solax.​

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 Section of Main Studio at the New $100,000 Solax Plant, Fort Lee, N.J.
"Southern View of the New Solax Building, Showing Studio Proper. All Windows Sashes Are Removable."
guy alice 1912 moving picture world 01 guy alice 1912 moving picture world 03
"Northwest Corner of the New Solax Building, Devoted to Executive Offices and Laboratory Departement" "Detail fo Solax Studio Interior Showing Room for Heavy Props, and Wardrobe and Bric-a-Brac Rooms Opening on Balcony." 
"New Solax Plant at Fort Lee", The Moving Picture Word, vol. 13, nº 11, 13 septembre 1912, p. 1061-1062.

L'article précise en outre le rôle essentiel d'Alice Guy :

The entire studio and factory were planned by Madame Alice Blache, the the presiding genius of the Solax Company. She is a remarkable personality, combining a true artistic temperament with executive ability and business acumen. Every detail of the making of a Solax picture comes directly under her personal supervision. She takes full responsibility for the Solax product, and, when one considers that this model factory is the result of her work during the two years existence of the Solax Company, her judgment is hardly to be questioned.


"New Solax Plant at Fort Lee", The Moving Picture Word, vol. 13, nº 11, 13 septembre 1912, p. 1061.

En 1912, elle tourne Fra Diavolo. Une photographie de tournage est publié par The Moving Picture World.

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"Madame Blache Rehearsing Cast in 'Fra Diavolo'"
The Moving Picture World, vol. 12, nº 11, 15 juin 1912, p. 1007.

guy alice 1914 solax publiciteScreen 1914.

Popular Players and Players (1914-1916)

Une nouvelle société, la Popular Players et Players Co, voit le jour en [juin] 1914:

On annonce la formation d'une nouvelle maison d'éditions de films. Cette compagnie, sous le nom de "The Popular Players and Players Co", a l'intention de présenter sur l'écran les pièces de théâtre populaires qui ont obtenu un grand succès. M. Harry Cohen, le directeur général, a ouvert ses bureaux dans le Meeca Building, dans Broadway, à New-York.


Le Courrier cinématographique, Paris, juin 1914, p. 86.

avril 1914.Par la suite, elle continue à travailler pour la Popular Players and Plays (1914-1916). The Moving Picture World publie, en avril 1914, un texte d'Alice Guy où la cinématographiste expose ses idées sur le rôle du cinéaste :

The Director— Present and Future
By Madame Alice Blache.
To the same degree that it is impossible for a painter to tell how he paints his canvases and the sculptor to explain how he fashions his statues, is it impossible for a producer of motion pictures to divulge the secret of the making of an artistic photodrama. There is no doubt in the minds of the initiated that that inborn something which makes it possible for the artists of the brush and the clay to tell their soul's secrets through the medium of color and shape is the same inherent possession which allows the motion picture producer to create a photoplay which, regardless of story value or natural dramatic worth, holds the audience as spell-bound as the performance of a master musician.
Just as there are thousands of men making a living by playing the piano to every true soloist, there are many men staging photodramas to every director worthy of the name. And it is not strange that this should be the case, especially in view of the fact that the art has grown out of all proportions to the rate that producers of real worth could be selected and schooled for the work; for pictures the public demanded and pictures the public had to be given, regardless of quality or artistic merit.
But the motion picture art is experiencing a rapid change. It seems perfectly safe to say that the days of the inferior photoplay productions are numbered. Already the carefully staged offering marked by the hand of true genius is seen occupying the same theater for many consecutive days to the exclusion of dozens of photodramas formerly considered good enough to force upon the public at the rate of five or six a day. The changed condition of affairs, which makes this possible, marks the doom of the "commercial" picture and the triumph of the production of artistic worth.
With the power of selection placed in the hands of the public, will come the weeding out of the director who does not possess the true qualifications for the important position which he has assumed and the coming into his own of the artist whose magic touch is responsible for the truly great photodrama. It is then that we will bid a fond adieu to the succession of lantern slides, once called moving pictures, and welcome with a glad shout of joy the advent of the silent drama — pronounced with a broad "a.".


The Moving Picture World, vol. 20, nº 1, 4 avril 1914, p. 49.

U.S. Amusement Corporation (1914-)

En 1914, Herbert Blaché, président de l'Exclusive Suply Corporation et de la Blaché Features, fonde une nouvelle société, la U.S. Amusement Corporation (Fort Lee, N.J.), d'un capital de $ 500,000. Les autres directeurs sont Alice Blaché (présidente de la Solax), Joseph M. Shear, Charles D. Lithgow, Joseph Borries, Henri Menessier et Jules E. Brulator :

Blache Forms New Company.
Will Be Known as United States Amusement Corporation and Will Make Big Features.
UNDER the name of the United States Amusement Corporation, Herbert Blache, president of the Exclusive Supply Corporation, and Blache Features, Inc., has formed a $500,000 company for the production of large feature photodramas. Besides Mr. Blache, the directors of the company are Madame Alice Blaché, president of the Solax Company; Joseph M. Shear, Charles D. Lithgow, Joseph Borries, Henri Menessier and Jules E. Brulatour.
The Blaché picture producing plant in Fort Lee, N. J., has recently been enlarged by the addition of a new factory which is said to be one of the most perfectly equipped for the developing and printing of film of any in the United States. The old factory is rapidly being remodeled to furnish space for dressing rooms, offices, etc., and the new features will be produced in the Fort Lee plant under the direct supervision of President Blache.


The Moving Picture World, samedi 2 mai de 1914, p. 653.

La presse française se fait également l'écho de la création de la société:

Une nouvelle Compagnie d'édition de films vient de se former à New York. Cette Compagnie, sous le nom de "United States Amusement Corporation", au capital de 500.000 dollars, a pour président M. Herbert Blaché et compte parmi ses directeurs Mme Alice Blaché, présidente de la Solax Co, M. Joseph Shear, et autres personnalités bien connues. Les établissements seront situés à Fort Lee, dans le New-Jersey, et elle tournera spécialement de longs films, générealement adaptés de pièces de théâtre ou de romans connus. La première production sera, dit-on, l'adaptation d'un ouvrage de Charles Dickens, The Chimes.


Le Courrier cinématographique, Paris, mai 1914, p. 87.

Elle réside alors (juin 1915), avec sa famille, à Fort Lee. Avec le début de la guerre mondiale, Alice Guy va se lancer dans un projet en lien avec l'actualité:

MADAME BLACHE MAKES WAR PICTURE.
The anxiety of Madame Alice Blache to take part in the war has resulted in a photodrama unique in the annals of motion pictures. Having many relatives and friends at the front, Madame Blache has been unable to think or talk anything but war since the opening of hostilities, therefore it was perfectly natural that a drama written and staged by her at this time should deal with the one subject that has been occupying her mind, and also that the plot should center in a woman's efforts to aid her country.
The story, staged under the working title of "Women of the Wars," is strikingly original and ends with the complete surrender of a scouting party to a woman who, aided only by her mother and little son, has succeeded in capturing the soldiers, not with firearms, but by the clever use of a few bottles of wine and a large amount of water.


The Moving Picture World, vol. 21, nº 13, 26 septembre 1914, p. 1755.

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Motion Picture News, vol. XIV. nº 16, Section 2, 21 octobre 1916, p. 274.

À la fin de la guerre mondiale, en décembre 1918, Alice Guy exprime le souhaite de réaliser un film sur la paix et de revenir en France pour filmer des scènes :

For weeks, I have jotted down every beautiful thought, and hope to be able to create a picture visualizing my conception of peace, of happiness and beauty as expressed in the one word "Peace." The moment peace is finally signed. I want to cross the ocean and take pictures in France, to visualize the rebuilding of France with the aid of America, to picture the transformation of the ruins of Rheims and Ypres and other war-ridden districts into prosperous cities, to show how the barren ground filled with shell holes where not a tree or a blade of grass has grown for the last three years will be transformed by the peasants into a rich beautiful agricultural district.
It is announced that the preliminary work for this production will be made in this country, and that several American film players, who have as yet not been selected, will appear in prominent roles.


The Moving Picture World, 7 décembre 1918, p. 1106.

Elle réside, en janvier 1920, à Los Angeles. Probablement la même année, elle se rend en France d'où elle repart de Marseille avec ses enfants Simone et Réginald, à bord du Providence, à destination de New York où ils arrivent le 13 novembre 1920.

Le retour en Europe (1922-1952)

Alice Guy rentre en France, au début de l'année 1922. Elle se rend à Nice où sa sœur Julia réside au château Thorenc. Après avoir changé de logement à plusieurs reprises, elle s'installe avec ses deux enfants Simone et Réginald au 44, boulevard Gambetta où elle est recensée en 1926, et à nouveau, en 1931. Une chose pour le moins curieuse, et sans doute assez révélatrice, c'est qu'elle ne semble pas être allée voir son ancien patron Léon Gaumont, ce qui aurait été, somme toute, assez naturel. Voici ce qu'elle écrit dans ses mémoires:

Complètement découragée, je résolus de rentrer en France avec mes enfants.
Après quelques semaines de repos, laissant mes enfants auprès de leur grand-mère, je frappais à la porte des quelques studios qui, bien entendu, se fermèrent devant moi.


GUY, 1976, 157.

On imagine aisément que si parmi ces quelques studios s'était trouvée la maison Gaumont, elle en eût fait mention. On ne la voit pas non plus dans les différentes cérémonies organisées à l'occasion de la nomination de Léon Gaumont au grande d'officier de la Légion d'honneur en 1924, ni au Gaumont-Palace, le 26 janvier, lorsque "{tip Comoedia, Paris, 27 janvier 1924, p. 2..}le personnel des établissements Gaumont" lui offre un cadeau, ni le 26 mars, au restaurant Drouant, quand la presse cinématographique est invitée. À Nice, se trouvent alors les studios de la Victorine avec lesquels elle va tenter de renouer avec ses anciennes activités. La situation des studios est alors critique, mais elle accepte de rédiger un rapport (20 septembre 1922) destiné à de futurs actionnaires. Toutefois, elle ne n'arrive pas à ses fins et ne parvient pas à diriger les studios de la Victorine. C'est ainsi qu'elle met un terme à ses relations avec le monde du cinéma. Alors qu'il est séparé et divorcé d'Alice Guy, Herbert Blaché va demander, en 1926, sa naturalisation. En 1932, Alice Guy et sa fille Simone partent à Paris (recensement 1936. 19, rue de l'Atlas) où est installé Réginald. En août 1933, sa mère Clotilde Aubert décède à Briouze.

En octobre 1940, elle habite à Paris, 33 rue Vineuse, avant de s'installer à Berne avec sa fille de la Noêl 1941 à 1947. En 1950, Alice Guy, avec sa fille Simone Blaché-Bolton, se rend à New York où elle arrive le 3 mai. Quelques mois plus tard, elle quitte New York (26 juillet 1950), à bord du De Grasse, en direction du Havre.

Retour aux États-Unis (1952-1968)

Elle repart aux États-Unis, à bord du "United States", et arrive à New York, le 19 août 1952. Elle décède dans son pays d'adoption, en 1968:

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The News, Paterson, lundi 25 mars 1968, p. 37.

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Alice Guy [D.R.]

Bibliographie

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BACHY Victor, "Alice Guy, les raisons d'un effacement" dans GUIBBERT Pierre (rassemblés par), Les Premiers Ans du Cinéma Français, Perpignan, Institut Jean-Vigo, 1985, p. 27-42.

BACHY Victor, Alice Guy-Blaché (1873-1968), la première femme cinéaste au monde, Perpignan, Institut Jean-Vigo, 1993, 392 p.

BIDAULT DES CHAUMES Albert, "La Phono-Cinématographie", Le Génie civil, nº 1300, Paris, samedi 11 mai 1907, p. 17-22.

COLNET, La révolution de Juillet consultant la sibylle.

CORRIOU Morgan et M'hamed OUALDI, Le Pouvoir sur scène en situation coloniale: l'exemple des voyages présidentiels en Algérie sous la IIIe Républiquehttps://books.openedition.org/psorbonne/55502?lang=fr

CORCY Marie-Sophie, Jacques Malthête, Laurent Mannoni et Jean-Jacques Meusy, Les Premières Années de la société L. Gaumont et Cie, Paris, Association française de recherche sur l'histoire du cinéma/Bibliothèque du Film, Gaumont, 1998, 496 p.

FOURNIER Christiane, "Il y a cinquante ans, la Française Alice Blaché devenait le premier metteur en scène du cinéma", Photo-Journal, Montréal, 3 mars 1949, p. 40 et 45.

GATES Harvey H., "Alice Blache, a dominant figure in pictures", The New York Dramatic Mirror, New York, 6 novembre 1912, p. 28.

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GIANATI Maurice, "Alice Guy a-t-elle existée ?" (Conférence, La Cinémathèque française, 4 Juin 2010).

GIANATI Maurice et Laurent Mannoni, Alice Guy, Léon Gaumont et les débuts du film sonore, Leicester, John Libbey Publishing Ltd, 2012, 258 p.

GUY Alice, Autobiographie d'une pionnière du cinéma (1873-1968), Paris, Denoël/Gonthier, 1976, 238 p.

LACASSIN Francis, Pour une contre-histoire du cinéma. Tome II, Paris, Rouge Profond, 2023, 168 p.

LEVINE H.Z., "In the Moving Picture World. Madame Alice Blache", Photoplay Magazine, mars 1912, p. 36-40.

MCMAHAN Alison, Alice Guy Blaché. Lost Visionary of the Cinema. New York, Continuum, 2002, 362 p.

MARESCHAL G., "Fabrication d'une bande cinématographe", La Nature, Paris, p. 411-414.

SADOUL Georges, Les Pionniers du cinéma. 1897-1909, Paris, Éditions Denoël, 1947, 628 p.

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"Solax  Company", The Moving Picture Word, vol. 4, nº 29, 22 juillet 1911, p.10-11.

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VEGA E., Album de la Colonie Française au Chili, Santiago du Chili, Imprimerie et Lithographie, Franco-Chilienne, 1904, 496 p.

Remerciements

Janelle Dietrick.

Rosario Rodríguez LLoréns.

Les Archives de l'État de Genève (AEG).

Les Archives historiques du diocèse de Saint-Claude.

Les Archives jésuites.

3

Filmographie

La filmographie d'Alice Guy a été établie à partir des différentes sources qu'elle a laissées :

  1. La liste remise à Francis Lacassin lors de son entrevue à Bruxelles en 1963. Voir Guy, 1976, 169-203.
  2. Les différentes listes du fonds " Louis Gaumont " déposé à la Cinémathèque Française. LG371-B50.

Elle tourne plusieurs films pour le docteur François-Franck : Les Ataxiques, La Respiration comparée, Études du cœur d'un chien.

Certains films qu'elle revendique, qui appartiennent à la collection Elgé britannique, n'ont pas été tournés par elle : Départ pour les vacances, Concours de bébés.

D'autres films n'ont pas été identifiés et/ou ne figurent pas au catalogue Gaumont : La MomieLilliput et GulliverL'Ogre et le Petit Poucet, L'Asile de nuit, Le Noël de Pierrot et La Source.

La production américaine (au-delà de 1907) est donnée à titre indicatif. Alice Guy a eu un rôle déterminant dans cette production sans que l'on puisse préciser son rôle. Elle a parfois supervisé les films, en a été la scénariste ou la cinématographiste... Il n'est donc pas possible de lui attribuer la totalité de cette production qu'elle a de toutes façons supervisée. Pour certains titres, il semble s'agir de simple distribution.

1902

Sage-femme de première classe (Gaumont)

1903

Faust et Méphistophélès (Gaumont)

Le cake-walk de la pendule (Gaumont)

La Liqueur du couvent (Gaumont)

1904

L'Assassinat du courrier de Lyon (Gaumont)

Le Jour du terme (Gaumont)

Les Petits Coupeurs de bois vert (Gaumont)

Triste fin d'un vieux savant (Gaumont)

Militaire et Nourrice (Gaumont)

Volée par les Bohémiens (Gaumont)

Gage d'amour (Gaumont)

L'Assassinat de la rue du Temple (Gaumont)

Chez le patissier (Gaumont)

1905

Douaniers et Contrebandiers (Gaumont)

Le Lorgnon accusateur (Gaumont)

Une noce au lac Saint-Fargeau (Gaumont)

Le Pantalon coupé (Gaumont)

Le Plateau (Gaumont)

Ballet de singes (Gaumont)

Les Maçons (Gaumont)

La Esmeralda (Gaumont)

Les Rêves du fumeur d'opium (Gaumont)

L'Industrie du fer et de l'acier (Gaumont)

VOYAGE EN ESPAGNE (Gaumont)

VOYAGE À LA CÔTE D'AZUR (Gaumont)

1906

La Fée Printemps (Gaumont)

La Messe de Minuit (Gaumont)

Les Druides (Gaumont)

LA NAISSANCE, LA VIE & LA MORT DU CHRIST (Gaumont)

Course de taureaux (Gaumont)

Conscience de prêtre (Gaumont)

L'Honneur du Corse (Gaumont)

J'ai un hanneton dans mon pantalon (Gaumont)

Le Conte de Saint-Nicolas (Gaumont)

Le Fils du garde-chasse (Gaumont)

Course de taureaux (Gaumont)

La Pègre de Paris (Gaumont)

Lèvres closes (Gaumont)

La Crinoline (Gaumont)

La Voiture cellulaire (Gaumont)

Les Gendarmes sont sans pitié (Gaumont)

La Marâtre (Gaumont)

Le Matelas alcoolique (Gaumont)

À la recherche d'un appartement (Gaumont)

PHONOSCÈNES

Carmen (Gaumont) 

Carmen (Gaumont)

Carmen (Gaumont)

Carmen (Gaumont)

Mireille (Gaumont)

Mireille (Gaumont) 

Mireille (Gaumont)

Mireille (Gaumont)

Mireille (Gaumont)

Carmen (Gaumont)

Carmen (Gaumont) 

Carmen (Gaumont) 

Carmen (Gaumont) 

Carmen (Gaumont)

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Carmen (Gaumont)

Carmen (Gaumont)

Les Dragons de Villars (Gaumont)

Les Dragons de Villars (Gaumont)

Les Dragons de Villars (Gaumont)

Les Dragons de Villars (Gaumont)

Les Dragons de Villars (Gaumont)

Les Dragons de Villars (Gaumont)

Les Dragons de Villars (Gaumont)

Les Dragons de Villars (Gaumont)

Les Dragons de Villars (Gaumont)

Mignon (Gaumont)

Mignon (Gaumont)

Mignon (Gaumont)

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Mignon (Gaumont)

Mignon (Gaumont)

Mignon (Gaumont)

Mignon (Gaumont)

Faust (Gaumont)

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Faust (Gaumont)

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Faust (Gaumont)

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Faust (Gaumont)

Faust (Gaumont)

Le Portrait de Léda (Gaumont)

Le Gosse du commandant (Gaumont)

La Balance automatique (Gaumont)

La Vénus du Luxembourg (Gaumont)

Les Questions de Louise (Gaumont)

Le Frotteur de la colonelle (Gaumont)

L'Automobile du colon (Gaumont)

L'Anatomie du conscrit (Gaumont)

Le Pépin de la dame (Gaumont)

Situation intéressante (Gaumont)

Chez les lutteurs (Gaumont)

La Belle Cuisinière (Gaumont)

La Lecture du rapport (Gaumont)

La Fille à sa mère (Gaumont)

Le Petit Panier (Gaumont)

Le Petit Grégoire (Gaumont)

Viens Poupoule (Gaumont)

Lilas blanc (Gaumont)

Le Jeune Homme et le Trottin (Gaumont)

La Polka des trottins (Gaumont)

La Paimpolaise (Gaumont)

C'est une ingénue (Gaumont)

Si ça t'va (Gaumont)

À la cabane bambou (Gaumont)

Questions indiscrètes (Gaumont)

La Mattchiche (Gaumont)

Allumeur-Marche (Gaumont)

Le Trou de mon quai (Gaumont)

Valsons (Gaumont)

La production américaine

La production améraine d'Alice Guy reste, dans bien des cas, à établir. La piste ci-après recense simplement les productions des différents éditeurs (Solax, U.S. Amusement Corporation...), cela ne signifie pas que l'on connaisse le nom des metteurs en scène respectifs. 

1910

 
A Child's Sacrifice (Solax) (14 octobre) solax 1910 a childs sacrifice
The Sergeant's Daughter (Solax) (28 octobre) solax 1910 sergeant daughter
A Fateful Gift (Solax) (4 novembre)  
A Widow and Her Child (Solax) (11 novembre)  
Her Father's Sin (Solax) (18 novembre)  
One Touch of Nature (Dr.) (Solax) (25 novembre)  
What is to Be Will Be (Dr.) (Solax) (2 décembre)  
Lady Betty's Strategy (Dr.) (Solax) (9 décembre)  
Two Suits (Solax) (Solax) (16 décembre)  
The Pawnshop (Dr.) (Solax) (23 décembre)  
Mrs Richard Dare (Com.) (Solax) (30 décembre)  

1911

 
The Night Cap (Solax) (6 janvier)  
Salmon Fishing in Canada (Sc) (Solax) (6 janvier)  
The Girl and the Burglar (Dr.) (Solax) (13 janvier)  
A Reporter's Romance (Dr.) (Solax) (20 janvier)  
His Best Friend (Dr.) (Solax) (27 janvier) solax 1911 his best friend 
Ring of Love (Solax) (3 février)  
Put Out ou Mixed Pets (Com.)  (Solax) (10 février)  
Corinne in Dollyland (Com.) (Solax) (17 février)  
Love's Test (Dr.) (Solax) (24 février) 1911 loves test
A Costly Pledge (Solax) (3 mars)  
Out of the Arctic (Dr.) (Solax) (8 mars)  
Put Out (Solax) (10 mars)  
Caribou Hunting (Solax) (10 mars)  
A midnight Visitor (Com.) (15 mars)  
Highlands of New Brunswick, Canada (15 mars)  
A Hindu Prince (Dr.) (17 mars)  
Cupid's Victory (Com.) (22 mars)  
Out of the Depth (Dr.) (24 mars)  
A Package of Trouble (Com.) (29 mars)  
She was not Afraid (Com..) (29 mars)  
The Mill of the Gods (Dr.) (31 mars)  
The Maid's Revenge (Com.) (5 avril)  
The Rose of the Circus (Dr.) (7 avril)  
Tramp Strategy (Com.) (12 avril)  
The Scheme that Failed (Com.) (12 avril)  
The Little Flower Girl (Dr.) (14 avril)  
The Old Excuse (Com.) (19 avril)  
The Voice of his Conscience (Dr.) (21 avril)  
The Count of no Account (Com.) (26 avril)  
Across the Mexican Line (Military) (28 avril) 1911 across the mexican line
Sensible Dad (Com.) (3 mai)  
Nearly a Hero (Com.) (3 mai)  
The Somnambulist (Dr.) (5 mai)  
Nearly a Hero (Com.) (10 mai)  
Beneath the Moon (10 mai)  
Between Life and Death (12 mai)  
His Dumb Wife (Solax) (17 mai)  
Bunga Bin (Solax) (19 mai)  
In the Nick of Time (Dr.) (19 mai)  
The Devil in a Little Cap (Com. ) ou The Devil in the Tin Cup (Solax) (24 mai)  
The House of Peace (Solax) (24 mai)  
An Officer and a Gentleman (Dr.) (Solax) (26 mai)  
The Marvelous Cow (Solax) (31 mai)  
Never Too Late to Mend (Solax) (2 juin)  
Bridget, The Flirt (7 juin)  
A Revolutionary Romance (<25 novembre) solax 1911 revolutionary romance
A  Mexican Girl's Love (9 juin)  
The Violon Makers of Nuremberg (< 2 décembre) 1911 the violin makers of nuremberg
Fickle Bridget (< 9 décembre) solax 1911 fickle bridget
Christmas Present (<16 décembre) solax 1911 christmas presents
Mignon (décembre) 1911 mignon
His Musical Soul (Solax) (< 23 décembre) solax 1911 his musical soul

1912 

 
Parson Sue (Solax) (17 janvier) [113] solax 1912 parson sue
Fra Diavolo (Solax)  1912 fra diavolo
Falling Leaves (Solax) 1912 Falling Leaves
The Sewer (Solax, mai) solax 1912 sewer 02
Two Little Rangers (Solax) (7 août) 1912 two little rangers
Making an American Citizen [L'Américanisé] (Solax) (20 octobre) solax 1912 making american citizen
The Girl in the Armchair (Solax) (13 décembre) [217] solax 1912 girl armchair

1913

 
A House Divided  1913 a house divided
Matrimony's Speed Limit (11 juin) 1915 matrimony speed limit
The Pit and the Pendulum (Solax) (18 août) [300]  solax 1913 pit pendulum
Brennon of the Moor (Solax) ([23] août)  
Rogues of Paris (Solax) (20 octobre)  
The Shadow of the Moulin Rouge (Solax) (26 décembre)  
   

1914

 
Beneath the Czar (Solax) (11 février)  
The Monster and The Girl (Solax) (25 mars) solax 1914 monster girl
The Lure (24 août)  
The Woman of Mystery (13 mai) 1914 the woman of mystery
The Dream Woman (mars) 1914 the dream woman 
*Women of the Wars  
   

1915

 
My Madonna 1915 my madonna
The Shooting of Dan McGrew (H. Blaché) 1915 the Shooting of Dan McGrew

1916

 
The Heart of a Painted Woman  
The Song of the Wage Slave  
The Vampire  
Barbara Frietschie  
What Will People Say ?  
A Woman's Fight  
The Empress  
The Sea Waif  

1917

 
A Man and the Woman [US. Amusement Corporation] 1917 a man and the woman
Behind the Mask  

1920

 
Tarnished Reputations [pr. Leonce Perret]  1920 tarnished reputations

1921

 
The House of Cards (Alice Blaché et Frank Mills)  
   

4

 

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