NO

Des personnages en quête de hauteur
ou
De quoi parle-t-on lorsque l'on dit " personnage " ?

Jean-Claude SEGUIN VERGARA

Merci à Jean-Paul Aubert pour les échanges fructueux que nous avons eus sur la question du "personnage" 

S'il est un point sur lequel, nous pouvons vite nous mettre d'accord, c'est que le film No ne cesse de jouer sur les relations qu'entretiennent les référents, les interprètes et les personnages. Dans une sorte de maelström, le spectateur se perd entre les acteurs, les figures historiques et les private jokes dont est truffé le long métrage. Un labyrinthe déroutant où le cinéaste Pablo Larraín finit par créer une sorte d'univers dans lequel les barrières sautent. Un jeu perpétuel qui décloisonne, en quelque sorte, les territoires. Poussé parfois à l'extrême, il peut être nécessaire de remettre de l'ordre dans cette foule de personnages et de clarifier les concepts que nous avons énumérés ci-dessus : "référent", "interprète" et "personnage".

Le référent

Le film No s'appuie constamment sur des événements de l'histoire contemporaine du Chili et, tout particulièrement, la campagne du "No" qui, en octobre 1988, mettra fin à la dictature violente du général Augusto Pinochet. S'il est vrai que toute oeuvre de fiction contient en elle une part référentielle, elle est souvent "voilée" ou "cachée", car elle appartient à l'univers du créateur. Ce dernier évoquant, qui sait, une ancienne amie, un frère, un parent... Dans le cas qui nous intéresse, certains personnages relèvent, très probablement, de cet univers intime du créateur et s'il y a " référent ", le spectateur l'ignore bien souvent. Le référent dont il est ici question, c'est uniquement le référent historique, soit dit d'une autre manière, un référent qui a eu un rôle dans l'histoire d'un pays ou d'un état, ou plus modestement un référent qui a été impliqué dans la campagne pour le plébiscite. Il ne s'agit pas ici de créer une typologie, mais bien de préciser des concepts. En ce sens, le "référent" pourrait être pensé comme un concept abstrait : "Charles Quint", "Louis XIV" ou le pape "Jean-Paul II". Le référent n'est donc pas à considérer comme une entité concrète, en chair et en os, mais bien comme une figure qui n'a d'autre existence que celle que lui prête l'histoire. Pour distinguer le "référent" de l'interprète et du personnage, nous le ferons figurer entre guillemets.Lorsque nous parlerons du personnage, il figurera en italique.

L'une des caractéristiques de No, c'est de faire appel à toute une série de référents qui ne sont identifiables que pour autant qu'ils s'actualisent. "Jane Fonda" ou "Jean-Paul II". L'actrice engagée ou le pape conservateur nous livrent leurs traits sur l'écran. Encore faut-il nuancer le propos. Leur "apparition" s'effectue, dans leur cas comme dans bien d'autres, d'une manière médiatisée puisque le cinéma fait appel à des images d'archives. Ici la situation est relativement simple. Au fond, "Jean-Paul II" prend les traits de Jean-Paul II. Encore faudrait-il ajouter, dans une spirale un peu vertigineuse, que "Jean-Paul II" a son propre référent, "Karol Józef Wojtyła", dont il est en quelque sorte l'interprète. Mais laissons là ces enchevêtrements. Dans l'oeuvre de Pablo Larraín, il y a ainsi des "référents" dont l'importance est telle qu'ils sont communs à nombre de gens cultivés. Ils peuvent appartenir à l'histoire de l'humanité ("Jean-Paul II"), à l'histoire de l'Amérique ("Jane Fonda") ou à l'histoire du Chili ("Patricio Aylwin") ou plus simplement à l'histoire du Chili en 1988. C'est évidemment le savoir du spectateur qui lui permet d'identifier telle au telle actualisation du référent. Ce qui rend la lecture du film plus délicate, c'est que le cinéaste se plaît à multiplier les strates de référents, certains n'étant plus lisibles aujourd'hui, même par un Chilien averti. Ces référents participent alors de jeux plus personnels des concepteurs de l'oeuvre depuis Antonio Skármeta - auteur de la pièce El Plebiscito dont il vend les droits pour l'adaptation ou l'inspiration -, jusqu'à Pablo Larraín, en passant, bien sûr par le scénariste Pedro Peirano... lui-même figurant dans le film comme membre de la campagne du "No". Dans la mesure où le film regorge de référents, nous nous limiterons à ne prendre que quelques cas qui nous permettrons de balayer les différentes situations.

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Genaro Arriagada

Juan Gabriel Valdés

Augusto Pinochet Eugenio Tironi Jaime de Aguirre Sergio Bravo

Sans doute pourra-t-on identifier de manière assez immédiate le référent "Augusto Pinochet", mais cela reste moins vrai pour les cinq autres. Faisons donc un point rapide sur eux :

  • "Genaro Arriagada" (1943-) : homme politique, membre du Partido Demócrata Cristiano, dont il fut vice-président (1989-1991). Secrétaire de la Concertación de Partidos por la Democracia et du Comando por el No, il fut le responsable de la campagne du No, lors du plébiscite de 1988. 
  • "Juan Gabriel Valdés" (1947-): homme politique, il participe activement à la campagne du No, en 1988, et assume la responsabilité de conduire, avec Patricio Silva Echenique, la campagne de télévision du No.
  • "Eugenio Tironi" (1951-) : sociologue, auteur de Los Silencios de la Revolución (1988), responsable des contenus de la "Franja de Televisión" du No.
  • "Jaime de Aguirre" (1952-) : musicien, il est l'auteur de la musique de la campagne du No et compositeur du jingle Chile, la alegría ya viene.
  • "Sergio Bravo" : auteur des paroles du jingle Chile, la alegría ya viene.

La question serait donc de savoir ce que ces "référents" deviennent ou pas dans le film No. Mais par ailleurs, il existe aussi dans le film des personnages non référentiels qui apparaissent aux yeux du spectateurs comme de pures créations cinématographiques ou, en tout cas, sans référents identifiables. Nous verrons, plus loin, le cas des membres de la "franja" du Sí assis autour de la table du palais.

L'interprète

C'est ici que le concept d' "interprète" prend tout son sens. Aucun référent n'a accès à une quelconque représentation - artistique s'entend - sans une incarnation - l'interprète se fait "chair" - qui ne peut avoir lieu que grâce à un corps, celui d'un interprète. À la différence de la littérature, qui fait fi de ce corps, le cinéma - et a fortiori le théâtre - a besoin de figures pour actualiser le "référent". Là où la question se fait plus complexe, c'est que le film No brouille les pistes en jouant sur les corps. Il nous semble donc nécessaire de distinguer plusieurs cas et situations distinctes. L'interprète n'est qu'un corps qui n'appartient pas à la diégèse du film. L'inteprète peut être "comédien" - celui qui en a fait son métier - ou "acteur" - celui qui interprète un rôle de façon régulière ou occasionnelle. La carrière de Gabriel García Bernal en fait, bien entendu, un comédien qui a mulitplié ses rôles d'acteur. Ainsi un comédien qui cumule les rôles finit-il - a contrario - par les "absorber" et devenir aussi la somme toujours en devenir des rôles qu'il a eus à l'écran, comme les pelures d'oignon. Lorsque je vois l'interprète, ici comédien, Gael García Bernal, je vois aussi Octavio, el padre Amaro, Che Guevara, Zahara, Santiago et Peluchonneau 1 ... 

Dans le cas du film No, il prête son corps au personnage de René Saavedra, mais le ou les référents restent flous et en tout cas difficilement discernables. 

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Octavio Padre Amaro Ernesto Guevara Ángel, Juan, Zahara Santiago René Saavedra Óscar Peluchonneau

On peut ainsi considérer que le choix qui s'est porté sur Gael García Bernal ne relève donc pas, à proprement parler, d'un jeu particulier, mais d'une volonté d'utiliser un comédien étranger - son accès n'est pas chilien -, et donc, en quelque sorte, extérieur à la situation politique du pays - le personnage a vécu pendant de longues années hors du Chili - , pour lui faire porter les habits d'un publicitaire non engagé, ou si peu... 

Là où le film est plus audacieux, c'est dans les cas où l'interprète a, peu ou prou, été engagé dans le processus du plébiscite du 5 octobre 1988. Il s'agit ainsi d'utiliser des "corps" - mais nécessairement marqués par le temps - pour leur faire jouer un rôle dans la fiction. Plusieurs situations se profilent :

  • L'auto-inteprète : Le référent est interprété par un acteur "historique", en ce qu'il a participé d'une manière ou d'une autre au plébiscite, il se "réincarne" pourrait-on dire. C'est le cas du référent "Eugenio Tironi" qui est interprété par Eugenio Tironi... mais avec 24 ans de plus... 
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"Eugenio Tironi"
référent

Eugenio Tironi
auto-interprète
  • L'homo-interprète : L'interprète - toute apparition à l'écran quelle qu'en soit la nature est une "interprétation" -, qui incarne le référent historique, appartient au temps référentiel du film, c'est-à-dire 1988. Ainsi Augusto Pinochet figure-t-il dans No au moyen d'images d'archives. Le cinéaste a renoncé à choisir un comédien, produisant ainsi, un vide temporel entre la figure du dictateur et les autres personnages, ce qui est lourd de sens sur les choix idéologiques du cinéaste. Par ailleurs, le dictateur étant mort en 2006, il était en tout cas impossible de lui demander de "jouer" dans le film autrement - si tant est qu'il eût accepté, ce qui est peu probable -, il ne pouvait y avoir dans ce cas d'auto-interprète.
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"Augusto Pinochet"
référent
Augusto Pinochet
homo-interprète
  • Le film offre également un cas mixte où l'homo-interprète et l'auto-interprète coexistent. Le référent "Patricio Bañados" est ainsi interprété par Patricio Bañados (1988) dans les images d'archives et par Patricio Bañados (2012) se réincarnant... et il en est de même de Patricio Aylwin, le président de la république chilien après le plébiscite, de 1990 à 1994, qui apparaît sous ses traits en 1988 et en 2012. 
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Patricio Aylwin
auto-interprète
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"Patricio Aylwin"
référent
Patricio Aylwin
homo-interprète

 

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Patricio Bañados
auto-interprète
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"Patricio Bañados"
référent
Patricio Bañados
homo-interprète

Le cinéaste va donc multiplier les situations et les combinaisons dans un pur jeu conceptiste où les personnages - résultantes de la combinatoire entre les référents et les interprètes - apparaissent comme des figures mixtes, patchworks, qui semblent continuellement hésiter entre la réalité et la fiction. 

Le personnage

Le personnage est finalement cette entité qui apparaît à l'écran qui peut avoir un référent identifiable ou pas. Plusieurs personnages du film sont des créations artistiques et à ce titre, n'ont aucun référent, en tout cas, aucun décelable par le spectateur, comme dans le cas de la compagne de René, Véronica. En revanche, le personnage a presque toujours une enveloppe corporelle qui est celle de l'interprète... sauf si nous acceptons l'idée, par exemple, que Santiago de Chile est à elle seule un personnage du film ou si la figure de référence n'apparaît jamais à l'écran. Examinons donc les différents cas qui se présentent à nous.

  • Le personnage est distinct de l'interprète : c'est au cinéma le cas le plus habituel. Le film No en offre plusieurs exemples dont celui du ministre de l'intérieur qui est interprété par le comédien Jaime Vadell. Les questions qui pourront alors se poser porteront sur la plus ou moins grande "ressemblance" entre le référent et le personnage ou le comédien. Le personnage étant alors tiraillé entre le référent et son enveloppe corporelle, c'est-à-dire le comédien. Des questions pourraient alors se poser, par exemple, savoir si le comportement du ministre - jeter la peau d'une orange dans le fût du canon - reproduit une attitude de Sergio Fernández Fernández ou si nous sommes - ce qui est largement plus probable - face à une création soit du cinéaste, soit de l'acteur. Par ailleurs, si le référent explicite est bien "Sergio Fernández Fernández", ministre de l'intérieur sous la dictature du général "Pinochet", entre 1978 et 1982, puis entre 1987 et 1988, il est aussi la résultante de plusieurs référents :

Hay formas y formas de morir. La película No le dio una oportunidad de hacerlo de manera memorable a una naranja. Todo comienza cuando la fruta pasa de la rama de un árbol a la palma de una mano y termina cuando botan su cáscara. Parece común, pero el árbol está en La Moneda, la mano es de Jaime Vadell y el basurero es un cañón del Palacio de Gobierno. La escena es una de los puntos más altos de la cinta, pero sin menospreciar a la fruta, el que se luce ahí es Vadell.
En No, Vadell encarna al ministro del Interior de Pinochet. Un político que le da tanta importancia a la franja del plebiscito como al vaso de agua que tiene sobre la mesa. Como un poseso, en este ministro habitan muchos espíritus, porque el actor cuenta que no se inspiró en alguien en particular para hacerlo, sino "en todos esos personajes que uno vio todos los días. Salían a cada rato en televisión, hasta en cadena.


Estefanía Echevarría, "Presente, pasado y futuro de Jaime Vadell, el ministro del Interior de Pinochet en ", La Tercera, 11 de agosto de 2012, p. 87

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  • Comme le suggère le comédien Jaime Vadell, un personnage n'est que rarement le produit d'un seul référent, et le film No nous en donne un exemple avec le personnage de José Tomás Urrutia dont on peut identifier - au moins - deux référents distincts, sans préjuger des multiples éléments référentiels qui parasitent la construction du personnage, le comédien apportant bien entendu sa propre "épaisseur" et pouvant même, le cas échéant, se construire à partir d'éléments référentiels puisés dans sa propre filmographie. Ne dira-t-on pas, par exemple, de Gérard Depardieu qu'il "fait" du "Depardieu". Seule une connaissance très fine et exhautive de la carrière de Luis Gnecco, permettrait éventuellement de savoir s'il fait du "Gnecco".

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Là où le film No rend la question du personnage plus complexe, c'est qu'il joue - de façon presque systématique - sur la présence/absence du référent et sur le choix des interprètes en brouillant en quelque sorte les pistes et les territoires des uns et des autres. Les situations sont ainsi multiples et nous en présentons les principales.

  • Le personnage est auto-interprété, l'interprètre jouant ainsi son propre rôle. Nous avons vu le cas emblématique d'Eugenio Tironi. Il faudrait toutefois nuancer quelque peu les choses. En effet, la question du "nom" du personnage se pose ici, car il n'est jamais nommé. Est-ce que l'Eugenio Tironi auto-interprète est "strictement" le même que le personnage du sociologue2 ... Par ailleurs, la question serait celle des effets produits. Le plus significatif, en tout état de cause, est d'ordre temporel. Faire jouer un personnage par un interprète qui est lui-même le référent cela tend à nier le temps qui s'est écoulé entre 1988 et 2012, comme si le temps s'était figé en quelque sorte. Certes, on lit aussi sur le visage d'Eugenio Tironi, le travail qu'opère le temps sur le corps de l'interprète, mais cela ne renvoie pas au personnage, mais bien au comédien lui-même. Le procédé est ici en accord avec l'idéologie dominante de l'oeuvre qui vise à nier ou au mieux à évacuer la dimension temporelle. Pire... on pourrait presque considérer que les temps sont égaux et que le temps de la dictature équivaudrait au temps de la démocracie... puisque comme le proclament certains Chiliens, "la alegría no vino". 

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  • Dans le cas d' Augusto Pinochet, et l'homo-interprétation - seule présence du dictateur dans le film -, le personnage n'est que traces... Le dictateur apparaît uniquement dans les plans d'archives tirés des fonds de la télévision chilienne principalement. En refusant - contrairement à ce qui se passe pour tous les autres personnages de No -  de l'incarner dans un inteprète, le cinéaste isole le personnage du dictateur, dans un jeu de présence/absence. Diverses lectures pourraient être proposées visant soit à percevoir cette "distance" comme une forme de sacralisation - lecture sans doute abusive -, soit à la comprendre comme un enfermement dans un temps et une "boîte" - le téléviseur - qui nous éloigne de lui. Mais ce qui reste vrai, quelle que soit la lecture, c'est que cette homo-interprétation vise à une "neutralité" dans le processus d'énonciation, que seul le montage peut parfois pervertir. Là encore, le film ne lève pas toutes ses ambiguïtés.

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  • Dans les cas d'Urrutia et Aylwin, le jeu se fait plus complexe puisque le personnage est de fait écartelé entre les deux époques. Il ne s'agit ici de faire jouer le personnage par deux comédiens différent comme le faisait Luis Buñuel dans Cet obscur objet du désir où le rôle principal, celui de Conchita, est tenu par deux comédiennes au physique et à la personnalité très différents. Ce dédoublement est, bien sûr, celui d'un désir exacerbé et multiplié qui dit toute la complexité des attirances et des sexualités de Mathieu Faber (Fernando Rey). La symbiose est à ce point réussie qu'il faut attendre le tiers du film pour s'apercevoir que le rôle de Conchita est tenu par deux comédiennes.
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Conchita (Angela Molina)
Cet obscur objet du désir (1977)
Luis Buñuel
Conchita (Carole Bouquet)
Cet obscur objet du désir (1977)
Luis Buñuel
  • Mais Pablo Larraín ne va pas jusqu'à créer ces personnages ambigus et complexes que l'on trouve dans l'oeuvre de l'Aragonais. En effet, le traitement que subissent les deux personnages porte uniquement sur les "bégaiements" temporels. Dans le cas de Patricio Aylwin, lors de l'interview préparée par l'équipe du Non, le personnage se dédouble puisque l'on aperçoit, simultanément, le corps sans tête d'Aylwin de 2012 et la tête sans corps d'Aylwin de 1988. L'effet produit est double : un écrasement temporel - procédé répété jusqu'à satiété par le cinéaste - et qui vise à nier le temps chronologique ou à confondre les époques, mais également une "décollation" qui s'effectue au détriment du personnage. N'oublions pas qu'Aylwin est le "corps" central du processus qui va conduire le Chili vers la démocratie et qu'il en sera le président de 1990-1994. Comment ne pas percevoir là, un positionnement idéologique sans doute inconscient qui vise à nous présenter - contrairement à "l'unité" du corps du dictateur, le corps déchiqueté de la démocratie. Le cas de Patricio Bañados est sans doute plus anecdotique puisqu'il nous fait échapper à la simultanéité des corps des deux personnages, même si la stratégie reste assez similaire. Si le personnage de Bañados est vêtu de la même manière dans les deux cas - inévitable continuité cinématographique si l'on souhaite respecter la cohérence de la diégèse - les corps sont juxtaposés -... mais l'effet temporel reste le même, comme si rien ne s'était produit entre 1988 et 2012, sauf sur le corps de l'interprète. On remarquera, dans ce dernier cas, que le cinéaste joue également sur les effets de surcadrages liés au téléviseur. Voir ou ne pas voir le téléviseur... telle est une question essentielle d'énonciation. L'écran médiatise, il renvoie à un temps, une époque, mais cette même époque est aussi directement incluse quelques instants avant ou après... Encore un élément visant à brouiller les pistes.

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  • Nous finirons cette étude des personnages dans le film par un cas singulier, mais qui en dit long sur l'idéologie sur laquelle se fonde le film No. ll s'agit de la séquence où les partisans du Sí s'organisent pour préparer la campagne du plébiscite. En soit, elle apparaît assez banale... Certains personnages, comme dans le cas du ministre de l'intérieur ou Lucho Guzmán, ont déjà été identifiés dans le film, mais autour de la table rectangulaire se trouvent aussi des personnages - en apparence simple figurants - dont on ignore tout. Nous sommes incapables d'identifer les référents potentiels. Or il se trouve que Pablo Larraín, dans une sorte de private joke, une blague privée en quelque sorte, choisit pour interprètes des acteurs qui sont, en fait, des partisans du "Non". La référentialité globale nous porte, bien entendu, à la situer du côté du "Oui", mais cette "référentialité privée", regarde du côté du "Non". On pourra dire, bien sûr, que cela est encore un simple jeu - mais tout acte gratuit a aussi son arrière-fond idéologique - visant à brouiller les pistes. Au fond, le film No serait ainsi une sorte de jeu de piste, dans lequel les personnages - qui perdent une part de leur épaisseur - deviendraient des sortes de títeres de cachiporra interchangeables au gré des humeurs et des fantaisies. Mais aucun jeu de ce type ne saurait se limiter à cela... Jouer sur la confusion entre la franja del si et la franja del no, c'est à l'évidence nier les vrais clivages entre les deux camps, c'est au fond considérer que "tout est dans tout et réciproquement". 

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Bilan

Après ce tour d'horizon, les notions de "référent", "interprète" (et ses variantes) et "personnage" permettent de mettre en évidence un discours. Il est fondé sur cet air du temps qui considère que les barrières s'effacent, que tous les choix idéologiques, peu ou prou, se valent, que le temps historique a perdu de son sens, qu'entre la dictature et la démocratie tout ne serait que broutilles, que les personnages ou ce qu'ils représentent sont à la simple "disposition" du cinéaste. Le cinéma n'a pas attendu No pour s'interroger sur la dictature, il y a eu aussi des Chaplin et des Lubitsch qui ont su, avec quel talent, mettre en cause - et avec quel humour - le sinistre personnage d'Hitler. No n'est finalement qu'une galerie de portraits, de clins d'oeil, d'astuces scénaristiques, mais aussi de personnages qui, incapables d'échapper à leur auteur, sont en quête de hauteur.


1 On lira avec profit l'ouvrage de Chris­tian Viviani, Le Magique et le Vrai. L’acteur de cinéma, sujet et objet (Edi­tions Rouge pro­fond, 2015, 256 p.) L'auteur montre comment au cinéma, l'acteur est en "recomposition" que cela soit dans les jeux possibles - comme ceux que propose No - que dans les questions liées au doublage de la voix, dans la propre langue ou bien dans une autre langue. 

2  Bien d'autres acteurs interviennent dans le film et L'Avant-scène du cinéma en dresse une liste exhautive à laquelle nous renvoyons. Voir Jean-Marc Suardi (coord.) "Dossier No" dans L'Avant-scène du cinéma, nº 635, septembre 2016, p. 1-143.

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