NO

Who's Who

Jean-Paul AUBERT
Université de Nice-Sophia-Antipolis 

En guise de préambule

No de Fernando Larraín est un film de fiction dont l’une des particularités est de mêler à la petite foule de personnages fictifs interprétés par des comédiens professionnels des personnalités publiques ayant pris part, d’une manière ou d’une autre, à la vie politique, médiatique ou culturelle des années quatre-vingt.
Cette irruption dans la fiction de personnages que l’on peut qualifier d’« historiques » favorise l’ancrage du film dans l’époque qu’il retrace et confère au récit un puissant « effet de réel », selon l’expression consacrée par Roland Barthes (R. Barthes, « L’effet de réel », Communications, 11, Paris, Seuil, 1968). Toutefois, la « lisibilité » de ces personnages-référentiels dépend de la compétence du spectateur et de son degré de connaissance du contexte de référence de la fiction (ici, le Chili et le monde de la fin des années quatre-vingt).
L’inventaire que nous proposons se donne pour objectifs d’identifier les personnalités publiques présentes dans le film et de proposer pour chacune d’elles une brève notice biographique. Nous avons choisi de conserver l’ordre d’apparition dans le film,  l’indication des time-codes permettant de retrouver aisément les séquences où ces personnalités sont visibles.
Il nous est apparu que l’un des principaux axes sémantiques qui structurent le système des personnages de No est celui de l’appartenance politique ou idéologique. Le code couleur que nous avons retenu permet ainsi de distinguer les personnalités associées au pouvoir militaire - soit qu’elles le soutiennent explicitement, soit que leur image soit instrumentalisée par celui-ci -  des personnalités qui le combattent.
Par ailleurs, nous avons fait le choix d’exclure de cet inventaire les personnages fictifs dont on peut penser qu’ils sont inspirés de personnalités ayant réellement existé (René Saavedra, Urrutia, le publicitaire argentin de la campagne du « oui », le ministre, etc), considérant que le lien que l’on peut établir entre personnages fictifs et personnes réelles s’appuie sur des déductions ou des hypothèses parfois fragiles.

forch
"Membre de l'équipe du 'oui'" (non nommé)
01forch
[00 : 11 : 13 – 00 : 11 : 22] Réunion de l’équipe de la "Franja del Sí"

Juan Forch
A partir de 1978, année de son retour au Chili, Juan Forch se consacre au cinéma publicitaire et à la communication politique. En 1988, ce professionnel reconnu dans le domaine de la communication devient l’un des cerveaux de la campagne du “non”. Par la suite, Juan Forch poursuit sa carrière de publicitaire tout en publiant des ouvrages aussi divers qu’un recueil de poésies (Obecedario, 2000), un recueil de nouvelles (Bar Paraíso, los caminos del amor) ou des romans souvent inspirés de sa propre expérience comme El campeón (2002).
garcia
"Membre de l'équipe du 'oui'" (non nommé)
01garcia
[00 : 11 : 13 - 00 : 11 : 22] Réunion de l’équipe de la "Franja del Sí"
[01 : 02 : 44 - 01 :02 : 50] Réunion de l’équipe de la "Franja del Sí"

Eugenio García
L’une des têtes pensantes de la campagne du "non". Publicitaire reconnu, il est le fondateur de l’agence Porta. Après la victoire du "non", il se consacre à l’industrie télévisuelle. Il collabore également en qualité de communicant, à diverses campagnes politiques au Chili et dans d’autres pays d’Amérique latine.
pinochet
"Augusto Pinochet" (nommé)
01pinochet
[00 : 14 : 10 – 00 : 14 : 24] Emission sur TV Chile
[00 : 14 : 50 – 00 : 15 : 04] Emission sur TV Chile
[00 : 15 : 11 – 00 : 15 : 46] Emission sur TV Chile
[1 : 00 : 20 – 1 : 00 : 42] Spot de campagne de la "Franja del sí"
[1 : 04 : 09 – 1 : 04 : 15] Emission sur TV Chile
[1 : 06 : 02 – 1 : 06 : 03] Emission sur TV Chile
[1 : 24 : 13 – 1 : 24 : 27] Spot de campagne de la "Franja del no".
[1 : 34 : 41- 1 : 35 : 01] Spot de campange de la "Franja del sí"
[1 : 48 : 12 – 1 : 48 : 56] Télévision chilienne, investiture du Président Patricio Aylwin.

Augusto Pinochet Ugarte (1915-2006)
Commandant en chef de l’armée chilienne, il est l’artisan du coup d’état du 11 septembre 1973 contre le gouvernement du président socialiste Salvador Allende, élu démocratiquement trois ans plus tôt. Le régime militaire qu’il met en place avec le soutien de l’administration américaine et de la CIA est marqué par une répression systématique, accompagnée de violations des droits de l’homme (assassinats, séquestrations, tortures, arrestations arbitraires) et entraîne l’exil de centaines de milliers de Chiliens. En 1988, Pinochet perd le plébiscite qu’il avait lui-même convoqué afin de légitimer son pouvoir. Le 11 mars 1990, il cède le pouvoir à Patricio Aylwin, tout en restant commandant en chef de l’armée chilienne jusqu’en 1998. Le 18 octobre 1998, il est arrêté à Londres à la suite d’une plainte internationale pour « génocide, terrorisme et tortures ». Libéré en mars 2000, il rentre au Chili. Il meurt en décembre 2006 sans que les procédures judiciaires engagées contre lui n’aient abouti.
tironi
"Membre de l'équipe du 'non'" (non nommé)
01tironi
[24 :22 – 25 :17]
[01 : 22 : 27 – 01 : 22 : 31]

Eugenio Tironi (1951-)
Né en 1951. Sociologue, journaliste et essayiste. En 1988 il intègre en tant qu’expert le « Comité technique » de la campagne du « non » et prend en charge les contenus. Après la victoire du « non », il collabore avec Patricio Aylwin.
chanteuses
"Chanteuses soutenant le 'non'" non nommées)
01chanteuses
[00 : 47 : 11- 00 : 48 : 28]
[47 : 11- 48 : 28] interprétés par elles-mêmes
Isabel Parra
Javiera Parra
Tita Parra
Tati Penna
Cecilia Echenique
Interprètes de "No lo quiero No, No". Au sein de ce groupe de chanteuses qui interprètent la célèbre chanson "No lo quiero, no", figurent trois "représentantes" de la famille Parra, qui a donné au Chili un grand nombre de musiciens et d’écrivains dont la grande chanteuse Violeta Parra, mère d’Isabel et grand-mère de Javiera et Tita.
aylwin
"Patricio Aylwin" (nommé)
01aylwin
[50:37- 51: 13] interprété par lui-même
[50 : 55 – 51 : 14] Spot de campagne du "non".
[01 : 27 : 53 – 01 : 27 : 52] Discours lors d’un meeting du « non » dont rend compte la télévision chilienne.
[01 : 48 : 12 – 01 : 48 : 56] Programme de la Télévision chilienne à l’occasion de son investiture.

Patricio Aylwin (1918-2016)
Il est le premier président élu après dix-sept ans de dictature militaire. En 1957, il participe à la fondation du Parti Démocrate Chrétien dont il est le président à de multiples reprises. En 1971, sa position de président du Sénat fait de lui le porte parole de l’opposition de droite au gouvernement de Salvador Allende. Il apporte son soutien au coup d’état militaire du 11 septembre 1973. Bien des années plus tard, en 1998, il écrit dans ses mémoires : "Lamentablement, une certaine période de dictature était nécessaire, mais nous pensions qu’elle devait être la plus brève possible ;: deux, trois ou cinq ans." Candidat de la Concertation des partis pour la démocratie, il est élu président le 14 décembre 1989, au premier tour des élections. Lors de son mandat qu’il exerce de 1990 à 1994, il crée la Commission Nationale Vérité et Réconciliation, chargée d’enquêter sur les violations des droits de l’homme au cours de la dictature et dont les conclusions sont négociées avec les militaires.
bañados
"Patricio Bañados" (nommé)
01bañados
[54 : 32 – 55 : 31] interprété par lui-même
[00 : 58 : 43 – 00 : 58 : 52] Spot de campagne de la "Franja del No"
[01 : 14 : 01- 01 : 14 : 24] Spot de campagne de la "Franja del No"
[01 :33 :49 – 01 : 34 : 05] Spot de campagne de la "Franja del No"

Patricio Bañados (1935-)
Journaliste, homme de radio, présentateur de la télévision chilienne dont il est l’un des pionniers. Après le coup d’état, il est écarté des médias. En 1988 il devient l’un des principaux visages de la campagne du "non, chargé de faire le lien entre les différentes séquences qui rythment le spot de campagne. En 1990, il revient sur la Télévision Nationale.
maldonado
"Chanteuse" (non nommée)
01maldonado
[59 :55 – 59 : 58] Spot de campagne de la "Franja del Sí".

Patricia Maldonado (1950-)
Chanteuse et fervente admiratrice de Pinochet. Elle défraie régulièrement la chronique de la presse à sensation.
mackenna
"Chanteur" (non nommé)
01mackenna
[59 :55 – 59 : 58] Spot de campagne de la "Franja del Sí"

Carlos Benjamín Mackenna (1934-)
Chanteur chilien. L’un des visages de la campagne du "oui".
jeanpaul
"Jean-Paul II" (nommé)
01jeanpaul
[1 : 04 : 00 – 1 : 04 : 18] Extrait d’un programme de TV Chile

Jean-Paul II (1920-2005)
Élu Pape le 16 octobre 1978, il se rend en visite officielle au Chili du 1er au 6 avril 1987, dans un contexte de répression et de violation systématique des droits de l’homme. Le pape polonais ne cache pas son aversion pour le communisme, ni son mépris pour ce que l’on appelle la "théologie de la libération". Il nomme aux postes clés de la hiérarchie épiscopale des prêtres issus de l’aile la plus conservatrice de l’Église. Il est reçu par Pinochet qui ne manque pas l’occasion d’apparaître au balcon de la Moneda aux côtés du souverain pontife. Le 3 avril, la messe célébrée devant près d’un demi-million de personnes est perturbée par des slogans hostiles au régime. Les carabiniers et les services de sécurité du régime interviennent tandis que le pape proclame "el amor es más fuerte ".
kissinger
"Personnage" (non nommé)
01kissinger

[1 : 05 : 41 – 1 : 05 : 45] Extrait d’un programme de TV Chile

Henry Kisssinger (1923-)
Né à  Fürth (Allemagne). Secrétaire d’état du gouvernement républicain de Richard Nixon, il joue un rôle essentiel dans la diplomatie américaine de 1968 à 1977. Il reçoit le Prix Nobel de la Paix en 1973, année du coup d’état réalisé par Pinochet avec l’appui du gouvernement américain. Kissinger avait déclaré : "Je ne vois pas pourquoi nous devrions laisser un pays devenir marxiste simplement parce que sa population est irresponsable" (cité par Grace Livingstone, dans America’s backyard : The United States and Latin America from the Monroe Doctrine to the War on Terror, Zed Books, New Yord, 2009).
carter
"Personnage" (non nommé)
01carter
[1 : 05 : 45 – 1 : 05 : 47] Extrait d’un programme de TV Chile

Jimmy Carter (1924-)
Homme d’état américain, membre du Parti Démocrate. Il est président des États-Unis de 1977 à 1981. L’année de son entrée à la Maison Blanche il reçoit le général Pinochet.
bolocco
"Personnage" (non nommé)
01bolocco
[01 : 05 : 48 – 01 : 05 :52]

Cecilia Bolocco

Chilienne, elle est élue Miss Univers le 27 mai 1987 à l’âge de 22 ans. Le 2 octobre 1987, interrogée, au cours d’une conférence de presse, au sujet du conflit qui agite l’Université chilienne, elle exprime son soutien au régime en déclarant "¡Preocuparse por estudiar, porque para eso se va a la universidad !"
swaggart
"Jimmy Swaggart" (nommé)
01swaggart
[1 : 05 : 53 – 1 : 06 : 01] Extrait d’un programme de TV Chile

Jimmy Swaggart (1935-)
Prédicateur évangéliste américain ultraconservateur, connu pour ses vociférations télévisuelles au cours desquelles il promet l’enfer aux mécréants. Lors d’une visite au Chili il affirme que "le Général Pinochet est une bénédiction pour le pays".
salcedo
"Fonctionnaire de la TV chilienne" (non nommé)
il interprète le fonctionnaire de la télévision qui reçoit la cassette des mains de Saavedra.
01salcedo[1 : 11 : 07 – 1 : 11 : 33]

José Manuel Salcedo
Lié à la Démocratie Chrétienne, il est à l’origine de l’idée du slogan “La alegría ya viene”.
villegas
"René García Villegas" (nommé)
01villegas
[1 : 12 : 18 – 1 : 12 : 25] Spot de la campagne du "non"

René García Villegas
Magistrat entre 1969 et 1990, il fut la première autorité chilienne à reconnaître l’usage systématique de la torture. Il fera l’objet de multiples intimidations destinées à le faire taire. Mais René García Villegas persiste. Suite à l’enregistrement d’une déclaration destinée à être diffusée dans le cadre de la campagne du « non », il est suspendu de sa fonction durant quinze jours. Son livre autobiographique, Soy testigo, publié en 1990 constitue un témoignage important sur les mécanismes de la répression sous le régime de Pinochet.

motuda
"Musicien" (non nommé)
01motuda
[1 : 28 : 04 – 1 : 28 : 37]
[1 : 28 : 04 – 1 : 28 : 37]  Interprété par lui-même
[1 : 23 : 06 – 1 : 23 : 12] Interprété par lui-même

Florcita Motuda (alias Raúl Alarcón Rojas) (1945-)
Né en 1945, ce musicien chilien est réputé pour son œuvre originale et parfois extravagante. Il apporta à la campagne du « non » sa créativité et son excentricité. En 1984, il fut l’un des fondateurs du Partido Humanista de Chile. Le film reprend brièvement des images d’un meeting tournées en 1988 par la télévision chilienne dans lesquelles il apparaît.
reeves
"Christopher Reeves" (nommé)
01reeves

[1 : 33 : 02 – 1 : 33 : 20] Extrait du spot de campagne de la "Franja del No"

Christopher Reeves (1952-2004)
Acteur américain internationalement connu pour son interprétation de Superman. Il est du reste présenté dans le clip comme "Superman. Christopher Reeves" de façon à souligner l’osmose entre le personnage et son interprète : Superman dit "non" à Pinochet !
fonda
"Jane Fonda" (nommée)

01fonda
[1 : 33 : 02 – 1 : 33 : 20] Extrait du spot de campagne de la "Franja del No"

Jane Fonda (1937-)
Actrice américaine. Figure de l’Amérique politisée et contestataire des années 60 et 70. Elle soutient activement le mouvement afro-américain pour les droits civiques, milite contre la guerre du Vietnam et affirme ses convictions féministes. 
dreyfuss
"Richard Dreyfuss" (nommé)
01dreyfuss
[1 : 33 : 02 – 1 : 33 : 20] Extrait du spot de campagne de la « Franja del No

Richard Dreyfuss (1947-)
Acteur américain, il joue notamment dans le film Les dents de la mer de Steven Spielberg. 
cardemil
"Personnage" (non nommé)
01cardemil
[1 : 38 : 28 – 1 : 38 : 45] TV Chile lors de la soirée électorale.
 [1 : 42 : 08 – 1 : 41 : 19] TV Chile lors de la soirée électorale.

Alberto Eugenio Cardemil (1945-)
Avocat de formation et homme politique chilien. À partir de 1984 il occupe une fonction de Sous-secrétaire au Ministère de l’Intérieur. Le jour du scrutin, il est chargé de rendre compte des décomptes officiels des bulletins de vote. Il annonce, dans un premier temps, à la télévision chilienne, la victoire du non. Après la fin de la dictature, il est l’un des fondateurs du parti Renovación Nacional et il est élu député en 1993.
matthei
"Fernando Matthei" (nommé)
01matthei
[1 : 41 : 08 – 1 : 41 : 26] TV Chile lors de la soirée électorale.

Fernando Matthei (1925-)
Membre de la Junte Militaire, bien qu’il ne participe pas directement au coup d’état du 11 septembre 1973, car il ne réside pas au Chili à cette date. Il est nommé Commandant en chef des Forces Aériennes du Chili.
Ainsi que le montrent les images d’archives utilisées dans le film, il est le premier responsable de la Junta de Gobierno à reconnaître le triomphe du "non".
     

Quelques éléments de conclusion

Nous proposons, pour conclure, une typologie selon trois critères qui prennent en compte la diversité des rapports que les personnes réelles entretiennent avec la fiction créée par Pablo Larraín :
- les personnalités politiques ou médiatiques présentes dans des images d’archive incérées dans la fiction ;
- les personnalités politiques ou médiatiques interprétées par elles-mêmes ;
- les Personnalités politiques ou médiatiques interprètes d’un personnage fictif.
La première catégorie concerne des personnalités dont l’image est, d’une certaine manière, fictionnalisée, car, bien qu’issue d’une archive, elle est intégrée à la fiction et au service de cette dernière. Dans les deux dernières catégories les personnes concernées interviennent comme le font des comédiens conscients de participer à un film de fiction en cours de réalisation.
Le recensement des personnalités relevant de la première catégorie fait apparaître un effet de symétrie entre les partisans et alliés de Pinochet, d’un côté, et ses opposants, de l’autre. La ligne de partage traverse aussi bien le monde politique (Pinochet vs Aylwin), ce qui est logique, que le monde médiatique et culturel (Miss Univers 1987, Patricia Maldonado, Carlos Mackenna vs Patricio Bañados, Isabel Parra, Javiera Parra, Tita Parra, Tati Penna, Cecilia Echenique, Florcita Motuda). Elle concerne également les soutiens étrangers que revendique chacun des deux camps : d’un côté Jean-Paul II, Kissinger, Carter, Swaggart ; de l’autre Reeves, Fonda, Dreyfuss. Sur ce dernier aspect, notons que le film de Larraín souligne, par ses choix, l’enjeu que représente la mobilisation par l’un et l’autre camp de personnalités étrangères et plus particulièrement nord-américaines, à un moment où la position des Etats-Unis à l’égard du régime de Pinochet fait l’objet d’interrogations. Certes, ces soutiens ne sont pas exactement de même nature. Les artistes recrutés par la Franja del no assument leur soutien face à la caméra à l’occasion du plébiscite. La présence de trois acteurs américains populaires dans le spot de campagne du « non » relève d’une rhétorique habituelle dans les discours de propagande, qui consiste à citer des personnages prestigieux de sorte que le propos général s’en trouve crédibilisé et légitimé. La campagne bénéficia également de la participation de Sting, Robert Blake, Sara Montiel, Paloma San Basilio, bien que le film ne fasse pas mention de ces personnalités. La Franja del Sí semble ne pas pouvoir se prévaloir du soutien explicite du pape ou d’hommes politiques américains. C’est donc la télévision chilienne qui prend le relai en exploitant ou en instrumentalisant, pourrait-on dire, à des fins de propagande, l’image de ces personnalités dans des émissions diffusées en dehors du cadre fixé par le plébiscite. Filmés aux côtés de Pinochet, le souverain pontife et les responsables politiques américains servent, qu’ils le veuillent ou non, de caution morale et politique au régime.
L’effet de symétrie que l’on peut ainsi observer contribue à la construction d’un récit fondé sur l’affrontement antagonique entre deux camps. Toutefois, symétrie ne signifie pas exactement équilibre. La surreprésentation de Pinochet dans les images d’archives issues de la télévision chilienne permet au réalisateur de rappeler l’omniprésence médiatique du dictateur et la capacité de la chaine d’état de saturer les ondes de propagande pour le régime alors même que les opposants ne disposent que de quinze minutes pour défendre leurs positions.
Cet effet de symétrie n’est plus de mise pour ce qui relève des deuxième et troisième catégories, qui ne comportent que des personnalités ayant collaboré à la Franja del no. Leur présence dans le film peut passer pour un soutien à la démarche du réalisateur. Elle manifeste le désir probable de ces hommes politiques, hommes de média ou artistes de participer à une forme de commémoration de l’événement. Elle laisse assez clairement supposer une proximité entre le réalisateur et ces personnes qui acceptent de faire une apparition dans le film, soit pour interpréter leur propre rôle, soit pour un bref caméo.
La fiction confie aux différentes personnalités classées dans la troisième catégorie des rôles à l’opposé de ceux qu’ils eurent dans la réalité. Cette règle ne souffre qu’une exception qui concerne Eugenio Tironi qui joue le rôle d’un sociologue, conseiller de la campagne du « non », très proche de ce qu’il fut dans la réalité. Le caméo joue une double fonction : celle d’hommage à la personnalité sollicitée et celle de clin d’œil à destination du spectateur averti. On ne peut exclure totalement une autre hypothèse interprétative plus polémique. Faire jouer à des artisans de la campagne du « non » les rôles de conseillers pour la campagne du « oui » pourrait démontrer l’absence de réelle conviction des communicants et leur versatilité. Cette interprétation n’est pas à exclure compte tenu du regard que porte Larraín sur les acteurs du monde de la publicité et de la communication (voir notre article « Le dictateur, les opposants et le publicitaire » consultable sur le site).
Enfin, il faut s’interroger sur l’effet produit par la concomitance d’images d’archives d’une personnalité et d’images de cette même personnalité interprétant son propre rôle dans le cadre de la fiction. Ce phénomène concerne Patricio Aylwin, Patricio Bañados et, quoique de façon plus fugace, Florcita Motudo et les interprètes de la chanson « No lo quiero, no ». L’effet est extrêmement troublant s’agissant du politicien et de l’homme de télévision (dans les autres cas, le rythme du montage où la distance du personnage rendent le procédé presque imperceptible). Le plateau de tournage du film No et celui du spot de campagne du « non » semblent alors se confondre dans un effet de mise en abyme assez saisissant qui permet au film de reproduire le geste créatif de la campagne du « non ». En se prêtant à cette reconstitution, les deux hommes transformés en interprètes de leur propre rôle, semblent dire combien ils assument, près d’un quart de siècle après, leurs actes et le rôle historique qu’ils jouèrent dans la campagne du « non ».
Le film ne cherche pas à dissimuler le contraste, qui peut être cruel, entre les corps vigoureux d’Aylwin et Bañados en 1988 et les corps usés et flétris de ces mêmes personnalités, 24 ans plus tard. Est ainsi mis en évidence le temps écoulé entre l’événement et sa reconstitution. Pour le spectateur, demeure une interrogation : montrer ainsi le vieillissement des hommes et même une certaine déchéance physique, ne serait-ce pas aussi une façon de suggérer le déclin de l’utopie (« la alegría ya viene ») qu’ils portaient un quart de siècle plus tôt ?

W A W B W C
No, Pablo Larraín, 2012



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