Michel WERNER

( Kherson, 1859-Paris, 1905)

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"Michel Werner, l'inventeur de la motocyclette"
La Vie au Grand Air
, Paris, 8 septembre 1905, p. 740
© BNF

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Jean-Claude SEGUIN VERGARA

Antoine Werner (-≤1897) et Frédérique Kronfeld ont plusieurs enfants dont :

  • Michel Werner (Kherson, Russie, 1859-Paris 17e, 21/08/1905. Il vit martitalement, puis épouse (Londres, 09/11/1897) Adrienne Charbonnel (Paris 9e, 28 juillet 1862-Neuilly-sur-Seine, 23 mars 1936) dont il a deux filles naturelles :
    • Marguerite, Henriette Werner (Moscou, 24 novembre 1886-≥ 1914) épouse (Neuilly-sur-Seine, 27/08/1907) Hubert Siegmünd (Bâle, 13/11/1879- ≥ 1914).
    • Alice, Marie Werner (Moscou, 18 décembre 1889-) épouse (Stroud Green, Grande-Bretagne, 02/09/1914) Basil Thomas Campion Sawyer (1888-1970).
  • Eugène Werner (Odessa, 1861-Monaco, 11/04/1908). Il épouse Nadine Bakerkine dont il a un fils, Michel Werner.
  • Alexis Werner.
  • Hyppolite Werner.
  • Sophie Werner (ép. Gregorieff).

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Phonographe, kinetoscope, anémoscope et kinetophonographe (1894-1895)  

Fils d'un professeur de sciences d'origine franco-allemande, Michel Werner ne quitte pas la Russie avant la fin des années 1880. Il est alors officier de la marine russe. C'est au début des années 1890 qu'il s'installe à Paris. Le 22 août 1893, il forme, avec son frère Eugène Werner et sa compagne Adrienne Charbonnel, la Société en commandite Werner Frères et Cie, Agence générale des Machines à écrire, 85, rue Richelieu, pour une durée de 9 ans, 1 mois et 9 jours, avec un capital de 30,000 fr. dont 1/3 en commandite (Archives de Paris, D3143/716). Les activités liées à la vente de machines à écrire ne durent que quelques moiset dès février 1894, la société commence à louer et vendre des phonographes Edison.

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Le Journal, Paris, 15 mars 1894, p. 8

Michel Werner comprend tout l'intérêt commercial qu'il y a à développer les activités liées aux inventions d'Edison et les annonces se multiplient dans les mois qui suivent montrant alors une claire concurrence entre les différents revendeurs du phonographes.

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Le Petit Parisien, Paris, 17 mai 1894, p. 4 Le Petit Parisien, Paris, 17 mai 1894, p. 4

L'aventure du kinetoscope en France commence en juillet 1894. Quelques semaines auparavant, les commerçants d'origine turque Demetrius A. Georgiades et George Tragidis ont fait l'acquisition de plusieurs appareils auprès de l'agent d'Edison à New York, afin d'en assurer une commercialisation en Europe (Barnes, 1998, 17). À Paris, le premier kinetoscope est inauguré,  le 16 juillet, dans la Salle des Dépêches du Petit Parisien :

Un électricien qui a travaillé pendant deux ans dans le laboratoire d'Édison à Orange (New-Jersey), M. Georgiadeo [sic], vient d'apporter à Paris un kinétoscope; c'est le premier dont on signale l'apparition en Europe.


Henri Flamans, “Le Kinétoscope d’Edison”, Le Magasin pittoresque, Paris, 1er août 1894, p. 247-248.

Quelques temps après les deux commerçants rentrent en contact avec Robert W. Paul, par l'intermédiaire de H. W. Short et envisagent la réalisation de contrefaçons de kinetoscopes. Il faut penser que le prix des appareils Edison est très élevé et incite les concurrents à construire leur propre kinetoscope... d'autant plus que Thomas A. Edison n'a pas pensé à breveter son invention.

Michel Werner qui commercialise déjà le phonographe Edison comprend l'intérêt économique de cette nouveauté et tente de se placer en rappelant dans la presse que "Notre maison est la seule en France qui vend les appareils authentiques de la fabrique de M. Edison." (L’Industriel forain, nº 264, 26 août-2 septembre 1894). Mais c'est peine perdue. Le Britannique F. Z. Maguire et son complice Joseph D. Baucus sont parvenus à acheter les droits exclusifs pour la vente et l'exploitation des kinetoscopes et des films pour le Mexique, les Antilles, l'Amérique du Sud et l'Autralie (août 1894), puis l'Europe (septembre 1894), au travers de la société Continental Commerce Company. Il ne reste plus à Michel Werner qu'à traiter directement avec ladite société pour obtenir six kinetoscopes et quelques films.

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Edison Phonographs Works, shppping order, 29 septembre 1894
© The Thomas A. Edison Papers 

Il faut faire vite, car l'intention de Michel Werner est d'ouvrir un kinetoscope parlor dès réception des appareils et des films. À cet effet, le 4 octobre 1894, il  récupère un bail cédé par Paul, Moïse Franck pour des "lieux dépendants d'une maison sise à Paris, boulevard Poissonnière n° 20 comprenant 1º une boutique située sur le boulevard à droite de la porte cochère, entre cette porte cochère et la boutique exploitée comme débit de tabac, 2° une arrière boutique, 3º une cave sous la boutique et sous l'arrière boutique 4° et deux ateliers dans la cour." à compter du premier octobre 1894 pour un loyer annuel de six mille neuf cents francs pour que le local "soit exploité dans les lieux loués, le commerce -et l'exhibition -de machines américaines, instruments de précision, machines électriques." (Me Tourillon, notaire à Paris).

La décision de dissoudre, le 15 octobre 1894, la première société "Werner Frères et Cie" (Archives de Paris, D3143/4182) que MIchel Werner a créée avec  son frère Eugène Werner et celle d'en constituer une nouvelle,   la "M. et A. Werner Cie", le 16 octobre 1894, avec son autre frère Alexis Werner et toujours Adrienne Charbonnel, dont le siège se trouve 20, boulevard Poissonnière, à Paris semble souligner que les relations entre Michel Werner et Eugène Werner se sont tendues. Ce dernier se voyant écarté de l'aventure du kinetoscope : “Cette Société a pour objet l’exploitation et la vente d’appareils électriques 'Kinetoscopes' et tous autres appareils ou machines électriques et leurs accessoires." (Archives de Paris, D31 U3 art. 739 nº 2249). À peine livrés, les kinetoscopes sont installés dans les nouveaux locaux pour l'inauguration :

Le Kinétographe, ce merveilleux appareil dû à Edison et dans lequel on voit défiler toutes les scènes de la vie par des personnages qu'on croirait vivants, vient d'être installé 20, boulevard Poissonnière.


Gil Blas, Paris, 21 octobre 1894, p. 3.

De façon presque simultanée, à Londres, un autre kinetoscope parlor ouvre sur Oxford street.

Exhibition of the Kinetoscope

M. F. Z. Maguire, the representative of Mr. Edison in Europe, the other evening received a large number of visitors at a private view of Mr. Edison's latest invetion, the kinetoscope, at 70, Oxford-street. Mr. Edison has devoted four years to the experiments which have led to he completion of the kinetoscope, an instrument which, by presenting a series of photographs in rapid succession, gives a continuous picture of moving objects.

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The Westminster Budget, Londres, 26 octobre 1894, p. 754.

On doit à Henri de Parville, le célèbre chroniqueur scientifique, une description du kinetoscope parlor parisien dans le long article qu'il consacre à la nouvelle invention de Thomas A. Edison. Il offre une brève vignette de ce nouveau local : 

À Paris, 20, boulevard Poissonnière, entre neuf heures et dix heures du soir. Une simple boutique toute étincelante de lumière électrique. Dehors, l'oeil collé à la vitrine, un rassemblement de passants et de flâneurs. "Qu'y a-t-il ? Que voit-on ici ?" demandent les curieux en se rapprochant.
-Que voit-on ? Regardez. On voit tout bonnement à l'intérieur quelques grandes boîtes de 1 m 50 de hauteur complètement fernées ; et devant chacune d'elles un monsieur ou une dame observent gravement par un oculaire ce quui se passe dans les boîtes. Entrez, payez 25 centimes et l'on vous installera devant la première boîte libre. Singulier spectacle qui est destiné à faire salle comble d'ici la fin de l'année.
La boîte silencieuse, c'est le kinétoscope d'Edison. Nous nous plaignions, en esquissant l'appareil il y a quelques mois, de ne jamais voir les inventions d'Edison franchir l'Atlantique. Le kinétoscope l'a franchi, et il en existe déjà des exemplaires multiples à Paris...
Henri de Parville. 


Journal des débats politiques et littéraires, Paris, 14 novembre 1894, p. 1.

Il reste difficile de connaître le réel impact populaire du kinetoscope au cours des mois d'exploitation par Michel Werner. Ce dernier fait passer régulièrement des encarts publicitaires dans la presse nationale et étrangère dans les mois qui suivent..

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Journal des débats politiques et littéraires, Paris, 8 décembre 1894, p. 4 L’Industriel forain, nº 288, 10-16 février 1895

Au début de l'année 1895, Michel Werner crée une nouvelle société avec le banquier Henry Iselin,  la "M. Werner et Cie" (19 janvier 1895). Elle a pour objet "l’exhibition le plus promptement possible, dans diverses villes, de dix appareils électriques, connus sous le nom de Kinetoscopes Edison, et la vente de ces appareils, avec ou sans leur installation. (Archives de Paris, D3143/745). On ne peut qu'être surpris par le nombre limité de kinetoscopes (10) et l'urgence ("le plus promptement possible"). Pourquoi cette soudaine fébrilité ? Impossible de le dire, mais on y perçoit un changement de stratégie chez Michel Werner. Nous savons également que la société cherche à obtenir une concession à l'occasion de l'Exposition Nationale Suisse qui doit se tenir à Genève, en 1896 :

Nous avons en Europe le monopole de l'exploitation d'un récent appareil appelé Kinétoscope qui déjà, avec un grand succès, a paru dans plusieurs expositions et serions désireux de produite cet appareil à Genève.


Archives d'État (Genève), Exposition Nationale Suisse, 57/282, 29 janvier 1895 (Werner à Cherbulliez). Cité dans Consuelo Frauenfelder, Le Temps du mouvement, Genève, Presses d'histoire suisse, 2005, p. 13.

En réalité, la concession a déjà été accordée à un autre industriel, le Français établi en Suisse, Casimir Sivan. À cela s'ajoute une affaire de contrefaçon concernant les phonographes Edison :

AFFAIRE DU PHONOGRAPHE EDISON
La onzième chambre du Tribunal civil de la Seine a rendu, avant-hier, son jugement dans l'affaire de contrefaçon intentée par la Compagnie United à la maison Werner, 85, rue Richelieu.
Prenant en considération le fait que M. Werner vend les phonographes authentiques venant directement de la fabrique de M. Edison et que la Compagnie United, par son inaction, a perdu tous ses droits, le Tribunal a donné raison à M. Werner en condamnant la Compagnie United aux dépens.


Le Petit Parisien, Paris, 22 mars 1895, p. 3

Michel Werner est pourtant préoccupé par l'approvisionnement en films des kinetoscopes et songe très probablement à réaliser lui-même des films... C'est en tout cas ce que l'on peut penser puisque l'Américain Charles Edward Chinnock, "inventeur" d'un kinetoscope contrefait, déclare avoir réalisé trois caméras pour tourner des films afin d'alimenter les kinetoscopes. L'une de ces caméras a été acquise par Michel Werner (Hendricks, 1966, p. 169) qui signe avec Chinnock et Justin Hough, un autre "inventeur" d'un autre kinetoscope, un accord, le 3 mai 1895. Par ailleurs, il dépose un brevet pour un "nouveau système de phonographe mécanique" qui n'est d'un décalque du nouveau modèle Edison, mis en vente, en France, en 1895 (brevet 247854, 1er juin 1895, Institut National de la Propriété Industrielle). Ce "plagiat" vient bien confirmer que Michel Werner est sur le point de lâcher les appareils Edison pour voler de ses propres ailes. Sans doute dans cette même logique la M. Werner et Cie est  dissoute le 31 juillet 1895 (Archives de Paris, D31U3/4185). En août 1895, alors que le kinetoscope Parlor semble toujours en activité, Michel Werner fait passer une petite annonce qui semble directement liée à l'achat de la caméra Chinnock : ,

On dem. à louer pour quelq. semaines une chambre pr faire photogr. S'ad. 20 bd Poissonnière, Kinetoscope.


Le Journal, Paris, 4 août 1895, p. 4.

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Michel Werner, brevet 247854, 1er juin 1895
© Archives INPI
Eugène Werner, brevet 248254, 18 juin 1895
© Archives INPI

Si Michel Werner a occupé le terrain pendant plusieurs mois, son frère Eugène Werner s'est fait particulièrement discret et nous ne connaissons aucune collaboration entre les deux hommes depuis le mois d'octobre 1894. C'est donc avec une surprise certaine que son nom apparaît soudain en juin 1895. Il vient en effet de déposer, à son tour, un brevet  pour un "appareil permettant de voir les photographies animées." Il s'agit tout bonnement d'un kinetoscope à peine modifié (Brevet 248254, 18 juin 1895, Institut National de la Propriété Industrielle). Eugène Werner se lance ainsi à l'offensive, marchant directement sur les plate-bande de son frère. Dès le début du mois de juin, la presse se fait en outre l'écho de la création d'une nouvelle société la "Compagnie Américaine de l'Anémoscope" qui a pour but l'exploitation du "kinétoscope perfectionné" de son invention. La nouveauté, que soulignent les encarts publicitaires, ce sont les "scènes animées de la vie parisienne prises sur le vif". Autant dire qu'Eugène Werner dispose d'une caméra susceptible de prendre des vues en plein air. C'est au 16, rue Saint-Marc que les Parisiens peuvent découvrir des "vues animées" de la capitale. Une sorte de révolution car les bandes du kinetoscope Edison sont toutes tournées dans la Black Maria jusqu'à la fin de l'année 1895.  

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Le Petit Parisien, Paris, 1er juin 1895, p. 4

Le coup est rude pour Michel Werner qui voit ainsi son frère Eugène Werner le doubler sans qu'il ait eu le temps de réagir. Eugène occupe ainsi le terrain jusqu'au mois de septembre 1895 où les encarts publicitaires disparaissent de la presse (Le Petit Journal, Paris, 19 septembre 1895, p. 4). Par ailleurs, Alexis Werner quitte la société qu'il a fondée avec son frère Michel moins d'un an plus tôt :

Paris.-Modifications.-Société M. et A. WERNER et Cie, appareils électriques, 20, b. Poissonnière.-Retrait de M. Alexis Werner de la société dont la raison devient M. WERNER et Cie et le capital est réduit à 28,000fr.-Tranfert du siège 85, Richelieur.- 1 sept. 95 - A.P.


Archives commerciales de la France, 2 octobre 1895, p. 1223.

Entre l'évolution de la société et les "coups de butoir" d'Eugène Werner, on a le sentiment que Michel Werner n'a jamais été aussi isolé. Peu après, il est question d'un nouveau phonographe et de l'anémoscope avec "la vue pour trois personnes à la fois".

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Le Petit Parisien, Paris, 24 octobre 1895, p. 4.

Pris d'une incroyable frénésie, en cette fin d'année 1895, Eugène Werner se lance dans la commercialisation de deux nouveaux appareils, au 85, rue Richelieu : le phonothéâtroscope et le théâtroscope qui ne semblent être que deux variantes nouvelles de l'anemoscope.

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Le Petit Parisien, Paris, 26 décembre 1895, p. 4

La concurrence, mais peut-être aussi la rivalité, entre les deux frères Werner, prend fin avec la progressive disparition du kinetoscope ou de ses imitations. Même s'il est difficile de dresser un bilan financier de son exploitation, on imagine que les espérances soulevées ont été plus grandes que la réussite économique. La presse n'évoque le kinetescope qu'en terme d'invention ou de curiosité. L'impact sur le public est plutôt limité et la presse, de juillet 1894 à septembre 1895, reste muette sur l'écho populaire de l'appareil. L'échec de son exploitation est d'ailleurs ce que souligne un article de L'Industriel forain auquel nous laissons le soin de conclure : 

Le kinetoscope Edison ne présentait une affaire suffisamment rémunératrice qu’aux conditions de rester toujours dans les grands centres. On reprochait au kinetoscope une grande consommation de force électrique qui nécessitait le chargement de quatre accumulateurs tous les deux ou trois jours. Cela est difficile et souvent même impossible en province. De plus, une seule personne pouvait regarder dans l’appareil et dans ces conditions, on était obligé de réclamer au spectateur une somme très élevée de 0.25 centimes. Ce sont ces deux causes (auxquelles il faut ajouter encore son prix très élevé) qui ont empêché l’introduction du kinetoscope dans les fêtes foraines.


L’Industriel forain, nº 342, 23-29 de febrero de 1896.

Kinétographe, Cinétographe, Phantographe (1896-1897)

Passée la saison du kinetoscope et de ses succédanés et même si les Werner continue pendant plusieurs mois leur exploitation, c'est celle du cinématographe qui s'annonce. Lorsque l'on est à l'affût de nouveautés dans le domaine de l'image animée, on ne peut guère être sourd à l'arrivée d'un nouvel appareil inventé par deux industriels lyonnais, les frères Lumière. Quelques projections plus ou moins privées ont déjà eu lieu et il n'est pas exclu que les frères Werner aient eu l'occasion de voir sur grand écran les images animées. En tout cas, le bruit a couru... Pas étonnant que la maison de Monplaisir reçoive une lettre datée du 30 septembre 1895 où Eugène Werner cherche à se procurer un cinématographe,  et à laquelle, il est ainsi répondu :

Monsieur E. Werner
à Paris
Nous sommes en possession de votre honorée, du 30 septembre écoulé, et avons pris connaissance de son contenu:
Notre Cinématographe, qui est encore en construction, va nous être livré très incessamment.
Dès que nous serons en mesure de le mettre dans le commerce, nous nous empresserons de vous en aviser.
Veuilles agréer, Monsieur, nos sincères salutations.
(Firma: Lumière)


Cahier Lefrancq (1895-1896)

Les frères Lumière n'ont pas encore pris de décision sur la vente du cinématographe et ce courrier est semblable à tous ceux que reçoivent les acheteurs potentiels. Trop d'incertitudes pour les Werner qui vont trouver l'occasion de se rapprocher et de se lancer dans la construction d'un nouvel appareil dont la presse parle dès le mois d'octobre 1895 :

[...] Une autre nouveauté est en préparation chez MM. Werner c’est un appareil pour la projection des scènes animées, de grandeur naturelle. Il sera d’un grand intérêt mais demandera une installation considérable, une force motrice de 2 à 3 chevaux, et ne sera probablement pas à la portée de toutes les bourses, l’installation complète devant être évaluée à 8 ou 10 000 francs.


L’Industriel forain, París, 18 octobre 1895.

Si l'on en croit la description du journaliste, il s'agit d'un projecteur dont l'installation semble particulièrement complexe. On imagine aisément que ce projet va être abandonné au bénéfice d'une contrefaçon du cinématographe Lumière, appareil de prise de vues et projecteur. Les Werner vont finalement déposer un brevet pour "un appareil chronophonographique pouvant également être employé comme appareil de projections." (brevet 253.708, 4 février 1896, Institut National de la Propriété Industrielle). Quelques semaines plus tard, les frères Werner déposent un nouveau brevet avec la collaboration de Georges Monier. 

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Michel et Eugène Werner
Brevet 253.366 (4 février 1896)
Michel Werner, Eugène Werner et Georges Monier
Brevet 254.908 (19 mars 1896)

Avant même que le deuxième appareil ne soit breveté, les Werner font passer un entrefilet dans la presse : 

MM. Werner ont achevé la construction de leur appareil pour projections sur l'écran des scènes animées. Les personnes qui désirent obtenir les concessions pour les pays étrangers s'adressent à leurs bureaux : 85, rue Richelieu, Paris.


Le Petit Parisien, Paris, 13 mars 1896, p. 3.

Contrairement à ce qui est souvent admis, les Lumière ne sont pas les seuls à mettre en place un système de concessions. C'est évidemment le cas d'Edison, mais aussi des Werner qui combinent la vente et les concessions. Si l'on se fie aux annonces que les frères Werner font passer dans la presse au cours des mois suivants, on a le sentiment que le sytème des concessions ne résiste guère au temps. Par ailleurs, Georges Méliès, presque de façon simultanée fait tourner son propre "kinétographe" au théâtre Robert-Houdin et Pathé, lui aussi, fait passer des annonces pour un appareil qui porte le même nom, "kinétographe" (L'Industriel forain, nº 353, mai 1896, p. 3) . Les temps sont à la confusion cinématographique... D'ailleurs, les termes "kinétographe" et "cinétographe" rentrent également en concurrence. Ainsi les Werner eux-mêmes font passer des annonces qui alternent les orthographes.

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Le Petit Parisien, Paris, 26 mars 1896, p. 4 Le Petit Parisien, Paris,  2 avril 1896, p. 2
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Le Petit Parisien, Paris, 8 juillet 1896, p. 4. Le Petit Parisien, Paris, 16 juillet 1896, p. 4.
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L’Industriel forain, 14 juin 1896 La Correspondencia de España, Madrid, 3 juin 1896, p. 4

Afin d'assurer l'exploitation du kinétographe Werner, une nouvelle société est constituée, le 12 juin 1896, d'une part par Michel et Eugène Werner et d'autre part par Charles May. Au moment de la signature, les frères Werner apportent, outre les brevets, les éléments suivants : 

Ils apportent aussi une machine type, à enregistrer et à projections, déjà construite par eux d'après leurs brevets, et même avec l'application des certificats d'additions, ainsi que huit rubans déjà préparés, comportant des sujets variés et une Lanterne Molteni pour la projection des sujets, deux machines à perforer, table pour la projection.


Archives de Paris, D3143/306

Comme l'on peut s'en apercevoir, le nombre de bandes enregistrées est très modeste, mais en l'absence de catalogue, il est difficile de connaître la nature et la quantité des vues produites par les Werner. Grâce à l'apport financier de Charles May, une salle va être ouverte, début juillet 1896, au 10 du boulevard des Capucines, à deux portes à peine du 14, où les Lumière projettent des films depuis le 28 décembre 1895. On imagine aisément que le lieu est stratégique... L'historien évoque cette salle cinématographique même s'il la situe, sans doute par erreur, ailleurs :

… petit cinéma d’une vingtaine de places, installé par M. Werner dans un entresol du boulevard des Italiens, près de la rue Louis-le-Grand. M. Werner était l’inventeur de l’appareil avec lequel il projetait ses vues mais il ne parut pas réussir dans cette exploitation qui n’eut qu’une durée éphémère.


Ciné-Journal, nº 296, 25 abril 1914.

Par ailleurs, un atelier photographique est ouvert à La Garenne-Bezons. Quant au "kinétographe", il semble avoir une diffusion assez intense, mais brève. Des kinétographes sont présentés en Espagne, aux Pays-Bas, en France...

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José M. Jimeno, le kinétographe Werner et Juan Antonio Cabero
© Juan Antonio Cabero, Historia de la cinematografía española 1896-1949, Madrid, Gráficas Cinema, 1949, p. 43

Grâce au témoignage tardif d'Eduardo Gimeno, fils, nous savons que l'appareil Werner était un projecteur très défectueux, avec un énorme obturateur... Les pionniers espagnols vont vite se rendre compte de la piètre qualité du kinétographe : 

Se nos dijo […] que esa casa vendía aparatos similares a los de Lumière. ¡Similares a los de Lumière! ¡Qué disparate! Pero nosotros, desconocedores entonces de la exacta mecánica del cine, dimos por bueno lo que nos enseñaron en aquellas oficinas, que tenían un valiente simulacro de negocio en pompa. El aparato era un armatoste que chirriaba de un modo tronitoso al pasar la película. Tenía un obturador descomunal, pesadote, renqueante, que daba la impresión de que lo devoraba todo. Pero, en fin, adquirimos ese aparato, que llamaban “Vernée”, y nos prometimos con él un gran triunfo en España. Con el cajoncito nos dieron varias películas y un frasco que contenía yo no sé qué líquido para hacer los empalmes. Pagó mi padre por todo ello quince mil francos. Fué un timo, un verdadero timo, según le explicaré a usted. Pero lo mismo hubiéramos pagado por aquella ficción de cine treinta y dos mil francos, que era la cantidad que mi padre llevó a París. Tal era nuestro afán por hacernos con un aparato proyector. Por eso dimos muy a gusto los quince mil francos, sin saber qué es lo que nos llevábamos. ¡Ah! Y eso, al cabo de no sé cuántos días en París, en manos de un agente que nos explotaba implacable.


Fernando Castán Palomar, “Un día de 1942 con el primer español que compró un Lumière”, Primer Plano, Madrid, 31 de mayo de 1942, p. 11.

On imagine que les autres exemplaires ne sont pas de meilleure qualité, mais l'essentiel c'est de vendre au plus vite les kinétographes. Nous ignorons combien d'appareils ont été construits, mais la vente ne va durer que quelques mois et les dernières annonces semblent dater de la fin de l'année 1896. C'est le moment choisi par les frères Werner pour déposer un nouveau brevet pour un "appareil chronophotographique pour prendre et projeter les photographies animées." (brevet 260.841, 27 octobre 1896, Institut National de la Propriété Industrielle). La particularité de l'appareil est la suivante :

L'un des points essentiels et caractéristiques de notre invention consiste en ce que nous sommes arrivés à donner à la pellicule un mouvement alternatif, tout en ayant pour l'ensemble de l'appareil un mouvement rotatif régulier et continu qui n'est pas interrompu pendant l'arrêt de la pellicule et le temps pendant lequel la pellicule est en repos est beaucoup plus considérable que celui pendant lequel elle se déplace.

Quelques semaines plus tard, le 21 décembre 1896, Michel Werner et Léon Werner - peut-être un lapsus - déposent la marque "phantographe". Cet appareil reste assez mystérieux et son nom n'apparaît que très peu dans la presse de l'époque.

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Bulletin officiel de la propriétaire industrielle et commerciale, 1896
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L’Illustration, Paris, 14 novembre 1896, p. 2.

L’Industriel forain, nº 400, 4-10 avril 1897, p. 2.

L'hiver 1896-1897 semble être le moment où les frères Werner atteignent le point maximum des affaires liées aux appareils phonographiques et cinématographiques. Puis, les annonces disparaissent ainsi que le nom même des Werner. À cela, il peut y avoir plusieurs raisons. La première, purement technique, pourrait être la mauvaise qualité des appareils construit par les deux frères. Une autre raison serait la concurrence très présente dont celle en particulier de Pathé qui fait passer dans la presse, lui aussi, de très nombreuses publicités. Cette hypothèse est renforcée par le témoignage de Charles Pathé :

Aussitôt notre Société constituée, nous décidâmes, mon frère et moi, de louer un local plus central que celui dans lequel j'avais débuté, lequel devenait d'ailleurs insuffisant. Mon idée première fut de nous installer aussi près que possible de notre concurrent le plus important. ET ce fut à quelques mètres de la maison Werner, que nous louâmes, 98, rue de Richelieu, une boutique moyennant un loyer annuel de 8,000 francs.
La maison Werner faisait, tant pour le phonographe que pour le cinématographe, une grosse publicité qui lui amenait une clientèle importante, dont une grande partie nous visitait. Il en résulta que nous accaparâmes - je ne sais pour quelle raison - la presque totalité des clients de notre concurrent et que Werner nous liquida ses marchandises quelque temps après.


Charles Pathé, Souvenirs et Conseils d'un parvenu, Paris, 1926, p. 94.

On imagine enfin que la catastrophe du Bazar de le Charité a pu finir par mettre un terme aux activités des frères Werner. Michel et Eugène Werner sont des figures essentielles des ces primiers temps du cinématographe, un chaînon entre Lumière et Pathé.

La motocyclette (1897-1906)

L'année 1897 est celle où, sur le plan personnel, Michel Werner régularise sa situation et épouse sa compagne Adrienne Charbonnel. Le mariage, pour des raisons inconnues, a lieu à Londres. Sur le plan professionnel, il va repartir, avec son frère Eugène, sur une nouvelle aventure qui lui apporte d'ailleurs une gloire autrement significative que les kinetographes et autres phantographes.

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Motocyclette Werner
Collection Jules Beau. Photographie sportive] : T. 11. Années 1898, 1899 et 1900
© BNF

Comme ils l'ont déjà fait antérieurement, les frères Werner vont déposer un brevet, le 7 janvier 1898, pour "un moteur à pétrole applicable en particulier aux cycles et aux automobiles" (brevet 273.866, 7 janvier 1898, Institut national de la propriété industrielle). De nouveaux brevets vont voir le jour dans les années suivantes (nº 296 920 du 6 février 1900, nº 316 105 du 20 novembre 1901, nº 319 984 du 6 août 1902 et nº 336 991 del 10 de noviembre de 1903, I.N.P.I.). Si la commercialisation commence au 85, rue de Richelieu, en octobre 1898, les frères Werner ont loué (Bail Mme Vve Callebaut et MM. Werner frères, Étude de Maître Brault, notaire à Neuilly-sur-Seine, 20 de octubre de 1898) une usine située au 58, rue Gide de Levallois-Perret et destinée à la construction de bicyclettes à pétrole, appelées également "motocyclettes". C'est en 1899 qu'ils fondent la Werner frères limited (45 Dranstreet, Londres). L'entrepôt principal se situe au 10 bis, avenue de la Grande Armée. Michel Werner est alors une figure connue qui intéresse la presse et à laquelle il donne parfois des interviews : 

Mais la bicyclette et l’automobile sont heureusement venues prouver au monde étonné que nos qualités d’initiative, d’intelligence et de travail n’étaient pas complètement perdues. Croyez-moi: la circulation active des autos dans Paris a plus étonné les Anglais et les Américains que toutes les attractions de l’Exposition. Cela leur a donné l’idée de regarder au Champ de Mars la section de mécanique française, et ils y ont constaté que, loin d’occuper un rang inférieur dans cette branche de l’activité humaine, nous y figurions au tout premier.


La Presse, París, 27 novembre 1902, p. 3.

Les frères Werner sont alors à l'apogée de leur gloire et leurs motocyclettes figurent toujours en bonne place dans les courses organisées tant en France qu'à l'étranger.

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Gran Vida, Ve année, V, nº 48, Madrid, mai 1907, p. 34.

C'est donc au sommet de sa gloire que Michel Werner, encore jeune, disparaît brutalement. La presse donne quelques précisions sur ce décès inattendu :

La mort de M. Michel Werner.-Nous apprenons le décès de M. Michel Werner qui avait été frappé d'insolation, il y a huit jours, au retour d'un très court voyage au bord de la mer. Une fièvre cérébrale se déclara et malgré tous les soins, on ne put arriver à la vaincre. M. Werner était âgé de quarante-six ans. Il avait été le créateur de la motocyclette. En 1897, il présenta sa machine avec plusieurs modifications et ce fut alors que commença l'ère des triomphes pour la motocyclette de son nom.


Le Journal, Paris, 25 août 1905, p. 6.

La mort de Michel Werner va vite précipiter la société Werner frères Limited dans une crise dont elle ne se relève pas. Sa liquidation judiciaire est prononcée le 29 septembre 1906, à peine un mois après la disparition de son fondateur. Moins de deux ans plus tard, c'est Eugène Werner qui succombe à une "paralysie du cerveau"... mais la presse le confond avec son frère :

Monte-Carlo, 12 avril.-(De notre envoyé spécial).-D'abord une triste nouvelle a marqué la journée de repos d'hier ; on a appris la mort de Michel [sic] Werner, l'inventeur de la motocyclette, décédé dans une maison de santé aux environs de Monte-Carlo.
M. Michel Werner, qui vient de succomber à une paralysie du cerveau, s'était retiré depuis quelques années déjà des affaires et n'était âgé que de 46 ans. son corps sera ramené à Paris aujourd'hui.


La Presse, Paris, 13 avril 1908, p. 3.

Quant à Alexis Werner, il ne semble avoir eu qu'un rôle assez marginal dans l'aventure des Werner. Sa vie et sa carrière constituent, pour l'instant, un mystère presque total. Au décès de son frère Eugène, il est domicilé à Paris. Deux ans après la mort de Michel Werner, sa fille Marguerite, Henriette Werner épouse Hubert Siegmünd. Quant à Adrienne Charbonnel, elle se remarie avec Marie, Justin Couderc, le 30 juin 1908, à Neuilly-sur-Seine. Les frères Werner sont inhumés au cimetière des Batignolles (Paris, 7e).

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Michel Werner (cimetière des Batignolles) Eugène Werner (cimetière des Batignolles)

Bibliographie

Barnes John, The Beginnings of the Cinema in England 1894-1901, vol. 1 1894-1896, University of Exeter Press, 1998.

Cahier Lefrancq (1895-1896), collection privée.

Hendricks Gordon, The Kinetoscope, New York: The Beginnings of the American Film, 1966, p. 161-169

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