Antoine LUMIÈRE

(Ormoy, 1840-Paris, 1911)

lumiere antoine portrait

Jean-Claude SEGUIN

1

Nicolas Lumière (Jonvelle, 28/04/1797-Paris 5e, 04/06/1854) épouse (Jonvelle, 02/05/1821) Louise Huguenin (01/01/1800-Paris 9e, 25/04/1854). Descendance :

  • Françoise Lumière (1822)
  • Marie Lumière (1826)
  • Claude, Antoine Lumière (Ormoy, 13/03/1840-Paris 9e, 15/04/911) épouse (Paris 5e, 24/10/1861) Jeanne, Joséphine Costille (Paris 5e, 29/07/1841-Lyon 3e, 20/12/1915). Descendance :
    • Auguste, Marie, Louis, Nicolas Lumière (Besançon, 19/10/1862-Lyon 8e, 10/04/1954) épouse (Lyon 3e, 31/08/1893) Marguerite Wincker. Descendance :
      • Andrée Lumière (1894)
      • Henri Lumière (1897)
    • Louis, Jean Lumière (Besançon, 05/10/1864-Bandol, 06/06/1948) épouse (Lyon 3e, 02/02/1893) Rose Winckler. Descendance :
      • Suzanne Lumière (1894)
      • Jean Lumière (1897)
      • Yvonne Lumière (1907)
    • Jeanne, Claudine, Odette Lumière (Besançon, 02/04/1870-Lyon 8e, 24/11/1926) épouse (Lyon 3e, 25/09/1890) René Winckler. Descendance :
      • Marcel Winckler (1892)
      • Madeleine Winckler (1895)
    • Mélina, Juliette Lumière (Lyon 2e, 30/09/1873-Montpellier, 05/01/1924)
      • épouse (Lyon 3e, 31/08/1893) Jules Winckler. Descendance :
        • Georges Winckler (1894)
      • épouse (Évian-les-Bains, 02/09/1901) Amand Gélibert. Descendance :
        • Hélène Gélibert (1904)
        • Marcelle Gélibert (1906)
    • Francine (France) (Lyon 2e, 18/09/1882-La Ciotat, 03/05/1924) épouse (Lyon3e, 09/06/1903) Charles Winckler. Descendance :
      • Odette Winckler (1904)
      • Henriette Winckler (1906)
      • André Winckler (1909)
      • Denise Winckler (1917)
      • Jean Winckler (1920)
      • Édouard Winckler (1924)
    • Pétrus, Édouard (Lyon 2e, 18/11/1884-Saint-Sauveur, 17/04/1917). 

2

La séance du 28 décembre 1895

lumiere antoine 1895 12 28
Le pneumatique posté le 28 décembre 1895 par Monsieur A. Lumière père informant J. Carpentier que l'installation du Cinématographe au Grand Café sera prête à 6 h. du soir.
Collection de la famille Carpentier
Bulletin de l'AFITEC, 1971, nº 31, 25e année, p. 32.

Sources 

PROMENADES ET VISITES
M. LUMIÈRE
C’était au Grand Hôtel, l’autre soir... L’Association des journalistes parisiens, célébrant sa fête annuelle, avait fait venir le cinématographe afin de réjouir ses invités. Au moment où les projections allaient commencer, on remarqua que l’obscurité n’était pas assez complète ; il fallut éteindre un lustre qui répandait dans la salle une vague lueur. Et comme le public, manifestait, quelque impatience de ce retard, on entendit une voix cordiale qui s’écriait :
— Mes enfants ! quand le père Lumière est là, il faut que ça marche !
Et, en effet, tout marcha très bien. Le cinématographe obtint son succès habituel. J’avais l’honneur d’être placé dans le voisinage de M. Léon Bourgeois, président du conseil, et je pus recueillir les mots qui tombaient de sa lèvre auguste... M. le président paraissait émerveillé.
— Avec cet appareil, disait-il, on pourrait reproduire le mouvement des batailles, saisir et reconstituer la physionomie des armées en marche.
Napoléon, qui nourrissait des pensées belliqueuses, n’eut pas considéré le cinématographe à un autre point de vue.
Sa tâche terminée, le « père Lumière », ayant reçu de l’assistance l’ovation qu’il méritait, s’en alla s’asseoir sur une banquette et s’apprêta à savourer les chansons de Mlle Yvette Guibert. Je pus le con sidérer à loisir. C’est un robuste vieillard, de haute taille et de belle mine ; il ressemble, avec sa grosse moustache blanche taillée en brosse, à un sergent de Charlet. Il a l’œil vif et plein de bonté, la parole abondante et familière... Un ami me présenta et je demandai à M. Lumière des renseignements sur le cinématographe. Il n’en est pas l’inventeur ; ce sont ses fils qui en ont découvert le principe et réalisé l’application. II s’occupe, pour sa part, de le répandre, de l’installer un peu partout; on le lui réclame aux quatre coins de l'Europe. M. Lumière a tant travaillé qu’il a le droit, à soixante ans passés, de goûter un peu de repos ; il se délasse en voyageant ; et ces voyages de plaisir sont des voyages d’affaire, car le cinématographe encaisse des recettes fabuleuses, qui, à Paris seulement, dépassent chaque dimanche six mille francs... M. Lumière dont le nom est aujourd’hui connu dans le monde entier, est parti de très bas. Je suis curieux de savoir les événements de sa carrière, par où il a passé avant d’arriver à la fortune.
— Venez donc déjeuner sans cérémonie... On est mieux, pour causer, les coudes sur la nappe ; je voue conterai ma vie...
Je n’ai eu garde de manquer au rendez-vous. J’ai trouvé M. Lumière devant un journal anglais qu'il était en train de pointer au crayon rouge.
— Tenez ! me dit-il, depuis que notre cinématographe a réussi, nous sommes entourés de voleurs ; On nous pille sans vergogne ; et les Anglais y mettent une effronterie !... Voici l’expédient qu’ils ont imaginé, Ils annoncent, par insertions dans la presse, qu’ils sont en mesure de fabriquer nos appareils (french cinématographes) ; ils les vendent trois mille francs et ils exigent le payement immédiat du quart, à titre d’acompte. Le client envoie ses sept cent cinquante francs. Il reçoit une affreuse lanterne dont il refuse de prendre livraison. Mais la somme versée demeure acquise, et le tour est joué... Nous allons dépêcher à ces messieurs une jolie feuille de papier timbré...
... Cependant, les hors-d’œuvre sont servis ; l’omelette au lard fume sur la table, le vin blanc rit dans nos verres... C’est l’heure des confidences. Le « père Lumière » entame sa narration et me retrace, avec un plaisir visible, les étapes qu’il a franchies. Il est doux, quand on est au port, de se rappeler les dangers courus.
A vrai dire, M. Lumière n’a pas eu d’aventures extraordinaires. Son histoire pourrait figurer dans les récits de la morale en action, c’est celle d’un bon ouvrier qui est devenu un bon patron. Il a lutté, il s’est bien conduit,il a été récompensé. Rien n’est plus édifiant.
A seize ans, M. Lumière était apprenti peintre d’enseignes et il rêvait de s’illustrer dans un art plus relevé ;il suivit un cours de dessin dirigé par un vieil artiste nommé Constantin. Lorsqu’arriva le moment de la conscription, il n’avait pas les deux mille francs nécessaires pour se procurer un remplaçant. L’excellent Constantin, qui s’était pris d’affection pour lui, les lui prêta sur ses maigres ressources. Et M. Lumière put aller établir à Besançon près de Lyon, des ateliers de photographie. Il vivota, tant bien que mal, jusqu’à la guerre, élevant sa nombreuse maisonnée. L’idée lui vint de créer en France l’industrie que Monkhoven avait fondée en Belgique ; il fabriqua des plaques au gélatino-bromure. Secondé par son fils, il trouva ce qu’il cherchait, un procédé plus pratique, et plus rapide. Son établissement prospéra, acquit un énorme développement. Il emploie maintenant plusieurs centaines d’ouvrier, qui sont groupés autour de lui, comme les abeilles d’une ruche. Et c’est une ruche, en effet, où tout le monde besogne. Les chefs donnent l’exemple aux soldats. MM. Auguste et Louis Lumière ont aidé dans leurs expériences MM. Marey et Lippmann, de l’Institut. Ils poursuivent sans cesse de nouvelles découvertes. Après le cinématographe, ils se sont remis à la photographie des couleurs, ils ont obtenu des résultats remarquables qui ne tarderont pas à nous être révélés. Ils comptent, en superposant les couleurs fondamentales, le jaune, le rouge, le bleu, obtenir l’image de la nature. Il s’ensuivra une révolution dans la photographie, dans l’illustration et dans l’impression typographique. Comment ne pas se passionner pour de telles recherches ? La famille Lumière mérite son nom. Elle veut dérober au soleil tous ses secrets.
— Et la question sociale ? Elle doit vous préoccuper, en votre qualité d’industriel... Pensez-vous qu’on arrive à résoudre le problème ? Croyez-vous à l’union des classes et à l’extinction du paupérisme ?
M. Lumière me regarde en clignant de l’œil d’un air malin.
— Peut-être ! dit-il.
Je le prie de s’expliquer ; et, tout en piquant dans son assiette les pommes de terre soufflées et en si rotant le châblis-moutonne, il m’expose son idée.
— J’ai essayé, m’explique-t-il, de tous les moyens pour améliorer la condition de mes ouvriers'. J’ose affirmer qu’ils sont mieux traités dans mon usine que partout ailleurs. D’abord je constituai à chacun, par donation gracieuse, un livret de caisse d’épargne, en stipulant qu’ils ne pourraient palper ces économies qu’en cas de renvoi ou de départ volontaire. Au bout de la première année, la plupart me quittèrent, pour toucher leur pécule, et je compris que cette façon de procéder ne valait rien. Alors j’imaginai un autre expédient. Quelqu’un appela mon attention sur la caisse nationale des retraites. Je n’eus pas à aller chercher plus loin. Je tenais la solution... Si l’on y avait recours plus communément, bien des misères, bien des malentendus seraient évités.
Voici les mesures que M. Lumière a adoptées. Il a décidé ses associés à s’imposer un sacrifice. Ils ont mis sur la tête de chaque ouvrier une somme de quarante francs et ils leur ont dit : « Nous verserons, pour vous dix centimes par jour, mais à condition que, de votre côté, vous versiez également dix centimes. Nous réglons notre conduite sur la vôtre. Soyez sages, prévoyants ; nous vous récompensons en secondant votre effort. Mais si vous n’avez pas l’énergie de prélever sur votre gain ce léger impôt, ne comptez pas que nous venions à votre aide... » Tous les ouvriers de M. Lumière, ou presque tous, ont suivi ce conseil. À la fin de la semaine, quand le caissier leur remet leurs émoluments, ils lui rétrocèdent spontanément la petite somme qui doit aller augmenter leur réserve. A la fin de l’année, les vingt centimes quotidiens accumulés représentent soixante-douze francs... Au bout de vingt ou trente ans, lorsqu’il est invalide, le travailleur possède une rente qui le met à l’abri de la misère.
— Vous voyez l’avantage de cette combinaison, reprend M. Lumière... Non seulement elle assure à l’ouvrier un certain bien-être, mais elle lui donné la dignité, l’indépendance. Il reste maître de ses actes, il n’est pas lié à un patron qui l’opprime ; il peut à son gré, changer d’atelier, il emporte avec lui ses économies qu’il a toujours la faculté de grossir. Il peut enfin disposer de son capital, le réserver ou l’aliéner, selon qu’il veut le laisser à ses proches ou le mettre à fonds perdus. Dans le premier cas, il touche six cents francs de rente ; dans le second, douze cents. Et ses enfants, sachant qu’il peut les frustrer, s’ils le mécontentent, ont pour lui beaucoup d’égards. Ainsi, cette Caisse nationale des retraites répond à tous les besoins. Je ne vois pas pourquoi on va chercher si loin des remèdes chimériques, quand on en a un tout prêt sous la main...
Ce discours respire la plus franche conviction. M. Lumière ne me cache pas la pitié que lui inspire l’agitation stérile du Parlement. Il a eu jadis quelque velléité de se mêler à la politique, mais vraiment ce qui se passe l’écœure. Trop de charlatanisme d’un côté, trop d’aveuglement de l’autre ! Ma foi ! que les députés se débrouillent au milieu de leurs intrigues. Il les regarde agir et il les juge en spectateur désintéressé. Tout ce qu’il leur demande, c’est de ne pas infliger aux laborieux qui par viennent à l’aisance par l’intelligence et te travail des charges exorbitantes, un nouvel impôt sur le revenu !...
— En somme, cher monsieur, vous n’avez rien à désirer. Vous êtes comblé de tous les biens. J’ai donc rencontré un homme heureux !
Mon amphitryon en convient de bonne grâce... Le ciel lui a donné fine santé vigoureuse ; il' s’est efforcé de vivre conformément au devoir : il fume en ce moment un cigare exquis ;ilk n’a, autour de lui, que des sujets de satisfaction... Il me confie, en termes émus, ses joies paternelles. J’ai quelques scrupules à révéler ces détails intimes, et pourtant il est bon, il est réconfortant de les divulguer et de montrer les solides vertus qui s’abritent au foyer de notre bourgeoisie provinciale... La famille Lumière est un sujet d’édification pour la cité lyonnaise... Elie est contemporaine des temps bibliques... Jugez plutôt :
Le père, la mère et les fils ont vécu côte à côte, collaborant à la même œuvre, sans que jamais leur tendresse ait été troublée par aucun dissentiment. Lorsque les fils furent d’âge à se marier, le père s’en alla trouver son voisin, son vieil ami, un riche brasseur de la Croix-Rousse. Il lui dit : « Voulez-vous que mes garçons viennent faire danser vos filles ? Si ces enfants se plaisent, ils s’épouseront. — J’y consens volontiers » dit le voisin. Ainsi fut fait. Les deux frères épousèrent les deux sœurs. Un an plus tard, le fils du brasseur épousait la fille de M. Lumière. Il reste, de part et d’autre, un gars de quinze ans et une fillette de onze. Et l’on espère bien que la petite dernière épousera le petit dernier... Tout ce monde est étroitement uni. On travaille ferme pendant la semaine ; le dimanche, on se réunit. On déjeune chez l’un des beaux-pères et l'on dîne chez l’autre. Et la postérité grossit... Les têtes blondes se multiplient...
—Nos gamins n’ont pas à se plaindre, ajoute en riant M. Lumière puisqu’à eux six ils n’ont que deux belles-mères !
N’est-ce pas charmant ? On se représente cet intérieur patriarcal, l'usine qui bourdonne et, tout auprès, la maison paisible et pleine d’enfants, égayée par le charme des jeunes ménagères... C’est une comédie de Sedaine, c’est un conte d’Alphonse Daudet.
Je conçois que M. Lumière soit optimiste. Il l’est, n’en doutez pas.
« Je ne sais pourquoi, m’a-t-il dit, on se plaint toujours de l'humanité ; il y a pourtant de bonnes gens sur la terre ; j’ai rencontré le bon peintre Constantin qui m’a secouru à un moment critique. Chacun rencontre ici-bas son bon Constantin. Le tout est de ne pas fermer les yeux quand il passe... »
Il s’est inspiré de cet exempte ; il lui est arrivé souvent de jouer le rôle du bon Constantin, et, s’il a fait beaucoup d’ingrats, il s’est attaché quelques cœurs fidèles.
Tel m’est apparu M. Lumière, tels furent ses discours. Certains trouveront fade le roman de ce brave homme... Et pourtant cela repose des maîtres chanteurs !...
ADOLPHE BRISSON.


Le Temps, Paris, 7 avril 1896, p. 2. 

A. Elbert, "Chez Lumière", Le Petit Marseillais, Marseille, 3 mars 1897, p. 1.

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