Albert KIRCHNER, dit LÉAR

(Hambourg, 1860-Paris, 1902)

Jean-Claude SEGUIN

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Auguste, Théodore, Clément Kirchner (-≤ 1894) épouse Auguste, Christine, Emilia Steingrand ([1823]-≥ 1902). Enfant(s) :

  • Albert, Jean, Fritz Kirchner (Hambourg, 08/09/1860-Paris 14e, 11/05/1902) épouse (Paris 10e, 01/02/1894) Marie Prost (Tarare, 10/07/1861-)

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Le Photographe ([1879]-1896)

Nous ignorons tout de son enfance et de son installation en France. Dès la fin des années 1870, il est préparateur dans plusieurs grandes maisons de Paris, puis s'installe à son compte et ouvre un atelier photographie au 50, rue Saint-Lazare (Paris 9e), fin 1882 ou début 1883, et c'est le 15 janvier 1883 qu'il fonde la société en nom collectif " Kirchner dit Léar et Cie ", à la même adresse. Ultérieurement, il déménage rue d'Amsterdam.

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"Photographie Léar"
L'Europe artiste, Paris, 7 janvier 1883, p. 4
"portrait d'enfant"
Léar, rue St-Lazare, 50, Paris, c. 1885
© Col. Jean-Claude Seguin

Enfin, on le retrouve à la fin des années 1880, au 21, rue Clauzel où il va commencer son commerce de photographies pornographiques, sous le pseudonyme de " Pierre Petit " - usurpant le nom d'un célèbre photographe - avec la collaboration de Mathieu Grand, chargé de la commercialisation des vues :

Kirchner, d'ailleurs, qui a l'air d'un jeune secrétaire d'ambassade, fort élégant de sa personne, n'avait qu'à parcourir les établissements où l'on s'amuse pour se procurer des modèles. Il donnait litéralement un cachet de vingt francs par séance, mais il faut dire qu'il en prenait pour son argent, exigeant vingt et trente poses variées en une demi-heure.


Le XIXe siècle, Paris, 7 mai 1892, p. 3.

Le parquet ayant eu vent de ce commerce illicite va faire procéder à l'arrestation de tout ce petit monde, dès le 29 novembre 1891, et nous laissons le même quotidien exposer les faits, avec une pincée d'humour :

LE DEMI-MONDE AU DÉPÔT
Nos belles impudiques chez le photographe, puis chez le juge d'instruction.-Il y a commerce et commerce
Depuis quelque temps déjà, l'attention du parquet était appelée sur un genre de commerce auquel se livrait un photographe - qui ne devait pas toujours s'embêter. Ce photographe opérait avec des modèles vivants, non sans talent d'ailleurs. Sa clientèle se composait de demi-mondaines très cotées dans le hig-life [sic], qui mettaient à profit les absences de leur amant en venant se grouper devant l'objectif en des attitudes aussi impudiques que... possibles.
Quelques-unes, cependant, dédaignant une promiscuité compromettante, posaient isolées ; d'autres, leur pudeur se refusant à une nudité complète, se couvraient... d'un corset, ou d'une paire de bas noirs ; l'une d'elles n'hésitait pas à se coiffer d'un chapeau de gendarme ; les chastes allaient jusqu'au voile de gaze... très transparente.
Naturellement, ces photographies entraient dans le commerce et le photographe encaissait les bénéfices. Le parquet, tout en rendant hommage à l'art du praticien, au groupement des jolies pécheresses dont on ne laissait rien ignorer, et à la beauté de leurs formes, a dû constater que toutes ces photographies constituaient une série d'outrages aux bonnes moeurs.
Le propagateur de ces nudités, un sieur Kisher [sic], dit Lear, âgé d'une quarantaine d'années, avait des représentants un peu partout : en France, en Allemagne, en Belgique et en Hollande. Prévenu, on ne sait comment ni par qui, que le parquet s'occupait de son petit commerce, il s'était réfugié à Bruxelles. C'est dans cette ville protectrice de la pornographie qu'il a été pincé et mis en état d'arrestation.
Un grand nombre de photographies représentant les traits de ces " honnestes dames " furent saisies, et hier, dans l'après-midi, plusieurs des " modèles " ont été arrêtées par le service de la sûreté. Il y a eu des pleurs et des grincements de dents dans le cabinet du juge d'instruction. Toutes les inculpées - en toilettes ultra-chic - protestaient de leur innoncence. Quelle innoncence !
- Nous ignorions, pleuraient-elles, le commerce " infâme " de M. Lear. Maintenant, on va partout pouvoir apprécier nos charmes ! Quelle lâcheté !
Un vrai lapin, quoi "
L'une d'elles a eu ce mot superbe :
- Je me figurais que c'étaient des photographies de famille et non des photographies destinées au commerce !
Malgré leurs protestations, brunes et blondes, la plupart jolies, et toutes certainement aimables, ont été écrouées au Dépôt, laissant dans le cabinet du juge des parfums et des odeurs qu'on ne trouve généralement pas dans un cabinet de magistrat.
Elles ont imploré leur liberté, en invoquant la protection d'amis puissants appartenant au monde des lettres, des sciences, des arts et de la... politique.
Peut-être celles qui ont posé seules seront-elles relâchées, mais les " groupées " ont bien peu d'espoir de ne pas passer devant la police correctionnelle.


Le XIXe siècle, Paris, 30 novembre 1891, p. 1.

Sans doute alerté par ce qui est en train de se produire, Albert Kirchner s'est déjà réfugié en Belgique d'où il va être extradé quelque temps plus tard. Dans le négoce, sont également impliqués, outre les jeunes filles,  Prosper Hussot, Joseph Steffene et Eustache Brochet, dite Hélène de Verneuil. Les affaires sont florissantes, plus de 800 000 photographies vendus en France et en Europe (La Lanterne, Paris, 7 mai 1892, p. 2).

En mai 1892, le procès des inculpés se tient à Paris, à l'issue duquel Albert Kirchner est condamné à quinze mois de prison, 500 francs d'amende et cinq ans d'interdiction de séjour. Il ne semble pas avoir accompli la totalité de sa peine puisque, d'après Coissac (Coissac, 1925, 384), il est employé à la photographie Ogerau, en 1896. L'année précédente, un drame a secoué cette maison : le 13 juillet 1895, le directeur de l'établissement, Alfred Fromentin, tire sur Félix Antelme, son employé, et le tue. (Le Figaro, Paris, 14 juillet 1895, p. 1-2).

Les premiers essais (1896-1897)

La victime a travaillé au préalable pour d'autres photographes, comme Eugène Pirou, et son frère, Paul Antelme (Cabasse, 26/10/1854-Le Kremlin-Bicêtre, 24/06/1900), représentant de ce dernier, est un futur collaborateur d'Albert Kirchner. Ces relations lui permettent de collaborer avec le célèbre photographe pour lequel il va tourner plusieurs films dont le célèbre Coucher de la mariée. Son expérience dans le domaine de la photographie pornographique est sans nul doute un atout et explique cette rencontre pour le tournage de "déshabillés" :

En 1896, le photographe le plus considéré de Paris, le photographe des rois, comme on disait alors, Eugène Pirou, dont l'hôtel particulier du boulevard Saint- Germain n'est qu'une vaste antichambre, comme aussi ses salons de pose de la rue Royale, est gagné au cinéma par son nouveau chef-opérateur, M. Léar, précédemment attaché à la maison Ogereau [sic], installée sur ces grands boulevards où tout déjà est imprégné de la nouvelle merveille. Une série de poses plus ou moins risquées de nos plus jolies, sinon de nos plus grandes actrices, dont il a fait un album de « visions d'art », suggère à Léar l'idée d'un scénario accepté par Pirou. Ainsi fut réalisé le Coucher de la mariée, grand film de 60 mètres, dont le succès fut énorme.


Guillaume-Michel Coissac, Histoire du cinématographe des origines à nos jours, Paris, Éditions du Cinéopse/Librairie Gauthier-Villars, 1925, p. 384.

On peut estimer que la collaboration avec Eugène Pirou s'étend jusqu'à la fin de l'hiver 1896-1897 et que les films présentés au préalable par ce dernier pourraient lui être attribués. Il est sans aucun doute significatif qu'Albert Kirchner et Paul Antelme déposent un brevet, le 8 janvier 1897, pour un "apppareil chronophotographique perfectionné". Cela semble ouvrir une nouvelle étape dans leur carrière respective, ce que confirme Coissac :

Pareil à Thémistocle, Léar sent sa quiétude troublée par les lauriers de Pirou. Une noble émulation s'empare de lui ; il appelle un ouvrier de Joly, M. Héry et, ensemble ils combinent un appareil de prise de vues et de projections pour lequel un brevet est pris le 8 janvier 1897.


Ibid. p. 385.

Avec ce nouvel appareil, Albert Kirchner va donc avoir la possibilité de tourner lui-même des films et c'est au mois de mars 1897 qu'il rentre en contact avec Henri Levesque, alias Frère Basile-Joseph, le pro-directeur de l'Institution Saint-Nicolas. Étrange rencontre entre un personnage connu pour avoir eu maille à partir avec la justice en raison de son commerce de photographies pornographiques et un homme d'église, entièrement dévoué à sa mission éducative. Ce dernier organise des représentations de la Vie du Christ, avec ses élèves, qu'il donne, à partir du 28 mars 1897, au Bazar de la Charité, rue Jean-Goujon, là où quelques semaines plus tard, un incendie provoque une catastrophe où plus de 200 personnes périssent. Ces tableaux vivants connaissent un succès retentissant et Albert Kirchner se charge de prendre des vues cinématographiques. L'entente entre les deux hommes décide Léar à solliciter Frère Basile pour la réalisation de courtes saynètes :

Le Frère Basile y consentit. Il imagina de petites scènes très simples, qui étaient alors le dernier mot du cinéma. Les bandes n'avaient pas plus de 20 mètres. Les répétitions avaient lieu dans la cour et lorsque tous les artistes, sans exception, vivaient pleinement leur rôle, Lear enregistrait, de façon à donner l'illusion d'une scène réelle de l'existence quotidienne.
Pour créer l'ambiance, le Frère Basile usait de toutes les circonstances favorables. Des maçons exécutaient-ils des réparations dans la cour de l'école, ils devenaient les acteurs d'un petit film : Le Lecteur distrait. Tandis que les ouvriers gâchaient le mortier, un des acteurs du cher Frère passait, absorbé dans la lecture de son journal : les maçons se moquaient de lui, qui ne les voyait pas, et lui aspergeait d'eau son journal. Le distrait, rappelé subitement à la réalité, s'emportait tumultueusement et, de fureur, s'en allait trébucher en plein dans le mortier, tandis que les ouvriers se tordaient de rire.
Le Frère Basile composa ainsi pour Lear une douzaine de films, dont voici quelques titres : L'AveugleL'OrdonnanceLa Bataille d'oreillersToto aéronauteL'ApprentiL'Arroseur arrosé, réplique du fameux film de Lumière, mais en beaucoup mieux...


Anon., p. 300-301.

Ce témoignage peut être doublé par celui de Coissac qui dans son Histoire du cinématographe des origines à nos jours évoque lui aussi des tournages :

Mettant à profit les leçons du Fr. Basile, Léar s'essaya dans la composition originale et produisit quelques œuvres très remarquées, comme les Dernières Cartouches, sujet analogue à celui déjà traité par Méliès ; il fit preuve d'un art consommé de la mise en place des sujets, de l'action des personnages et de leur éclairage, et d'une connaissance approfondie de toutes les ressources de la photographie. Ainsi il réalisait déjà les qualités du metteur en scène moderne : culture générale ; sens des moyens et de la technique. Notons encore qu'il ne laissait à personne le soin de développer ses négatifs et de tirer le premier positif. Pourquoi n'éprouverions-nous pas quelque orgueil d'avoir été son élève et un peu son assistant ? N'est-ce pas lui qui nous conquit définitivement au cinéma, et, en nous faisant mieux comprendre son pouvoir tout-puissant sur les masses, nous prépara à entrevoir son avenir et à nous élever, des premiers, contre l'usage démoralisateur qu'en pouvaient faire certains mauvais marchands.


Coissac, p. 387.

Dans le supplément de La Mise au Point  (mai 1898), organe de la maison Gaumont entre les numéros 76 et 95, on retrouve les films Léar cités dans Henri Levesque (Frère Basile-Joseph)... et par Coissac mais on en trouve d'autres dont les caractéristiques physiques (métrage, prix, voire thème) sont similaires. On peut raisonnablement penser qu'aux films déjà cités, il faudrait ajouter les autres, ce qui nous donnerait une idée assez complète de la production de Léar.

L'exploitation du biographe français : le café Frontin et le Musée Oller (1897-1898)

La collaboration entre Frère Basile et Albert Kirchner ne dure, sans doute, que quelques mois, jusqu'à la fin des cours de l'Institut Saint-Nicolas. Toujours est-il que dans le courant du mois de septembre, Léar dépose un nouveau brevet pour un Biographe perfectionné dit "Biographe Français" (brevet 270.671 du 22 septembre 1897). Il s'agit en réalité d'un appareil destiné à tout public, plus petit que le précédent, réalisé avec le concours d'A. Héry :

Enfin l'appareil chronophotographique, dénommé plus tard le Biographe français, breveté le 8 janvier 1897, sous le n° 262.913, par Kirchner, dit Lear, et Antelme. Cet appareil servait à la fois pour la prise de vues et la projection. Un grand modèle servit longtemps à la projection au musée Oller, installé dans les sous-sols de l'Olympia. Un modèle plus réduit, construit par M. Héry, dont les ateliers étaient alors rue Daubenton, fut exploité pendant plusieurs années par le service des projections de la Bonne Presse, que nous avions créé quelques années auparavant ; il avait ceci de particulier qu'il s'éclairait avec une forte lampe à pétrole à 20 mèches ; puis on y adapta l'éclairage au gaz acétylène alimenté par un générateur de Trouvé, un ancêtre dans son genre.


Coissac, 281-282.

L'appareil est immédiatement mis en vente et le constructeur fait passer des annonces dans les journaux. Il semble d'ailleurs que les deux modèles soient alors disponibles, dans la mesure où le prix va de 650 fr à 275 fr, à deux adresses distinctes.

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Le Petit Journal, Paris, 23 septembre 1897, p. 4 Gil Blas, Paris, 7 octobre 1897, p. 4

Afin de pouvoir organiser la vente et l'exploitation du Biographe français, Albert Kirchner s'associe avec son ancien complice et Louis Pacon (Paris, 28/11/1823-Saint-Maurice, 07/05/1909) un imprimeur-lithographe :

Peu après Léar s'associe avec Antelme, représentant de Pirou, et M. Pacon, honnête imprimeur lithographe, qui dispose de quelques capitaux. A l'exemple de Lumière et de Pirou, on produira des films, et, pour les exploiter, on utilisera les sous-sols de l'Olympia où, déjà, siège le musée Oller


Ibid. p. 385.

Le café Frontin, qui a dejà organisé des projections en 1896, va accueillir dans les premiers jours d'octobre le Biographe Français " Léar ". La presse n'est guère plus loquace sur ces nouvelles projections de vues animées qui commencent vers le 7 octobre 1897 (La Justice, Paris, 8 octobre 1897, p. 4). Le cinématographe Frontin est annoncé jusqu'au mois d'avril (La Justice, Paris, 19 avril 1898, p. 4.)

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La Justice, Paris, 8 octobre 1897, p. 4 Cinématographe perfectionné Frontin
(publié dans Gianati, 2012)

© Collection privée

Le Musée Oller va offrir, lui aussi, des projections d'images animées vers la fin de l'année 1897, avec le Biographe Français de Léar :

Immense succès au musée Oller, 28, boulevard des Capucines, avec les projections géantes animées du biographe français Léar. La dimension surprenante des projections, la nouveauté, la composition artistique des vues en font un éblouissant spectacle.


Le Journal, Paris, 7 décembre 1897, p. 4.

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Prospectus "Musée Oller"
© http://cinematographes.free.fr
Les Nouvelles pour rire, Paris, 1898, p. 7

En l'absence de documents, il reste difficile de savoir si ces projections se sont étalées dans le temps. Par ailleurs, la presse n'évoque plus le cinématographe, mais des sèances ont encore lieu, semble--t-il, au début de l'année 1898.

Le Pèlerinage à Jérusalem (17 décembre 1897-22 janvier 1898)

Afin de nourrir son catalogue, Albert Kirchner accompagne,en Palestine, le responsable du pèlerinage, Vincent de Paul Bailly de Surey (1832-1912) alias le père Bailly. Le cinématographe s'invite ainsi à ce séjour en Palestine. De fait, l'appareil qui est embarqué appartient à la Bonne Presse et c'est Léon Berteaux, directeur de l'imprimerie de la Maison de la Bonne Presse, " accompagné de plusieurs opérateurs de ses ateliers de  photographie " (Barbier, 31), qui en est le responsable. Il est difficile de savoir quel est le rôle dévolu à chacun - Albert Kirchner n'apparaît pas au nombre des pélerins -, même si l'on peut admettre, sans difficulté, que Léar qui est aux manettes du cinématographe. Ce " pélerinage de pénitence " en Terre Sainte se déroule du 17 décembre 1897 au 22 janvier 1898, avec environ 200 pèlerins à bord de La Nef-du-Salut. Grâce aux Lettres de " Jeanne " et à celles de F.-J-A. Barbier , nous savons que l'appareil d'Albert Kirchner tourne dès les premiers moments de ce voyage :

Pendant ce temps, les appareils photographiques fonctionnent de tous les côtés. Le cinématographe enregistre cette cérémonie du départ. On acclame Monseigneur, Léon XIII, les saints de Provence.


Jeanne, p. 8

Il existe dans le catalogue Gaumont (GAU 1898-05) plusieurs vues tournées à Marseille et dont l'auteur est très probablement Albert Kirchner : Chargement d'un bateau à MarseilleCours BelzuncePort de la Joliette... et une Bénédiction d'un bateau, sans doute celle qui a été cinématographiée lors de la cérémonie du départ.

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 La Nef-du-Salut
© La France illustrée, nº 1208, 22 janvier 1898, p. 88
R.P.Bailly
Le Nouveal Art Cinématographique, nº 5, janvier 1930, p. 9.
© Cinémathèque Française

Le cinématographe est totalement intégré à la vie des pèlerins et, au cours du voyage, à plusieur reprises, des séances vont être organisées. La première dont il est fait mention a lieu sur La Nef-du-Salut :

[samedi 18 décembre 1897]
À midi et demi, on sonne la conférence. Tout le monde est invité à descendre à fond de cale, où l'on a aménagé une grande salle  pour les réunions récréatives. Mais avec Marie-Antoinette nous n'osons affronter les odeurs de la machine, et nous restons sur le pont, où nous pouvons librement nous abandonner à nos méditations contemplatives.
Au retour de la conférence, on nous en rend compte. On y a vu le cinématographe, et on y a entendu quelques abbés éloquents, dit-on.


Jeanne, 17.

Après un échouage malencontreux qui retarde le voyage, les pèlerins arrivent à Jaffa le 30 décembre. Nous connaissons, par Coissac, une petite partie des fiilms qui sont alors tournés :  Scènes de la vie à bord, Débarquement à Jaffa, Entrée des pèlerins dans la ville Sainte, Chemin de croix à JérusalemPromenade sur les bords du Nil et Vues du Caire (Coissac, p. 387). Il faut y ajouter les titres de films qui figurent dans le catalogue Gaumont. Jeanne rapporte l'intérêt et la surprise de ceux qui découvrent le cinématographe. Une séance est ainsi donnée à Notre-Dame-de-France, le 2 janvier 1898 :

Cette intéressante promenade se termine le soir par un Salut solennel chez les Frères des écoles chrétiennes, et par une séance de cinématographe à Notre-Dame de France.


Jeanne, p. 74.

Quelques jours plus tard, les vues animées sont présentées à des prêtres grecs :

Hier soir, nous avons eu à l'hôtellerie une séance de cinématographe offerte aux prêtres grecs. Ils n'avaient jamais rien vu de pareil et manifestaient une admiration réjouissante.


Jeanne, p. 96.

Ainsi que le souligne F. J. A. Barbier, le pèlerinage est particulièrement bien organisé, et Albert Kirchner participe pleinement aux distractions que le Père Bailly a prévu pour les pèlerins et pour les autres... :

Jérusalem, jeudi 6 janvier ...]
La direction de notre pèlerinage ne néglige aucune occasion de nous procurer des distractions. C'est dans ce but que, chaque soir, ont lieu dans notre hôtellerie des séances de cinématographe. Cet instrument était inconnu dans la Ville Sainte ; aussi a-t-il excité la plus  vive curiosité et obtenu le plus grand succès. Les communautés catholiques, et même non unies, sont accourues l'applaudir à tour de rôle.


Barbier, 414-415.

Il est clair que le cinématographe n'est pas simplement un objet de distraction pour les pèlerins, il joue un rôle idéologique et les nombreuses vues qu'Albert Kirchner prend au cours de ce voyage sont destinées à une forme de propagande religieuse. Il suffit d'ailleurs de reprendre les quelques mots que le père Bailly écrit depuis Jérusalem pour mesurer tout l'intérêt qu'il porte au cinématographe :

Jerusalem, 5 janvier 1898
[...]
Le cinématographe a été bien accueilli de tout le monde et a fait merveille.


La Croix, Paris, 18 janvier 1898, p. 1.

À peine quelques jours après son retour en France, Albert Kirchner va déposer un nouveau brevet (brevet 274.531 du 31 janvier 1898) pour un appareil chronophotographique dit " Biographe Français Léar ".

Les dernières années (1897-1902) 

À en croire l'historien Coissac, Léar est une figure exceptionnelle des origines du cinématographe. De toute cette production, nous ignorons presque tout, excepté les Dernières Cartouches, un " classique " revisité par Albert Kirchner. On peut penser, sans risque de se tromper, que le catalogue Gaumont contient un certain nombre de titres dont l'auteur est Léar, puisque la société rachète vers mars ou avril 1898 la production d'Albert Kirchner. D'ailleurs, c'est Coissac qui nous informe sur un élément qui ne manque pas d'étonner et qui concerne les choix de format dans la production Léar :

Après avoir usé de bandes ordinaires du type Lumière, Léar s'appliqua, sans succès d'ailleurs, à établir des pellicules de format beaucoup plus grand et il revint au film normal. Entre-temps, le service des projections que nous dirigions était devenu un des meilleurs clients de la Société Léar, Antelme et Pacon. 


Coissac, p. 387.

De quel format " beaucoup plus grand " s'agit-il ? Existe-t-il un lien entre ce format et celui du chronophotographe Demenÿ de 60 mm ? Impossible actuellement de le savoir. pour des raisons qui restent encore aujourd'hui mystérieuses, Albert Kirchner va abandonner sa production cinématographie et vend son fonds à Léon Gaumont :

M. Léon Gaumont, qui avait perdu un temps considérable à vouloir imposer un format spécial de pellicule (60 millimètres de large) adapté au chronophotographe Demenÿ qu'il construisait, tentait de reprendre son avance et tournait pour ainsi dire nuit et jour ; il réunit bien vite un répertoire extrêmement varié qui, à la fin de 1897, s'augmenta de tous les négatifs de Léar.


 Ibid., p. 388.

Léar rentre de son voyage en Palestine à la fin du mois de janvier 1898. Curieuse coïncidence, dans les premiers jours de février, un appareil nommé " le Biographe universel ", propriété de MM. Borney et Desprez, projette à Argenteuil des vues qui appartiennent précisément au répertoire Léar comme Le Saut du murAu réfectoireEn classe ou Les Dernières Cartouches. Sans doute s'agit-il de la fin de l'exploitation, puisque ces mêmes films seront en vente chez Gaumont, dès le mois de mai 1898 ("Liste des vues animées", Supplément de La Mise au point, nº 2, mai 1898, p. XII). Au-delà de cette date, nous ne savons plus rien de précis concernant Albert Kirchner. À la fin de l'année 1898 et dans les premiers mois de 1899, A. Héry, le constructeur du "Biographe Français", met en vente du matériel cinématographique, dont plusieurs appareils de projection. Au printemps 1900, une dernière publicité est publiée sur le Biographe français.

lear biographe vente hery
Gil Blas, Paris, 24 décembre 1898, p. 4 Le Journal, Paris, 18 mars 1899, p. 4
lear biographe francais 01
La Justice, Paris, 22 avril 1900, p. 4

Albert Kirchner décède à l'hôpital Sainte-Anne en 1902.

Bibliographie

ANON., Henri Levesque (Frère Basile-Joseph) 1858-1933, Paris, Librairie Générale de l'Enseignement Libre, 1933, 382 p.

BARBIER F.-J-A., Lettres d'un pèlerin sur le XVIIe pèlerinage en Terre Sainte (17 décembre-22 janvier 1898), Paris, Maison de la Bonne Presse, 1898, 632 p.

COISSAC G. MIchel , Histoire du cinématographique, Paris, Cinéopse/Gauthier-Villars, 1925, p. 384-387.

GIANATI Maurice et Laurent MANNONI, Alice Guy, Léon Gaumont et les débuts du film sonore, Leicester, John Libbey Publishing, 2012, 258 p.

JEANNE, Lettres d'une pèlerine, Paris, Lamulle et Poisson Ed., 1898, 128 p.

3

1896

1897

MARS

SCÈNES DE LA VIE DU CHRIST (Léar)

AVRIL-DÉCEMBRE

1897 (décembre) -1898 (janvier)

PÉLERINAGE EN PALESTINE et en ÉGYPTE

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