Alice GUY

(Paris, 1873-Wayne, 1968)

guyalice

 

Jean-Claude SEGUIN

1

Marc, François Guy (Villards-d'Héria, 24/07/1807-Paris 11e, 29/04/1849) épouse (1835) Marie, Joséphine Forestier (Morez, 08/09/1811-). Enfants :

  • Élise, Séraphine Guy (Morez, 13/02/1836-)
  • Émile Guy (Morez, 05/08/1837-Paris 6e, 05/01/1891) épouse (Clichy, 18/07/1865) Marie, Clotilde, Franceline Aubert (Thorens-Glières, 01/08/1847-[07/1933]), fille d'Alphonse Aubert et de Stéphanie Pujo. Enfants :
    • Alphonse, Louis, Émile [Alfonso, Luis, Emilio] Guy (Santiago du Chili, 03/08/1866-Paris 18e, 16/05/1880).
    • Julia, Joséphine Guy (Valparaiso, 31/12/1867-Marseille, [1954-1959])
    • Fanny, Marie, Henriette Guy (Valparaíso, 06/11/1869-Issy-les-Moulineaux, 19/09/1953) :
      • épouse (Genève, 01/05/1890) Alexandre, Jean-Marie Giontini (Genève, 30/03/1863-<1935) et divorce (29/06/1896).
      • épouse (Paris 19e, 18/12/1902) Victor Auguste Pargnien (Paris, 02/10/1854-Vattelot-sur-Mer, 15/03/1915).
    • Marguerite, Marie, Louise Guy (Santiago du Chili, 25/05/1871-Paris 19e, 26/02/1902) épouse (Genève, 09/04/1891) Samuel, Charles Pin (Chêne-Bougeries, 30/03/1859-).
    • Alice, Ida, Antoinette Guy (Saint-Mandé, 01/07/1873-Wayne, 24/03/1968) épouse (Paris 19e, 06/03/1907) Herbert, Réginald, Gaston Blaché Bolton (Londres, 05/10/1882-Santa Monica, 24/10/1953) et divorce ([1922]).
  • Anne-Sophie Guy (Morez, 18/08/1839-)
  • Albertine Guy (Morez, 16/03/1841->1889) épouse (Paris 6e, 20/12/1862) Pierre Lucien Slanka (Nontron, 22/06/1837-Paris 10e, 19/03/1889)
  • Marie, Émelie Guy (Morez, 13/08/1845-)
  • Marie, Amélie Guy (Paris, 13/01/1849-) épouse (Santiago du Chili, 07/05/1871) Pierre, Ernest Bailly.

2

Émile Guy exerce déjà la profession de libraire au moment de son mariage avec Marie Aubert, en 1865. Quelques jours après, le couple s'embarque pour Valparaiso (Chili) où il ouvre une librairie qui devient l'une des plus importantes du pays. Les quatre premiers enfants naissent au Chili. La dernière, Alice Guy, naît, en 1873, en France. Ses parents, qui retournent au Chili, la confie [1874] à sa grand-mère maternelle, Stéphanie Pujo qui réside à Carouge (Genève). Trois ans après plus tard [1876/1877], sa mère revient la chercher et l'emmène à Valparaiso. Après deux ans passés au Chili, son père la ramène en Europe et la laisse au couvent du Sacré-Coeur à Viry [1879] où se trouvent déjà ses trois soeurs, et retourne au Chili. Au début de la guerre du Pacifique, qui oppose le Chili au Pérou, il vend sa librairie à Émile Poncet et rentre définitivement en France. Alice est placée dans une nouvelle institution religieuse à Ferney. Le décès d'Alphonse Guy, en 1880, ramène sa mère en France. À la mort de son père, Alice Guy travaille, auprès de sa mère, à la Mutualité Maternelle, fondée en 1892, puis prend des cours de sténo-dactylographie, travaille chez des fabricants de vernis.


L'ARRIVÉE AU COMPTOIR GÉNÉRAL DE PHOTOGRAPHIE ([1895-1896])

Exception faite des mémoires d'Alice Guy - qui comportent autant d'imprécisions que d'inexactitudes et dont la publication est postérieure à son décès -, nous ne conservons que très peu de documents fiables pour connaître les premières années qu'elle a passées au service du Comptoir Général de Photographie. 

La date de son arrivée est déjà en soit sujette à caution. Si nous nous en tenons à sa chronologie, elle serait rentrée, si sa mémoire ne la trahit pas, au service de la société de Léon Gaumont en mars 1895 :

En mars 1895, si mes souvenirs sont exacts, une note de mon professeur de sténo m'avisait que le Comptoir général de Photographie cherchait une secrétaire. Une chaude recommandation accompagnait le billet.


(Alice Guy, 1976, 45)

Elle indique que quelques jours après elle a assisté, avec Léon Gaumont, à la séance historique du 22 mars 1895, à la Société d'encouragement à l'industrie nationale, au cours de laquelle les frères Lumière présentent leur cinématographe :

À notre arrivée, un drap blanc était tendu contre un des murs de la salle ; à l'autre extrémité, un des frères Lumière manipulait un appareil ressemblant à une lanterne magique. L'obscurité se fit et nous vîmes apparaître, sur cet écran de fortune, l'usine Lumière. Les portes s'ouvrirent, le flot des ouvriers en sortit, gesticulant, riant, se dirigeant soit vers le restaurant, soit vers son logis. Puis ce furent, coup sur coup, les films, devenus classiques, du train arrivant en gare, de l'arroseur arrosé, etc. Nous venions tout simplement d'assister à la naissance du cinéma.


(Alice Guy, 1976, 60)

Mais ses souvenirs la trahissent. En effet, lors de cette séance mémorable, un seul film est présenté, la célèbre Sortie d'usine. Quant aux deux autres films, dont la réalisation est postérieure, ils n'ont pu faire partie que d'un programme de l'une des autres séances que les frères Lumière vont organiser, à Paris, au cours de l'année 1895. Peut-être celle du 11 juillet 1895, à la Revue Générale des Sciences ou, plus probablement, du 16 novembre 1895, à la Sorbonne si l'on en croit ses dires :

Quelques jours plus tard le cinématographe Lumière donnait les premières séances dans les sous-sols du Grand Café, boulevard des Capucines.


(Alice Guy, 1976, 60)

En effet, la première présentation publique du cinématographe Lumière a lieu le 28 décembre 1895, quelques jours après la séance privée de la Sorbonne. L'arrivée d'Alice Guy chez Gaumont serait à situer alors entre la fin de l'automne 1895 et la fin de l'hiver 1895-1896.

Une nouvelle imprécision vient jeter le trouble sur la chronologie que propose Alice Guy. Elle prétend en effet que : " Trois mois après mon arrivée, Léon Gaumont désira vivement accompagner je ne sais quel voyage présidentiel en Algérie " (Alice Guy, 1976, 57).  Or le président Félix Faure n'effectue aucun voyage à l'étranger, en 1896. Ce n'est qu'en août 1897 qu'il se rend en Russie dans le cadre de l'alliance franco-russe (1892-1917). Quand au voyage en Algérie, il est repoussé aux calendes grecques :

M. FÉLIX FAURE EN ALGÉRIE
Paris, 7 h 50 m.- Dans une audience qu'il a accordée hier à plusieurs représentants de l'Algérie, M. Félix Faure a exprimé de nouveau son désir de visiter l'Algérie.
Je ferai, a dit le président de la République, tout mon possible pour réaliser ce désir l'année prochaine, mais, si je ne pouvais faire ce voyage en 1898, je prendrai mes dispositions pour le faire certainement en 1899.


La Dépèche tunisienne, Tunis, 7 février 1897, p. 2

Son décès prématuré, le février 1899, met un terme définitif à ses projets de voyage algérien. Et les trois mois dont parle Alice Guy nous feraient remonter au printemps 1896, époque à laquelle, elle semble avoir réellement rejoint le Comptoir Général de Photographie.

La correspondance Gaumont permet de corroborer cette hypothèse, puisque le premier courrier conservé portant sa signature date du 26 août 1896. On y trouve aussi deux autres courriers, toujours datés de 1896. Dans le premier, du mois de juillet 1896, Léon Gaumont fait référence à Alice Guy, sans la nommer  On appréciera sa réserve sur les initiatives que semble prendre Alice Guy et qui ne sont guère à son goût. Une dernière lettre du corpus Gaumont date elle du 26 novembre 1896 et elle est adressée à nouveau à Georges Demenÿ.

guy alice01 20 juillet 1896
Cher Monsieur Fleury-Hermagis,
je reçois votre lettre du 18 & je vois, en relisant la lettre qui vous a été adressée, que la secrétaire a dépassé un peu la mesure que j'avais fixée. Heureusement que nous n'en sommes pas, comme vous le dites, à de minces questions d'intérêt.
Si vous prenez chez nous les lentilles additionnelles que vous désignez par bonnettes d'approche, il y a moins que du mal & je serais très heureux dans ces conditions que vous continuiez la plus grande réclame possible pour ces malencontreuses bonnettes qui ont cependant fait bien des heureux parmi les possesseurs d'appareils à foyer fixe.
Pour l'amplificateur automatique vos explications me donnent complète satisfaction : c'est ce mot autonomatique qui me chiffonait & me laissait croire à quelques bonnettes.
Acceptez mon cher Monsieur avec tous mes remerciements pour votre réponse, l'expression de mes bien sincères & meilleurs compliments
L. Gaumont & Cie 

26 novembre 1896,
Monsieur Demenÿ, Paris
Monsieur Gaumont me charge de vous demander de vouloir bien lui apporter demain toutes les pièces se rapportant à vos divers brevets sur le Chronophotographe.
Mr Gaumont vous prie de venir demain à la première heure.
Agréez, Monsieur, nos salutations distinguées.
[A. Guy]
© Cinémathèque Française Corcy, 119 et 179-180

SECRÉTAIRE AU COMPTOIR GÉNÉRAL DE PHOTOGRAPHIE ([1895/1896]-1902)

La nouveauté que constitue le cinématographe Lumière conduit Léon Gaumont à s'allier à Georges Demenÿ, dès 1895. Ce dernier, inventeur du phonoscope qui pemet, moyennant une intervention humaine, de créer des images animées, propose à Gaumont de travailler à un nouvel appareil servant à la fois à prise de vues et à la projection, une variante du cinématographe Lumière. La particularité de ce chronophonographe (brevet du 15 juin 1896), c'est qu'il utilise une bande de 60 mm - en réalité 58 mm - ce qui permet d'offrir des projections de qualité. Nous savons que Léon Gaumont lui-même a tourné, dès le début, un certain nombre de vues comme Voitures automobilesLes nouvelles perspectives commerciales le conduisent à envisager la construction de nouveaux ateliers dans la ruelle des Sonneries. La demande part le 23 décembre 1896. L'ingénieur des mines va donner son autorisation quelques jours plus tard, le 4 janvier 1897. La permission de " Grande Voirie " est délivrée le 15 janvier 1897. La suite de la procédure se déroule conformément aux règles établies dans la construction, et le 17 mars 1897, le chef du bureau des alignements demande au Commissaire voyer du 19e arrondissement " si les travaux exécutés sont conformes aux clauses et conditions insérées dans ladite permission ". Finalement, ça n'est que le 22 juillet 1899 que ce dernier constate que " les travaux sont exécutés conformément à la demande. " Mais dans les faits, les travaux sont achevés dès le mois de juin, comme l'atteste le courrier que Léon Gaumont adresse le 10 juin 1897 à Alfred Besnier (Corcy, 1998, p. 235), auquel il souhaite " faire les honneurs de l'Atelier ". 

gaumont ateliers01 gaumont ateliers02
gaumont ateliers03 gaumont ateliers04
VO11 3476, Dossier de voirie et/ou permis de construire, ruelle des Sonneries
© Archives de Paris

Pendant ce temps-là, Alice Guy habite depuis 1896, " sous les toits d'un ancien hôtel, quai Malaquais, en face de la statue de Voltaire, un charmant petit appartement lumineux au possible ; de nos fenêtres légèrement mansardées nous jouissions d'une vue admirable " (Guy, 1976, 57) qu'elle loue avec sa mère à M. V. Piriou. Les deux femmes vont y habiter jusqu'en 1898 (Archives de Paris, locataires, DIP4 678).

guy alice malaquais guy alice malaquais2
Le Quai Malaquais : l' Institut - Coin de la rue de Seine : [photographie] / [Atget] - 1902-1903
© BNF
Maison, 5 Quai Malaquais
© Bibliothèque de l'INHA

C'est donc, sans doute, en 1899, alors que les travaux sont enfin terminés, qu'il faut situer la proposition que lui fait Léon Gaumont de s'installer, impasse des Sonneries :

C'est à cette époque que Léon Gaumont trouvant que je perdais trop de temps en allées et venues, me proposa de remettre en état un petit pavillon qu'il possédait au fond de la ruelle des Sonneries, derrière l'atelier des travaux photographiques, à quelques mètres de la fameuse plate-forme bitumée, et de me le louer pour un loyer modique (tout de même huit cents francs par an).
Voyant mon hésitation, il me promit d'installer une salle de bains et de faire défricher le jardin par un jardinier des Buttes Chaumont. Je finis par céder. J'étais déjà mordue par le démon du cinéma.


Alice Guy, p. 61.

Grâce à la correspondance du pionnier espagnol Eduardo Gimeno, nous savons que les échanges avec le Comptoir Général de Photographies (entre le 12 janvier et le 3 novembre 1900) se font, pour une bonne part, en espagnol dans une langue fort correcte. Il est facile d'imaginer que c'est Alice Guy, elle-même qui rédige ou traduit les courriers. D'ailleurs, une part significative d'entre eux portent son paraphe. L'objet principal de ces courriers est assez secondaire et a trait à l'envoi de films et aux difficultés de réception. En revanche, ils soulignent bien qu'Alice Guy reste bien la secrétaire de Léon Gaumont et qu'elle suit effectivement les dossiers.

guy alice 1900 01 guy alice 1900 1b
Comptoir Général de Photographie [Alice Guy], À Eduardo Gimeno, Paris, 24 janvier 1900
Fonds Gimeno-MAR/04/128
© Filmoteca Española

Au cours de ces années-là, Alice Guy - qui est désormais au coeur même de la maison Gaumont - reste toujours secrétaire de Léon Gaumont, mais va pouvoir être au plus près des activités cinématographiques du Comptoir Général de Photographie. Georges Hatot, qui a confié ses souvenirs à Henri Langlois et à Musidora, brosse un rapide portrait, peu flatteur, d'Alice Guy :

[...] On a rompu le contrat parce que j'avais eu une pique avec Mlle Lalis (ou Alice). Déjà elle voulait s'occuper de tout ce que l'on disait. Cela m'énervait. Et dans un geste d'impatience, je lui dis : " Vous n'avez pas de chaussettes à racommoder ? Gaumont est devenu rouge. Il s'est dit : "  C'est un type dont il faut que je me débarrasse. "
M. Langlois : Après vous, ça a été Madame Alice qui a fait tous les films ?
M. Hatot : Cela a traîné. Mlle Alice s'occupait de cela. Ils étaient tellement compétents dans le cinéma, qu'ils ont fait faire un théâtre. C'est un nommé Raymond Pages qui était chef machiniste. C'est Andois qui a construit cela. Quand ça a été fait, on ne s'en est jamais servi. C'était le contraire du cinématographe. Le plafond et le cintre, ça empêchait la lumière de passer. Voilà les compétences qu'il y avait chez Gaumont. Je n'ai jamais remis les pieds chez Gaumont.
Comme Raymond Pages était un de mes camarades, je lui ai demandé s'ils n'étaient pas fous. Il me répondit : " Moi, je m'en fous, j'ai un devis de 38.000 Frs. Il a fait son film. Ils n'ont jamais pu s'en servir. C'était bien simple : que ce soit maintenant ou que ce soit avant, c'est la négation du cinéma.


Cinémathèque Française, Commission de Recherche Historique, Georges Hatot : réunion du 15 mars 1948, CRH52-B2, 1948, p. 22-23.

L'intérêt du témoignage de Georges Hatot - qui se réfère ici au studio construit plus tard, en 1905, c'est qu'il souligne, de façon ironique, l'état d'impréparation et parfois même d'incompétence qui règne chez Gaumont dans le secteur cinématographique. Par ailleurs, le complice d'Alice Guy, Anatole Thiberville, qui tient une épicerie, 85, rue Charcot jusqu'en 1898, rejoint la société, sans doute au cours de l'année 1899.

Si Alice Guy continue de seconder Léon Gaumont, elle va également participer à la " communication " de la maison. Dès 1896, les frères Lumière ont breveté un appareil " Le Kinora " (brevet nº 259515 du 10/09/1896) dont ils vont confier l'exploitation au Comptoir Général de Photographie, en 1900. Sur une publicité reproduite à plusieurs reprises, on aperçoit une jeune femme qui regarde des images animées. Un très bref document filmé nous montre Alice Guy en train de regarder dans la même position.

kinora guyalice
Comptoir Général de Photographie
juillet 1901, nº 512
"Alice Guy" (c. 1900) 

LE PREMIER TOURNAGE (HIVER 1901-PRINTEMPS 1902)

Ce dont nous pouvons être sûrs, c'est qu'Alice Guy a bien dû gagner du galon au cours des cinq premières années passées au service du Comptoir Général de Photographie et que sa situation privilégiée lui a permis d'être au courant de bien des choses.

Et c'est ainsi que je fis connaissance avec mon nouveau domaine. C'est dans le jardin que nous plantâmes, Anatole et moi, notre premier appareil de prises de vues.
[...]
À Belleville, à côté des ateliers de tirage des travaux photographiques, on me concéda une terrasse désaffectée, au sol bitumé (ce qui rendait impossible la plantation d'un vrai décor), couverte d'une verrière branlante et ouvrant sur un terrain vague. C'est dans ce palais que je fis mes premières armes. Un drap peint par un peintre éventailliste (et fantaisiste) du voisinage, un vague décor, des rangs de choux découpés par des menuisiers, des costumes loués ici et là autour de la porte Saint-Martin. Comme artistes : mes camarades, un bébé braillard, une mère inquiète bondissant à chaque instant dans le champ de l'objectif : et mon premier film la Fée aux choux vit le jour. C'est aujourd'hui un classique dont la Cinémathèque française conserve le négatif.

guyalice03
Guy, 1976, p. 62-63. "Une reproduction du jardin où nous plantions, Anatole Thiberville et moi, notre premier appareil de prises de vues", 1902
© Guy, 1976 

Alice Guy n'a cessé d'affirmer que son premier film a été " La fée aux choux " et rien ne permet d'en douter. Elle fournit d'ailleurs de très nombreux détails qui corroborent  tout à fait ses dires. Là où les choses se brouillent, c'est toujours sur la chronologie. Elle écrit ainsi :

La Fée aux choux date de 1896 ; suivent en 1897-1898 : Les Petits Coupeurs de bois vertDéménagement à la cloche de boisVolée par les BohémiensLe Matelas.


Guy, 1976, 73.

Or, nous savons que les films dont elle parle sont plus tardifs, de 1904 ou au-delà. À cela vient s'ajouter l'existence de deux " Fée aux choux " dans le catalogue Gaumont, le premier, La Fée aux choux ou La Naissance des enfants (1900), dont nous ignorons l'auteur, et le second Sage-femme de première classe (1902) qui a été présenté sous divers titres " La Fée aux choux ", " La Naissance des enfants ", " Le Choix d'un bébé ", mais jamais, semble-t-il, sous son titre " catalogue ". Autant d'éléments qui ont contribué à une confusion casuelle ou entretenue. En ce qui concerne La Fée aux choux ou La Naissance des enfants (Catalogue 1901, nº 379), on peut estimer que son tournage a eu lieu au cours de l'année 1900 dans la mesure où il se situe entre les numéros 376 (Défilés des Malgaches envoyés à l'Exposition), tourné après l'ouverture de l'Exposition Universelle (14 avril 1900) et 381 (Départ de ballons au concours de Vincennes), filmé le 9 septembre 1900. Par ailleurs, il est annoncé comme nouveauté dans le journal britannique The Era (Londres, 10 novembre 1900, p. 30). Quant à Sage-femme de première classe, son tournage est à situer à la fin de l'hiver ou au début du printemps 1902, en effet, une présentation a lieu sous le titre " La Fée aux choux ", à Nancy, le 22 avril 1902.

Si la chronologie proposée par Alice Guy est trop souvent imparfaite, en revanche, elle fournit de multiples détails sur les conditions de tournage et le contenu du film : l'argument - raconté à Louis Gaumont en 1953, voir ci-après -, la photographie de tournage - publiée du vivant de la cinématographiste - où l'on retrouve les mêmes costumes, le même décor... aucun doute n'est possible : Alice Guy nous parle bien de Sage-femme de première classe que tout le monde connaît sous le titre " La Fée aux choux ".

0379photogramme
0626 01
photographie de tournage
La Technique cinématographique , nº 151
février 1955, p. 67

0626b
photogramme
Catalogue Gaumont (1905)
 
Une fée dépose des bébés vivants qu'elle retir de choux. 
Alice Guy
 
Deux jeunes mariés se promenaient dans les champs pendant leur lune de miel. Ils arrivaient auprès de ce champ de choux ou un paysan travaillait. Le jeune homme se pendait à l'oreille de la jeune femme et lui demandait si elle aimerait avoir un poupon. Elle acceptait en baissant les yeux (c'était la mode en 1900) et le jeune homme interrogeait le paysan. Celui-ci dérangé dans son travail leur donnait avec humeur la permission de chercher dans son champ. Le jeune mari découvrait tout d'abord un bébé de carton qui les décevait infiniment, mais la jeune femme entendait soudain un gazouillis derrière un chou plus éloigné, elle y courait et découvrait un beau poupon bien vivant qu'elle rapportait en triomphe à son mari. Après avoir dédommagé le paysan, ils partaient tous les deux ravis, pendant que le paysan retournait à sa bèche en haussant les épaules.

Alice Guy, Lettre à Louis Gaumont, 15 avril 1953, Fonds Louis Gaumont, Cinémathèque française

 
Catalogue Gaumont (1905)
 
1re partie.-La scène représente une petite baraque fleurie dans laquelle sont mis en vente des bébés en tous genres. Dans la première partie, la baraque est occupée par une marchande, en costume normand, qui époussète les bébés et les range. À cet instant, débouche par le chemin un couple d'amoureux (mêmes costumes) qui aperçoit la petite boutique et se consulte pour l'achat d'un bébé. La jeune femme hésite, le mari insiste tendrement. Elle finit par céder, et ils se dirigent tous deux vers la baraque. La marchande s'empresse, leur montre sa marchandise, mais aucun des bébés n'a l'air de plaire. La jeune femme veut entraîner son mari ; mais celui-ci, qui a le plus grand désir d'avoir un bébé, insiste à nouveau auprès de la marchande. Celle-ci leur indique une porte sur laquelle est écrit le mot RÉSERVÉ. Tous trois disparaissent par cette porte.
2e partie.- La scène représente un potager avec un grand nombre de choux. Les trois personnages de la précédente partie rentrent par la porte du fond et la marchande sort de chaque chou un bébé vivant qu'elle présente à tour de rôle aux deux jeunes mariés. Les sept premiers sont rejetés, deux d'entre eux avec horreur (l'un étant nègre et l'autre Peau-Rouge). Enfin, un huitième est jugé suffisamment joli, la jeune femme le prend dans ses bras, le dorlote pendant que son mari paye la marchande en ayant l'air de trouver la note un peu élevée.
Pendant toute la scène, les bébés vivants qui ont été placés au premier plan remuent et crient. Les deux jeunes mariés s'en vont et la marchande revient ranger sa marchandise.

Les souvenirs d'Alice Guy soulèvent par ailleurs un autre problème. Quelle est la part, dans le tournage, qui revient à Anatole Thiberville ? Difficile de penser qu'il est un simple comparse, quand on sait, grâce à Jean Durand, qu'il est un homme clé :

Gaumont vint après. Le premier qui y tourna fut le père ANATOLE. Anatole de Thiberville, que vous avez peut-être connu. Il fut acteur, décorateur, opérateur. Gaumont, lui-même tourna la manivelle.


Institut Lumière, Lyon, " Jean Durand ", GAUm/ARC38/C9.

La rédaction des mémoires laisse penser qu'Alice Guy et Anatole Thiberville seraient deux novices en matière de tournage, ce qui est contraire à la vérité. Celle qui participe à son premier tournage, c'est elle, celui qui " dirige " la novice, c'est lui. Il sera d'ailleurs son mentor, à de multiples reprises, comme lors de son voyage en Espagne, en 1905. Il est plus raisonnable de penser que le tournage Sage-femme de première classe a été effectué par les deux complices.

LA PROGRESSIVE MAINMISE (1902-1906)

1902

Ce premier tournage et le succès que semble connaître le film vont décider de la carrière artistique d'Alice Guy. Cela ne signifie pas pour autant que Léon Gaumont lui confie les clés du royaume. D'ailleurs le patron est plus intéressé par le documentaire que par la fiction, et il tourne la manivelle plus souvent qu'à son tour. Alice Guy en est sans doute réduite à la portion congrue, d'autant plus que d'autres cinématographistes, Anatole Thiberville en premier, réalisent aussi leurs propres films. La cinématographiste ne revendique d'ailleurs aucun autre film, hormis  la " Fée aux choux " (Sage-femme de première classe), pour le reste de l'année 1902. 

1903

L'événement incontestable du début de l'année 1903, c'est l'arrivée du transfuge Ferdinand Zecca qui, après une brouille avec Charles Pathé, tente sa chance chez Gaumont. Pour Alice Guy, c’est une aubaine car il s'agit d'un cinématographiste dont le savoir-faire, en particulier en matière de trucages, ne peut que bénéficier à la maison Gaumont. Curieusement, et contrairement à la réalité, Alice Guy tend à minimiser l'importance de Ferdinand Zecca, une figure essentielle des origines du cinéma :

Les maisons concurrentes qui naissaient rapidement s'emparaient de nos découvertes dès que nous les faisions. Zecca, le seul collaborateur qui resta environ deux semaines avec moi avant de joindre Pathé, tourna Les Méfaits d'une tête de veau (film qui me fut faussement attribué par la suite). Intéressant parce qu'il illustrait la méthode des arrêts pendant lesquels on déplaçait l'objet comme dans la Momie. Il me conta qu'avant de venir nous voir, il vendait des savons de porte en porte et les mouillait pour en augmenter le poids.


Guy, 1976, 66-67

Un bien piètre portrait qui, une fois encore, est truffé d'erreurs. Lors du tournage du film Les Méfaits d'une tête de veauFerdinand Zecca n'a pas tourné le moindre film et travaille dans le secteur " son " de chez Pathé. L'épisode est à placer en 1903 et son séjour chez Gaumont dépasse les deux semaines. Il reste difficile d'établir avec précision la liste des films qu'il tourne ou auxquels il participe. On peut cependant lui attribuer, avec certitude Illusionniste renversantLes Apaches pas veinards et Mésaventures d'un voyageur trop pressé (Gianati, 2000). On peut également penser que son passage a permis à Alice Guy de prendre quelques leçons dans les films de 1903 qu'elle revendique : Faust et MéphistophélèsLe Cake-walk de la pendule (juin-juillet 1903) et La Liqueur du couvent (1903). 

1904

C'est donc une cinématographiste désormais aguerrie qui, dès 1904,  va s'attacher, de façon plus significative à la production de films de fiction. Son ambition avouée est d'obtenir la direction du service cinématographique du Comptoir Général de Photographie comme elle le rapporte :

Cette époque fut dure pour moi. On m'avait laissé me débrouiller seule dans les difficultés du début, défricher, mais l'affaire devenait intéressante, sans doute lucrative, on m'en disputa âprement la direction. Cependant, j'étais combative et grâce au président Eiffel qui m'encouragea toujours avec bonté, tout le Conseil d'administration, reconnaissant mes efforts, décida de me laisser à la tête du service. Apparemment, il n'eut pas à s'en plaindre, puisque malgré la guerre sourde que me fit le directeur des ateliers de fabrication, malgré la hargne qui le poussa à commettre mille petitesses - non seulement contre moi mais également contre les employés qui travaillaient sous mes ordres - je réussis à garder mon poste jusqu'en 1907, c'est-à-dire pendant onze ans.


Guy, 1976, 68-69.

Si l'on laisse de côté les questions temporelles - Alice Guy, décidément fâchée avec les dates, parle de onze ans... mais depuis simplement son entrée comme secrétaire à la maison Gaumont et non pas comme responsable du secteur cinématographique -, ce témoignage révèle que des tensions existent au sein de l'équipe et, en particulier, avec l'une des figures importantes du Comptoir Général de Photographie, Léopold René Decaux, qui deviendra, quelques années plus tard, directeur de l'usine Gaumont du Perreux.

Sans aucun doute, sous l'impulsion d'Alice Guy, la production de fictions constitue désormais une part importante du catalogue Gaumont. Il s'agit aussi, dorénavant, de productions beaucoup plus ambitieuses comme L'Assassinat du courrier de Lyon (122 m) et Volée par les Bohémiens (225 m). La confiance aidant, elle devient la figure incontournable de la cinématographie chez Gaumont. Ses fonctions de directrice du Service des théâtres de prises de vues lui permettent d'organiser la production de fictions, et le succès de son entreprise est décisif dans la décision prise par le conseil d'administration de construire enfin un studio digne de ce nom :

Au bout d'un an et demi ou deux ans, le succès s'avéra tel, les bénéfices furent si substantiels, que le Conseil d'administration décida de faire construire un studio.


Guy, 1976, 69.

1905

Nous sommes déjà en 1905. En réalité, la " Cité Gaumont " va se restructurer de 1904 à 1907 et les bâtiments vont se multiplier. Parmi les nouveautés, un " théâtre de prises de vues ", c'est-à-dire un immense studio, sans aucune doute surdimensionné comme le rappelle Alice Guy :

Pour en revenir au studio, comme la Gaumont et Cie ne faisait pas les choses à moitié, on décida de prendre pour modèle la scène de l'Opéra avec ses dessous, ponts volants, trappes et costières, planchers de scène inclinés, toutes choses non seulement inutiles,  mais nuisibles. Une énorme cage de verre attenante, glaciale en hiver, brûlante en été, complétait notre nouveau domaine. Pour remédier à l'absence trop fréquente de soleil, on avait construit deux lourdes herses supportant 24 lampes de 30 ampères qui nous procuraient de fortes insolations. que de soirées j'ai passées à demi aveugle, les yeux larmoyants, sans pouvoir lire. Plusieurs artistes en firent l'expérience et attaquèrent la compagnie, ce qui obligea celle-ci à remédier à cet inconvénient. Personnellement, j'en ai conservé un rétrécissement de la rétine, parfois bien gênant. Enfin une énorme cheminée d'usine projetait son ombre sur les décors toute la matinée.


Guy, 1976, 70.

1905 gaumont plans 1905 gaumont studio
MM. Léon Gaumont et Cie
12, rue des Alouettes
Ateliers de cinématographie
VO11 66, Dossier de voirie et/ou permis de construire, rue des Alouettes
© Archives de Paris
Skeleton of new Paris building
The Optical Lantern and Cinematograph Journal,
February 1905, p. 87.

Malgré ces conditions particulièrement déplorables, il faut bien rentabiliser le studio, et désormais, c'est dans cet espace que vont être tournés tous les intérieurs, à partir du milieu de l'année 1905. La production prend alors son envol et, parmi les œuvres importantes de l'année, on peut citer également  Une noce au lac Saint-Fargeau, tourné en décors naturels, Les Rêves du fumeur d'opium... Pourtant, et de façon curieusement contradictoire, l'année 1905 va être marquée, pour Alice Guy, par une longue série de documentaires. Le premier est le résultat d'un projet avorté de tourner une adaptation de Zola, probablement Germinal, pour laquelle elle va se rendre à Fumay, ville natale de Victorin Jasset, qui l'accompagne pour l'occasion :

Afin de mettre en scène un drame minier, inspiré d'un roman de Zola, Jasset, mon assistant, m'avait suggéré Fumay petite ville triste et noire des Ardennes qui se reflète dans la Meuse. La principale cheminée était soi-disant en mauvais état, je dus, au grand amusement du personnel de la mine, revêtir la salopette des mineurs et m'étendre dans une benne pour descendre à cinq ou six cents mètres sous terre par l'étroit boyau servant de puits. Les galeries basses, étayées d'un boisage qui me paraissait insuffisant, les explosions ébranlant d'énormes tranches d'ardoise, dont les ingénieurs surveillaient minutieusement le glissement à l'aide de cire coulée entre les lames, tout cela me paraissait assez menaçant. J'éprouvai, je l'avoue, un certain soulagement à me retrouver en plein air. Heureuse cependant de cette nouvelle expérience, de cet enrichissement. 


Guy, 1976, 83.

Si le projet initial avorte, la belle série de vues de L'Industrie du fer et de l'acier constitue un précieux document sur le monde de la mine et du prolétariat au début du XXsiècle. Après ce premier essai de documentaire plutôt réussi, Léon Gaumont va envoyer Alice Guy en Espagne pour un tournage plus ambitieux. À l'origine de ce voyage, des tensions avec Léopold René Decaux, qui  parvient à écarter, temporairement, Alice Guy, comme cette dernière le raconte :

Le chronophone me donna l'occasion d'un inoubliable voyage en Espagne. Ce fut mon ennemi le directeur des ateliers qui me procura, bien involontairement, cette joie. Il insista auprès de Gaumont pour faire lui-même l'enregistrement cinématographique d'une série de disques. Gaumont céda et afin de lui laisser les mains libres, me proposa d'aller moi-même, avec mon opérateur (toujours Anatole) prendre quelques vues sonores en Espagne où nous avions une succursale et de nombreux clients. J'acceptai avec joie.


Guy, 1976, 89-90.

Dans ses mémoires, elle consacre par ailleurs de longues pages à ce voyage (Guy, 1976, 89-96) qu'elle effectue avec son fidèle Anatole Thiberville. L'occasion pour elle de visiter Barcelone, Saragosse, Madrid, Cordoue, Séville, Grenade, Algeciras et Gibraltar. Le catalogue présente  l'ensemble de ces vues sous le titre Voyage en Espagne. À leur retour en France, les deux complices vont sur la côte d'Azur pour y tourner une autre série de vues générales, Voyage à la Côte d'Azur. Ce voyage, qui dure sans doute plus d'un mois, constitue une expérience nouvelle pour Alice Guy qui ne semble avoir tourné, jusqu'alors que des fictions. On imagine que pendant son absence les tournages continuent. Le retour à Paris marque également de profondes mutations dans l'organisation générale du secteur cinématographique de la maison Gaumont. Parier sur les fictions, comme le fait alors Léon Gaumont et son conseil d'administration, implique la mise en place d'une équipe un peu plus étoffée. À l'exception de Victorin Jasset, qui a dû arriver vers le milieu de l'année 1905, c'est sans doute, après le retour d'Alice Guy que la maison Gaumont va recruter plusieurs personnes dont certaines deviendront célèbres par la suite : Louis Feuillade (fin 1905), Étienne Arnaud (fin 1905), Vincent DenizotHenri Menessier...

C’est probablement au cours de cette même année qu'Alice Guy va réaliser quelques films pour un scientifique, le docteur François Franck, membre de l'Académie de médecine. Ce dernier est une figure connue à l'époque qui est nommé professeur de la chaire d'histoire naturelle des corps organisés du Collège de France, en remplacement d'Étienne-Jules Marey , décédé en 1904 (L'Aurore, Paris, 13 février 1905, p. 2) :

La science n'était pas absente de nos activités.
Personnellement, j'ai souvent aidé le docteur François-Franck de l'Institut alors qu'il étudiait, à l'aide du cinéma, la respiration comparée chez l'homme et les animaux, les battements de cœur d'un chien pendant la dissection, la marche des ataxiques, les différentes expressions du masque chez les fous. Mlle J. Chevreton qui devint sa femme faisait déjà de la microcinématographie.


Guy, 1976, 80.

Alice Guy nous donne, involontairement, une information chronologique puisque elle souligne qu'au moment du tournage de L'Industrie du fer et de l'acier - soit vers l'été 1905 - elle a recueilli dans les bois une " malheureuse salamandre [...] que je comptais rapporter au docteur François-Franck pour ses études. " Nous savons en effet que le docteur François-Franck n'hésite pas à utiliser la photographie ou la cinématographie pour agrémenter ses conférences :

Une conférence scientifique
Dans cette ancienne salle de l'Académie de médecine, qui, rue des Saints-Pères, élève sa façade austère de vieille charrette, M. le docteur François.Franck, membre de l'Institut, donnait, hier, une conférence.
Le sujet de cette conférence, très intéressant d'ailleurs - " sur quelques expressions des émotions chez l'homme et chez les animaux " - n'avait rien qui dût plus particulièrement attirer un auditoire féminin. Cependant de nombreuses dames avaient répondu à l'invitation de M. François-Franck et, comme des enfants bien sages écoutaient attentivement la parole à la fois éloquente et simple du conférencier.
Il est juste d'ajouter, pour justifier la présence de cette partie féminine de l'auditoire, que des projections lumineuses ajoutaient leur attrait aux considérations médicales du célèbre professeur..
M. François Franck a exposé l'ensemble de ses études personnelles sur les expressions des états émotifs, appuyant ses démonstrations par la projection d'un grand nombre de photographies originales et de graphiques qu'il a lui-même recueillis depuis plusieurs années...


Le Rappel, Paris, 17 juin 1906, p. 3.

1906

L'année 1906 constitue, à n'en pas douter, l'apogée de la carrière d'Alice Guy chez Gaumont. Directrice du secteur cinématographique, elle dispose désormais d'un studio de prise de vues, une équipe de tournage et les moyens que la société accorde au développement de la production de fictions au rang desquelles on trouve en premier chef La Naissance, la Vie & la Mort du Christ. Cela est loin d'être la première fois que l'on " adapte " la Passion du Christ à l'écran. Il faut en effet remonter à 1897 pour trouver la première adaptation, Scènes de la vie du Christ, réalisée par Lear. Et même chez Gaumont, il existe une réalisation précoce, La Vie du Christ (1898) due à Georges Hatot. Comme on l'imagine aisément, un tel projet ne peut se concevoir sans l'accord direct de Léon Gaumont et sans un déploiement d'énergie énorme qui va mobiliser l'essentiel des forces vives du Comptoir Général de Photographie. La presse se fait l'écho de cette entreprise hors norme :

[...] Pour certaines scènes de la Passion de Jésus-Christ, la maison Gaumont a emmené 130 figurants et 25 chevaux avec armes et bagages pendant plusieurs jours dans la forêt de Fontainebleau.[...] L'exécution des négatifs de la bande cinématographique coûte parfois très cher. Ceux qui reviennent à 4 ou 5.000 francs ne sont pas rares. La Passion du Christ, dont nous parlions tout à l'heure a coûté 20.000 francs ; la bande positive a 660 mètres de long et porte 33.000 images qui mettent 20 minutes à défiler sur l'écran.


L'Avenir d'Arcachon, Arcachon, 29 décembre 1907, p. 2

Même si les chiffres sont probablement approximatifs, ils nous donnent malgré tout une idée de démesure. Une luxueuse brochure est éditée pour l'occasion. Alice Guy, comme elle le revendique et comme en témoignage un article de presse, est incontestablement l'auteure de cette vaste fresque :

[...] M. GAUMONT fait ensuite passer sur l'écran une bande cinématographique de 650 m de longueur, comprenant 33.000 clichés. Elle représente la reconstitution des différents épisodes de la Vie du Christ.
Cette reconstitution a été faite aussi fidèle que possible en se reportant aux textes et documents historiques. Les tableaux ont été réglés avec un goût et un talent parfaits en scène par Mlle GUY, chef du service du théâtre cinématographique de Mr. GAUMONT. Aussi chacun de ces tableaux est-il accueilli par les vifs applaudissements de l'assemblée.
Rian n'a été épargné par Mr GAUMONT pour donner à ces scènes toute la vraisemblance désirable ; les nombreux figurants, bien stylés dans leurs rôles, ont été revêtus de costumes appropriés et les cadres de chaque scène ont été étudiés avec le plus grand soin : tantôt composés dans le théâtre cinématographique, tantôt choisis en dehors, jusque dans les rochers de la forêt de Fontainebleau, qui se sont animés, pour la circonstance, des défilés de personnages d'un autre âge formant des ensembles du plus heureux effet.
M. le Président a vivement felícité, aux nouveaux applaudissements de l'assemblée, M. GAUMONT et Mlle GUY, présente à la séance, d'avoir mené à bien une oeuvre auss considérable.


"Procès-verbaux et rapports", Société Française de Photographie" dans Bulletin de la Société Française de Photographie, 2e série, Tome XXII, nº 8, 1906, p. 194.

Dans ses mémoires, Alice Guy a parfois tendance à minimiser le rôle et la place de Léon Gaumont  en ce qui concerne le cinématographe, renvoyant cela à de simples " péchés de jeunesse ", alors qu'il a, à cette époque, une quarantaine d'années, ce qui est pour le moins abusif lorsque l'on sait qu'à la fin de sa vie, il revendique encore ses tournages. Il ne faudrait pas oublier, en effet, que si le rôle d'Alice Guy dans le tournage de La Naissance, la Vie & la Mort du Christest décisif, le propre Léon Gaumont, qui par ailleurs tient les cordons de la bourse d'une main de fer, se considère aussi comme l'initiateur du projet :

La recherche persistante des nouveautés me donna même un jour l'idée de porter la Passion à l'écran. Premier film à grand spectacle, il demeure aussi l'œuvre de la " première femme metteur en scène ", Mme Alice Guy.
Le Petit Parisien, Paris, 11 août 1943, p. 2.

Pour une affaire d'une telle envergure, il faut sans conteste l'accord de tous... sauf peut-être de Léopold René Decaux, la bête noire d'Alice Guy :

Ce fut pour le directeur des ateliers D une occasion de témoigner une fois de plus son désir de collaborer à notre succès. L'hiver était très froid et craignant, dit-il, que la tuyauterie n'éclate, il s'empara pendant la nuit des châssis déjà construits dans l'atelier de décors et les fit scier afin d'en revêtir les tuyaux, ce qui nous occasionna un retard d'une dizaine de jours seulement, les employés, dégoûtés, ayant tous à cœur de réparer cette action.


Guy, 1976, 84.

Pour connaître mieux l'origine de ces tensions, il faudrait évidemment pouvoir disposer également du témoignage de Léopold René Decaux. Mis à part La Naissance, la Vie & la Mort du Christ, de nombreux films sont également tournés au cours de l'année 1906 : Conscience de prêtreL'Honneur du CorseLa Pègre de ParisLe Matelas alcoolique...

L'autre affaire qui va également occuper très largement Alice Guy, c'est évidemment le chronophone dont la production, sans doute embryonnaire jusqu'au milieu de l'année 1905, va s'accélérer dans les derniers mois de 1905 et, surtout, tout au long de l'année 1906. Toutefois, dans ses souvenirs Alice Guy semble indiquer qu'elle a participé aux premiers essais qui remontent à l'époque où elle filme sur la " petite terrasse " :

C'est encore sur cette petite terrasse que nous fîmes les premiers essais de parlant " chronophone " . Les chansons et la musique étaient enregistrées aux ateliers sur un manchon de cire. C'est là que je cinématographiai le directeur de l'Opéra Gaillard qui vint me voir avec la maîtresse de ballet et un groupe de danseuses à qui il donna lui-même une leçon de triple battement de pieds (je crois que c'est le terme). Il avait alors plus de soixante-dix ans.


Guy, 1976, 67

Cela se situe avant la construction du théâtre de prise de vues, sans doute au cours de l'année 1904. Nous savons par ailleurs, que, pour le chronophone également, il existe une rivalité entre Alice Guy et Léopold René Decaux. Ce dernier semble vouloir participer également à l'enregistrement des phono-scènes. Grâce à un précieux document qui a été conservé, nous voyons la collaboratrice de Léon Gaumont participer à l'enregistrement d'une phono-scène. si l'on prête attention à ce " making of ", probablement de Carmen, si l'on se fie au décor, on remarque qu'Alice Guy est à droite et qu'elle ne semble s'occuper que du phonographe. Deux appareils de prise de vue sont également en place. L'un des deux opérateurs pourrait être Anatole Thiberville, identifiable à " son voile noir " dont parle Alice Guy (Guy, 1976, 71). Comme le montre clairement ce court film, l'enregistrement est une affaire collective où chacun est à sa place. 

gaumontchronophone guyalicephonoscene
Chronophone Gaumont (s.d.)
© Collections du musée Gaumont.
Tournage d'une phonoscène, Studio des Buttes-Chaumont, Paris (c. 1905)

La réalisation des phono-scènes est en soi complexe dans la mesure où l'opération de tournage et celle d'enregistrement sont séparées. On parlerait aujourd'hui de play-back comme on peut le comprendre à travers le témoignage d'Alice Guy :

Ce n'était pas le parlant tel que vous le connaissez ; la voix de l'artiste (chanteur, diseur), la musique de danse étaient enregistrées aux ateliers, les artistes passaient ensuite au studio où ils répétaient leur rôle jusqu'à l'obtention d'un synchronisme parfait avec l'enregistrement du phonographe. On prenait alors la vue cinématographique. Les deux appareils (photo [sic] et ciné) étaient réunis par un dispositif électrique qui en assurait le synchronisme.
Je fus chargée de cette partie cinématographique du répertoire...


(Guy, 1976, 87)

Un très longue liste de phono-scènes est à mettre au crédit de la cinématographiste et ce, dès les premières, puisque elle revendique Le Couteau qui porte le numéro 4 dans le catalogue et qu'elle évoque précisément l'Ave Maria qui porte le nº 2.

L'année 1906 est également marquée par un projet partiellement avorté, celui du tournage de Mireille. À son retour d'Espagne, Alice Guy fait connaissance avec Herbert Blaché, rentré d'Angleterre où il fait partie de l'équipe d'Alfred Broomhead. En l'absence d'Anatole Thiberville, souffrant, elle met en place la réalisation du film :

J'avais projeté avec Feuillade aficionado et qui connaissait bien la région, d'aller filmer Mireille aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Anatole étant fatigué et souffrant, Gaumont décida qu'Herbert Blaché prendrait sa place, ce qui lui permettait de se familiariser avec le fonctionnement de l'appareil. Il accepta avec enthousiasme.


Guy, 1976, 96.

Malgré le tournage de quelques scènes, dont une Course de taureauxfilmée à Nîmes, le 27 mai 1906, la pellicule est pour l'essentiel inutilisable. L'absence d'un professionnel comme Anatole Thiberville a dû se faire sentir. 

Et après... (1907-1968)

L'année 1907 est celle de profonds bouleversements dans la vie personnelle et professionnelle d'Alice Guy. D'une part, elle épouse, le 6 mars 1907, Hervé Blaché et trois jours plus tard les époux embarquent sur La Touraine et arrivent à New York, le 17 mars 1907. Léon Gaumont, qui vient de vendre ses brevets du chronophone à des Américains de Cleveland, a besoin d'un spécialiste pour former ces derniers. C'est Hervé Blaché qui est investi de ce rôle. En 1910, Alice Guy fonde sa propre maison de production, la Solax Film Co qui est absorbée (1913) par la Blaché Features, dirigée par son époux. Par la suite, elle continue à travailler pour la Popular Players and Plays (1914-1917) et pour la U.S. Amusement Corporation (1917). Les époux divorcent, et Alice Guy rentre en France en [1922]. Ses espoirs de refaire du cinéma s'effondrent. Elle repart aux États-Unis en 1927. Elle décède dans son pays d'adoption, en 1968.

Bibliographie

BACHY Victor, Alice Guy-Blaché (1873-1968), la première femme cinéaste au monde, Perpignan, Institut Jean-Vigo, 1993, 392 p.

CORCY Marie-Sophie, Jacques Malthête, Laurent Mannoni et Jean-Jacques Meusy, Les Premières Années de la société L. Gaumont et Cie, Paris, Association française de recherche sur l'histoire du cinéma/Bibliothèque du Film, Gaumont, 1998, 496 p.

GIANATI Maurice , "Ferdinand Zecca chez Gaumont", 1895, nº 30, octobre 2000, p.27- 41.

GIANATI Maurice, "Alice Guy a-t-elle existée ?" (Conférence, La Cinémathèque française, 4 Juin 2010).

GIANATI Maurice et Laurent Mannoni, Alice Guy, Léon Gaumont et les débuts du film sonore, Leicester, John Libbey Publishing Ltd, 2012, 258 p.

GUY Alice, Autobiographie d'une pionnière du cinéma (1873-1968), Paris, Denoël/Gonthier, 1976, 238 p.

Remerciements

Nous tenons à remercier Mme Françoise Allignet qui nous a permis de compléter les donnéees généalogiques d'Alice Guy.

3

Filmographie (→1906)

La filmographie d'Alice Guy a été établie à partir des différentes sources qu'elle a laissées :

  1. La liste remise à Francis Lacassin lors de son entrevue à Bruxelles en 1963. Voir Guy, 1976, 169-203.
  2. Les différentes listes du fonds " Louis Gaumont " déposé à la Cinémathèque Française. LG371-B50.

Elle tourne plusieurs films pour le docteur François-Franck : Les Ataxiques, La Respiration comparée, Études du cœur d'un chien.

Certains films qu'elle revendique, qui appartiennent à la collection Elgé britannique, n'ont pas été tournés par elle : Départ pour les vacances, Concours de bébés.

D'autres films n'ont pas été identifiés et/ou ne figurent pas au catalogue Gaumont : La MomieLilliput et GulliverL'Ogre et le Petit Poucet, L'Asile de nuit, Le Noël de Pierrot,  et La Source

1902

1903

1904

1905

1906

PHONOSCÈNES

Afin d'optimiser votre expérience sur ce site, nous utilisons des cookies. Ils visent essentiellement à réaliser des statistiques de visites. En poursuivant votre navigation, vous acceptez l’utilisation de cookies.