Grégoire BAGRACHOW

(Berditchew, 1865-Paris, 1945)

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Chaim, Michel Bagrachow épouse Olga Sochisnowna. Filiation :

  • Grégoire, Michel Bagrachow (Berditchew, 15/09/1865-Paris 1er, 30/11/1945) épouse (Paris 9e, 22/01/1920) Germaine, Marie Bauduin (Sars-Poteries, 05/05/1879-Paris 1er, 01/05/1967). Filiation :
    • Olga Bagrachow (Paris 14e13/11/1901-Paris 14e, 22/12/1901)
    • Olga Bagrachow (Paris 14e, 05/11/1902-Paris 14e, 28/11/1902)

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Jean-Claude SEGUIN

Les origines (1865-1896)

Issu d'une famille russe pauvre, qui s'installe à Karkov, Grégoire Bagrachow suit les cours de l'École industrielle, puis, à l'âge de 16 ans, il s'engage au 35e régiment d'infanterie russe, en garnison à Krementchouk, en Ukraine. À la bataille de Féodosie (Crimée), il reçoit une balle dans la jambe. Après sa guérison, il travaille chez les plus grands photographes de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Il va faire un grand tour en Europe, où il visite les musées célèbres, avant de se fixer, à Paris, en 1890. Il connaît la dorure, la gravure et la photographie. Il travaille d'ailleurs pour plusieurs photographes de la capitale.

Le cinématographe perfectionné et le drame du Bazar de la Charité (1896-1897)

C'est finalement au mois de septembre 1896 qu'il est engagé comme chef de laboratoire chez Ernest Normandin, rue Soufflot. Il est également proche d'Henri Joly, puisqu'il est témoin de la naissance du fils de ce dernier, en décembre 1896. Dans ses nouvelles fonctions, il est conduit à tourner plusieurs vues animées. C'est d'ailleurs ce qu'il explique lorsqu'il est interrogé par un journaliste :

" [...] Il y a deux services tout à fait distincts dans une entreprise de cinématographie : un, qui comprend la photographie de diverses scènes choisies comme les plus intéressantes, purement technique ; l'autre, chargé spécialement de la manipulation des lampes, des appareils d'exécution - de la représentation en un mot.
Or, j'étais totalement étranger à ce dernier emploi, ayant la direction du premier service, celui de la photographie. J'ignore absolument le maniement des instruments, la mise en oeuvre des scènes prises. "
C'était seulement pour voir l'effet produit par une épreuve nouvellement obtenue du " Cortège de la Mi-Carême " que Bagrachow consentait à accompagner rue Jean-Goujon son camarade Baïlac, chargé, au contraire, lui, du service de la représentation.


La Cocarde, Paris, 19 août 1897, p. 1.

Cette interview, donnée à son domicile, boulevard du Havre, explique bien comment les tâches sont réparties chez Normandin et c'est lui qui est chargé de la prise de vues (" la photographie de diverses scènes choisies "). Lorsque Bagrachow se rend au Bazar de la Charité, le 4 mai 1897, il vient pour voir sur grand écran l'effet que produit l'un de ses films. Il va d'ailleurs longuement expliquer au journaliste qui est venu l'interviewer comment les choses se sont passées : 

INTERVIEW DE BAGRACHOW
- On annonce que vous êtes poursuivi comme l'auteur principal de l'incendie du bazar de la Charité. Pourriez-vous nous bien préciser votre rôle ?
- Certes, et avec la plus grande sincérité, bien que parler de cette catastrophe, de ce que j'ai fait, de ce que j'ai vu, me donne une terrible émotion… Depuis sept mois, j'étais employé chez M. Normandin, ingénieur-électricien, comme chef de son laboratoire. Chez lui, je préparais les pellicules pour cinématographe, autrement dit les bandeaux en celluloïd qui, en passant rapidement devant les objectifs, produisent les photographies animées que vous savez.
Il était deux heures et demie quand nous arrivâmes, Bellac et moi, rue Jean-Goujon. Au fond, je comptais me distraire, car ayant composé un bandeau représentant " la Mi-Carême à Paris ", qui devait se dérouler dans le cinématographe, j'étais curieux de voir l'effet qu'il produirait, en couleurs, comme projection.
-Dites-nous comment l'incendie a éclaté.
- De deux heures et demie à quatre heures, Bellac fit manœuvrer son cinématographe quatre fois, durant quatre séances devant un public différent. Vers quatre heures, comme j'étais près de lui, caché par un rideau que j'entrouvrais pour regarder, ainsi que tout le monde, je l'avertis que la lumière projetée faiblissait. " Je vais rallumer ma lampe, " me dit-il. Alors, sortant de son petit réduit d'opérateur, il s'adressait au public en ces termes : " Mesdames et messieurs, une petite minute, ,je vous prie, le temps de remplir ma lampe… " Cependant, comme il venait d'éteindre la lampe du cinématographe, l'obscurité étant presque complète, j'ouvris sur sa demande un vasistas qui donnait un peu de jour, oh ! bien peu… N'y voyant pas assez clair, Bellac me dit. « Tu n'as pas de lumière ? - Non. - Alors demande une bougie à M. Dussaud qui est au tourniquet. -Une bougie, me répondait M. Dussaud, mais je n'en ai pas, et l'épicier est loin. - Pas de bougie, faisait alors Bellac, eh bien tu n'as pas d'allumettes ? -Non. - Si tu n'en as pas, tu dois en trouver par là sur la table du cinématographe… " Et, tapotant sur la table, je trouvai la malheureuse boîte d'allumettes : " Allume, et recule-toi, " disait alors Bellac…
Mais déjà, le feu jailli de l'allumette enflammait les vapeurs d'éther qui se dégageaient du récipient dont se servait Bellac pour remplir sa lampe, manipulation dont je ne pouvais me rendre compte dans l'obscurité. Du goulot du récipient, je vis sortir, une seconde, comme une coulée de lave. Une fusée de feu, une gerbe de flammes, puis une explosion… L'incendie était déjà partout, partout…
- Et après ?
- Après, je me précipitai sur le tourniquet que j'arrachai d'un effort violent, permettant, avec l’aide de Bellac, aux trente personnes environ se trouvant dans la salle du cinématographe de s'échapper.
- Trente personnes ! Beaucoup d'hommes ? - Non, deux ou trois ; parmi eux, un vieux monsieur qui, au début de la séance, avait manifesté ainsi son opinion : " Quelle belle invention, le cinématographe ! "
- Le tourniquet arraché, que devenez-vous ?
- J'avoue qu’après avoir crié : " Ce n'est rien, ne vous pressez pas trop !, cri que répétait M  Marty, secrétaire de M. Mackau, suivi aussitôt d'un sauve-qui-peut général, j'essayai de gagner la sortie sur la rue Jean-Goujon. Mais la porte était déjà obstruée. Alors je courus à droite, à gauche, cherchant une issue. D'un coup de poing, dont la force devait être décuplée par mon état de surexcitation, j'enfonçai, je déclouai une planche… Une planche, c'était le salut. Vite, j'en arrachai une seconde… Plus de cent personnes se précipitaient par cette ouverture, toutes s'écrasant sous une pluie de feu, sous des gouttes de goudron enflammé… Mes cheveux brûlaient… Je fus jeté à terre, piétiné… J'ai de larges blessures aux reins, aux jambes, qui me sont soignées en ce moment à l'hôpital Cochin, où je vais tous les matins… De l'autre côté, c'était le terrain vague ! … Cent vingt, cent trente personnes s'y entassaient, tandis que los barreaux de la bienheureuse fenêtre de l'hôtel voisin étaient descellés… Y avait-il là d'autres hommes que moi : c'est possible ! je crois me rappeler un homme avec une casquette, des boutons de métal… Donc, des femmes seulement, des femmes courant toutes à la fenêtre, trop haute pour être escaladée sans aide… Cependant, une chaise était passée par l'ouverture. En un instant, elle s'écrasait sous le poids de cinq ou six personnes. Je me mis alors en mesure de hisser les femmes, les jeunes filles, de temps en temps repoussé dans le groupe… Comme les flammes grandissaient, venant sur nous, j'eus l'idée de relever de grosses planches laissées là, provenant d'une démolition antérieure, des madriers assez lourds, de deux ou trois mètres de longueur, que les femmes appuyaient sur leurs épaules pour empêcher les flammes de les atteindre… C'était comme un abri - momentané - une succession de petites guérites…
À côté de ces femmes essayant d'éviter ainsi pour un instant les flammes, plusieurs, découragées, assises sur d'autres planches gisant encore, semblaient attendre la mort.
- Ainsi, vous avez contribué au salut d'un grand nombre de femmes ?
- Oui, et j'en bénis Dieu - mais sans en attendre, sans en désirer, au reste, aucune récompense. À mon avocat, Me Antony Aubin, j'ai donné toutes les indications nécessaires et je compte sur son dévouement pour retrouver les personnes qui me doivent la vie - et cela seulement en vue de mon procès… Je lui ai parlé notamment d'une jeune fille brune qui s'est jetée à mes genoux, gémissant : " Oh ! sauvez-moi, sauvez-moi ", et j'ai été assez heureux pour l'arracher, avec les autres, à la mort. Encore d'une jeune fille blonde, une quinzaine d'années, mantille blanche, qui brûlait sur elle ; une montre en or au corsage. J'écrasai le feu qui courait sur son bras. Magnifiquement courageuse, cette enfant : " Monsieur, oh ! monsieur, mes deux tantes qui sont vendeuses, où sont-elles ? Cherchez ! cherchez ! " - Puis, doucement : " Permettez-moi de rester près de vous. " Elle aussi, je l'ai sauvée. Son coeur n'a pu l'oublier - et elle le dira.
[…]
- Enfin, toutes ou presque toutes ont été sauvées… Une grosse dame, recouverte de planches enflammées n'a pu être portée malheureusement par moi jusqu'à la fenêtre. En vain j'essayai de la soulever… Je crois que cette victime, d'après ce qui m'a été dit depuis, serait la baronne de Saint-Didier… À mon tour, et le dernier, je me fis hisser par la fenêtre, meurtri, blessé en plusieurs endroits, harassé, presque mort, au moment où apparaissaient deux hommes qui, vraisemblablement, me reconnaîtrons aussi, M. le commissaire de police Trélat et son secrétaire…


Le Journal, Paris, 16 mai 1897, p. 1-2.

Au cours du procès, Grégoire Bagrachow va changer de versions à plusieurs reprises et finit par être condamné, le 24 août 1897, à huit mois de prison avec sursis et 200 fr d'amende pour homicide par imprudence. Son compagnon d'infortune, responsable du poste, Victor Baïlac écope pour sa part d'un an de prison également avec sursis et 300 fr d'amende. Les condamés vont faire appel, mais la 7e chambre de la cour d'appel de Paris va confirmer, le 11 décembre 1897, le verdict rendu par la 8e chambre du tribunal correctionnel.

1897 bazar charite

phot. A. Brichau, Aspect général du Bazar de la Charité, 1897

L'inventeur (1898-1906)

Malgré le terrible drame de la rue Jean-Goujon, l'intérêt de Grégoire Bagrachow pour le cinématographe ne va pas s'émousser bien au contraire. Il se lance dans l'invention de plusieurs appareils ou dispositifs cinématographiques : le Biographoscope populaire Bagrachow (brevet 274.957 du 12 février 1898), un obturateur rotatif pour appareils cinématographiques (brevet 281.417 du 16 septembre 1898), un appareil cinématographique à vision triple, dit " Trioscope familial " (brevet 281.418 du 16 septembre 1898), un nouveau système permettant de prendre des photographies animées sur plaques ordinaires et les faire voir en vues cinématographiques (brevet 288.632 du 8 mai 1899), un appareil pour la prise et la projection des vues animées (brevet 309.353 du 25 mars 1901). Mais l'inventeur qu'il est multiplie les brevets dans d'autres domaines. On lui doit ainsi un appareil pour la cuisson automatique des œufs (brevet 295.319 du 15 décembre 1899), mais aussi un mode de protection et d'imperméabilisation des surfaces en bois, parquets, boiseries, etc. (brevet 318.501 du 17 octobre 1902). Ses recherches sur diverses applications de l'électricité va lui valoir une médaille de bronze à l'Exposition de Saint-Louis (1904). C'est en 1906 qu'il dépose son dernier brevet concernant les images animées pour un cinématographe sur plaques photographiques ordinaires (brevet 366.140 du 28 avril 1906). 

Et après (1907-1945)

Ses activités se réorientent au début des années 10 et une invention nouvelle, un procédé permettant de tricoter des fils métalliques très minces pour servir à la fabrication des manchons à incandescence (brevet 439.149 du 31 mars 1911), va connaître un succès certain et le conduit à fonder la " Société Française du Manchon métallique " dont le siège se trouve 12 bis, avenue des Gobelins à Paris.

bagrachow 1912 bagrachow
Le Petit Parisien, 7 novembre 1912, p. 6 Société Française du Manchon Métallique
Action de cent francs au Porteur, 1911

C'est en 1920 qu'il régularise à la fois sa relation avec sa compagne et qu'il demande sa naturalisation (22 octobre). C'est d'ailleurs dans la ville de sa femme, Germaine Bauduin, qu'il se lance dans la grande affaire de sa vie : la fondation de la société de Poterie Industrielle du Nord (29 juillet 1925) spécialisée dans les tuiles céramiques, puis les briques et tuiles de façon plus générale. Il dépose un dernier brevet de lui-même et de sa femme pour un carburant à base d'alcool à divers degrés (brevet 874.556 du 11 août 1942). Il s´éteint, à Paris, à l'âge de 80 ans.

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Filmographie

1897

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