MARTINIQUE

Jean-Claude SEGUIN 

La Martinique, alors colonie française, a la chance de découvrir le cinématographe dès 1897. Au cours de dix premières années, un nombre significatif d'appareils vont organiser des projections principalement à Saint-Pierre, jusqu'à la catastrophe de 1902 et à Fort-de-France. L'île attire depuis longtemps les artistes français et étrangers, tout particulièrement pour des représentations dans le théâtre pierrotin. Le "Paris" des Antilles, surnom que l'on donne à Saint-Pierre, connaît une véritable vie culturelle sans doute la plus active des petites Antilles. Si les itinérants n'hésitent à passer par la Martinique lors de leur tournée, plusieurs pionniers locaux vont, à plusieurs reprises, tenter de lancer une exploitation locale.

1896

1897

Le vitascope de Jacques Lapeyre (mars-juin 1897)

On ne sait pas grand-chose de celui qui est le premier à présenter le cinématographe en Martinique. Identifié dans la presse comme J.  Lapeyre, il s'agit très probablement de Jacques Casimir Louis Jules Lapeyre, né à Saint-Pierre, le 10 mai 1860. Commis de négociant, commerçant et industriel, ses affaires le conduisent à Cayenne. Lapeyre s'affiche comme "concessionnaire", ce qui laisse supposer qu'il a obtenu d'Edison, la concession pour, au moins, la Martinique et la Guayane. C'est au mois de mars 1897 que la presse pierrotine annonce les premières séances :

Théâtre
Quelques capitalistes de notre ville ont eu la bonne inspiration de faire venir un vitascope et un phonographe qu’ils ont installés au théâtre et avec lesquels ils se proposent de donner une série de représentations, dont la première aura lieu ce soir à 8 heures. Les places sont à des prix réduits qui permettront à tout le monde de se distraire.


L’Écho de la Martinique, Saint-Pierre, 11 mars 1897, p. 2

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Saint-Pierre, Théâtre (fin du XIXe siècle)

Que quelques "capitalistes" s'intéressent ainsi au cinématographe souligne d'une part l'aisance économique d'une classe sociale favorisée et d'autre part la place importante qu'occupe la culture à Saint-Pierre. Cela fait de la Martinique, pratiquement un exception dans toute la Caraïbe où les premières projections sont organisées par des tourneurs. Resterait à savoir si J. Lapeyre est lui même le projectionniste ou s'il a fait appel à un opérateur d'Edison. N'oublions pas que la Martinique est sur la route d'Edwin Porter, qui travaille pour la Vitascope Marketing Company et qui précisément se trouve en février au Costa Rica et peu de temps après à la Barbade. Cela dit, les déficiences de la projection, comme le souligne la presse, semble plutôt indiquer que l'opérateur est un novice. Les incidents de projection sont le lot de tous les pionniers du cinématographe, mais dans le cas présent, les problèmes ne sont pas liés au matériel, ni aux conditions de projection, mais à un incendie qui s'est déclenché dans l'école des filles, non loin du théâtre :

Au Théâtre
Jeudi soir a eu lieu, au théâtre de notre ville, la première représentation du Vitascope et du phonographe. Malgré la gêne actuelle, le public a été très nombreux. Malheureusement, après le premier tableau vitascopique, représentant un groupe de baigneurs et dont le succès avait été complet, les cris de “Au feu !” ont mis fin au spectacle. C’était l’incendie de l’école des filles qu’on annonçait. Des contre-marques ont été délivrées à tous les spectateurs pour en user à la seconde représentation qui devait avoir lieu le surlendemain.


L’Écho de la Martinique, Saint-Pierre, 14 mars 1897, p. 2.

Ce qui semble d'ailleurs poser des problèmes importants au responsable de la séance, c'est le phonophone qui ne parvient pas à fonctionner correctement, d'autant plus que le public turbulent ne fait rien pour faciliter les choses : 

… À notre première visite, nous avions eu peu à nous féliciter de l’exécution des morceaux dits par le phonophone. Outre qu’un public turbulent des troisièmes empêchait par ses cris et ses lazzis la voix de l’instrument de se répandre dans la salle, on constatait que l’exécuteur n’avait pas encore une parfaite connaissance de sa machine…


Les Colonies, Saint-Pierre, 27 mars 1897, p. 2.

1897vitascope

Les Colonies, Saint-Pierre, 25 mars 1897, p. 2

La stratégie de communication est, ici, semblable à celle des autres pionniers et, au fur et à mesure, J. Lapeyre baisse les prix pour continuer à attirer le public. Il n'hésite pas non plus à inclure à son répertoire des films dont la projection soulève toujours une certaine émotion : 

Tout a beaucoup mieux marché à la représentation de jeudi, le phonophone ne rend pas encore, il est vrai, avec la netteté désirable, les morceaux ; mais on constate un progrès réel, et nous avons passé une agréable soirée.
Le vitascope reproduit avec une réalité, vraiment merveilleuse, des scènes diverses (baignade, course, combat de coqs, etc.). À la dernière représentation, les tableaux manquaient cependant un peu de la clarté nécessaire pour la complète réussite des scènes.
En terminant nous conseillerons aux propriétaires du vitascope de donner le moins souvent possible le tableau de la danse du ventre, s’ils ne veulent pas voir leurs loges des premières toujours vides de spectatrices. Ce tableau qui peut être prisé de la jeunesse masculine n’est pas vu avec la même faveur par les mères de famille.


Les Colonies, Saint-Pierre, 27 mars 1897, p. 2.

Les réserves formulées par le périodique rappellent celles de la presse conservatrice en métropole ou à l’étranger. Le célèbre film du catalogue Edison, La Danse du ventre (Princess Ali ou Egyptian Dance, 1895), provoque, partout où il était projeté, des réactions contrastées. Le reste des vues animées sont également des classiques du génie de Menlo Park. Mis à part ces quelques incidents, les séances organisées au théâtre comblent le public et, ce, pendant presque trois semaines. L'intention manifeste de Lapeyre est de continuer à exploiter ses deux appareils comme le signale explicitement la presse de Saint-Pierre :

Théâtre de Saint-Pierre
M. Lapeyre, se proposant de se rendre bientôt à Fort-de-France, a annoncé la dernière représentation de sa merveilleuse machine pour samedi 3 avril. En laissant Fort-de-France, il ira à Cayenne.
Nous lui souhaitons un plein succès.


L’Écho de Fort-de-France, Saint-Pierre, 4 avril 1897, p. 2.

Le départ de J. Lapeyre pour Fort-de-France ne met pas un terme aux activités du théâtre de Saint-Pierre qui, à peine quelques jours après, accueille une grande figure de la prestidigitation, le Grand Enireb, nom de scène de José E. Barrena ([1860]-?), un Péruvien qui parcourt la Caraïbe et le continent américain depuis de nombreuses années.

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José E. Barrena, manager de la "Enireb Company"
©  El Cascabel, Medellín, 22 mars 1899
Source : Cenedith Herrera Atehortúa, "De retretas, prestidigitadores, circos, transformistas, cinematógrafos y toros. Notas para una historia de las diversiones públicas en Medellín, 1890-1910", Historia y Sociedad, nº.24 Medellín Janvier/Juillet 2013

Comme à Saint-Pierre, le cinématographe n'a jamais été présenté au public foyalais lorsque J. Lapeyre s'apprête à organiser des séances. Si la presse ne s'en est pas fait l'écho, ça n'est pas pour autant que le pionnier n'a pas fait les démarches pour organiser ces projections. Il est en effet en contact avec la mairie de Fort-de-France pour la location de chaises : 

Du 2 juin 1897
À M. le Directeur de l'Intérieur
J'ai l'honneur de vous transmettre, en double expédition, un extrait relatif à la location des chaises appartenant à la Commune à la Société du Vitascope Edison, en vous priant de vouloir bien le soumettre à l'approbation de l'autorité supérieure.


Série C.O. 1892-1897 (W 8 W 3), Archives municipales, Fort-de-France.

La date de la correspondance semble indiquer, malgré tout, que J. Lapeyre n'a pu organiser ses séances que plus d'un mois après celles de Saint-Pierre, et laisse la porte ouverte à d'autres possibles présentations, soit en Martinique, soit en Guyane. La figure de ce pionnier disparaît sans laisser de trace. Fait-il partie des victimes de la catastrophe de mai 1902 qui voit disparaître la ville de Saint-Pierre ?

Les passages de Gabriel Veyre (août et novembre 1897)

Gabriel Veyre est l'une des figures les plus importantes des origines du cinématographe et il va diffuser dans plusieurs pays américains l'appareil des frères Lumière. C’est le 28 août 1897 que ce dernier, qui est le premier à présenter le cinématographe Lumière à Mexico (août 1896) et à La Havane (janvier 1897), fait escale à Fort-de-France de retour du Venezuela. Il a avec lui de quoi présenter un programme, peut-être même de tourner une vue animée. Grâce à une lettre qu’il envoie à sa mère, nous connaissons assez bien sa situation personnelle :

Les derniers jours où j’étais à Caracas, j’ai fait un contrat avec une espèce de commerçant que j’ai cru honnête et (je l’ai vu après) qui se trouvait être un abominable filou. Tu vas en juger : j’avais un contrat pour dix jours payable à 200 F par jour. Le premier et le deuxième jour, il me paye, mais le troisième jour, il refuse. Bien entendu, je suspends mes séances. Je voulais l’obliger par la loi à me payer mais il aurait fallu attendre la décision des tribunaux et je n’avais pas le temps.
Je me disposais à quitter Caracas quand j’apprends que ce même homme m’avait cité devant les tribunaux. Pourquoi ? Je ne le sais pas encore. Le fait est que le juge est venu m’aviser qu’il fallait que je me rende au tribunal le lendemain et que cet homme demandait la saisie de mes appareils et l’empêchement de partir de Caracas. Ceci se passait la veille de la fermeture des tribunaux qui prenaient leurs vacances pour un mois. Il me fallait donc rester un mois sans rien faire et attendre encore deux ou trois mois pour la décision du jugement.
J’ai immédiatement consulté des commerçants à ce sujet qui m’ont vivement conseillé de filer du Venezuela sans tambour ni trompette. J’ai donc pris tous mes appareils pour les embarquer à La Guaira et je me suis enfilé dans le premier bateau en partance. C’était un bateau français, Le Fournel, partant pour Marseille en s’arrêtant à la Martinique. Mon intention était de prendre à Fort-de-France le bateau de retour pour aller en Colombie puisque je ne pouvais plus exploiter au Venezuela.


Gabriel Veyre, Lettre, Fort-de-France, 28 août 1897, dans Philippe Jacquier et Marion Pranal, Gabriel Veyre, opérateur Lumière, Lyon, Institut Lumière/Actes Sud, 1996, p. 91-93.

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Gabriel Veyre, Auto-portrait, 1898
© http://www.gabrielveyre.com/gabrielveyre/

Les déboires qu'il connaît dans la capitale du Venezuela le conduisent ainsi à se réfugier quelques jours à Fort-de-France. En a-t-il profiter pour organiser une sèance privée ? Difficile de le savoir. En tout cas, pour la première fois, la Martinique accueille, sans le savoir, un appareil Lumière à la fin du mois d’août 1897. Gabriel Veyre n’en a pas fini avec Fort-de-France. En effet, deux mois et demi plus tard, il y fait à nouveau escale, pour la dernière fois. Il vient de quitter le port de Colón à bord du France. Cette fois-ci, il n’a pas son cinématographe avec lui, car il l’a très probablement laissé à l’Ambassade de France à Caracas (Caracas/Amb/164, Archives diplomatiques, Nantes). Arrivé la veille, Gabriel Veyre quitte Fort-de-France, le 10 novembre, à 2 heures du soir, à destination de Saint-Nazaire.

1898

Le cinématographe de la bibliothèque Schœlcher (juin 1898)

Pendant presque un an, on n'entend plus parler de cinématographe en Martinique. Les premières présentations passées, la presse ne mentionne plus rien soit parce qu'aucune présentation n'a lieu, soit parce que les journaux ne prêtent plus attention aux éventuelles projections publiques ou privées. L'année 1898, qui voit les Espagnols et les Américains s'affronter sur la question cubaine, n'est guère propice, en tout état de cause, aux tourneurs. La séance organisée, en juin 1898, à la bibliothèque Schoelcher, est d'autant plus exceptionnelle qu'elle est la seule dont la presse se soit fait l'écho. 

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Fort-de-France, Bibliothèque Schœlcher, (c. 1900)

La bibliothèque Schœlcher, à l'époque déjà, est un lieu culturel où l'on organise régulièrement des conférences. Ainsi, quelques jours à peine avant la présentation du cinématographe, une figure locale, M. Marius Hurard, rédacteur en chef du journal Les Colonies, consacre un exposé aux rayons X qui, depuis 1896, intéressent et intriguent le public. (Les Colonies, Saint-Pierre, jeudi 16 juin 1898, p. 2). Deux jours plus tard, un entrefilet annonce fort discrètement une séance, semble-t-il, unique :

Cinématographe
Ce soir il y aura séance de cinématographie et de graphophone à la bibliothèque Schœlcher.


Les Colonies, Saint-Pierre, 16 juin 1898, p. 2.

L’association du cinématographe et du graphophone, un classique, rappelle bien entendu les séances pierrotines de J. Lapeyre, sans qu'il soit possible de savoir s'il y est pour quelque chose. Le choix d'un lieu culturel comme la bibliothèque Schœlcher oriente cette projection unique vers un public plus cultivé que populaire.

1899

Giuseppe Filippi et la Compagnie d'Art (novembre 1899)

On est en droit de penser que la presse n'a pas toujours rendu compte des projections cinématographiques si l'on se réfère au début de l'article publié par Le Courrier de Saint-Pierre, alors que le pionnier italien, Giuseppe Filippi, vient d'arriver :

Nous connaissions déjà le Cinématographe, mais à l’état d’épreuve, hâtons-nous de dire que M. G. Filippi est arrivé à la Martinique pour effacer les mauvaises impressions du dernier cinématographe, et a surpassé tout ce que ses devanciers nous avaient servi…


Le Courrier, Saint-Pierre, 15 novembre 1899, p. 3.

Difficile de penser que le journaliste se réfère aux projections de J. Lapeyre, qui datent de mars 1897 et qui ont plutôt laissé une bonne impression. Il faut donc supposer que d'autres cinématographes ont parcouru l'île en 1898 et 1899. En août 1899, John Miller Balabrega est de passage à Saint-Pierre (Les Antilles, Saint-Pierre, 26 août 1899, p. 3). Cette grande figure du spectacle et des variétés, qui connaîtra une fin tragique au Brésil, a présenté un vitascope Edison dans la Caraïbe, dès avril 1896, mais très tôt, il écarte le cinématographe de ses tournées. On voit mal comment il aurait donc organisé des projections.

Filippi

Giuseppe Filippi

L'arrivée de Giuseppe Filippi est un événement majeur de l'histoire des origines du cinématographe. Ce collaborateur des frères Lumière est non seulement un projectionniste, mais aussi un cinématographiste avisé qui a déjà une longue expérience lorsqu'il prépare son premier voyage caribéen. Parti de Caracas (Venezuela), où il se trouve dès février 1899, le pionnier, au cours de l'été et de l'automne, se rend à Trinidad, Demerara, Berbice, Surinam, Cayenne... où il présente son cinématographe Lumière. Il arrive en Martinique dans les premiers jours de novembre :

Le Cinématographe Lumière
Monsieur J. Filippi, nouvellement arrivé dans notre ville pour distraire durant quelque temps, notre population au moyen du Cinématographe, se promet de donner demain soir, au Théâtre, sa première représentation.
M. Filippi possède le meilleur des appareils pour la reproduction des tableaux vivants, celui inventé par les frères Auguste et Louis Lumière, de Lyon.


Le Courrier, Saint-Pierre, 11 novembre 1899, p. 3.

Il est fréquent que la presse, à l'occasion de la présentation du cinématographe, publie des articles "scientifiques" sur l'invention des frères Lumière, à une époque où l'appareil reste encore, pour beaucoup, une invention magique. (Les Antilles, Saint-Pierre, 15 novembre 1899, p. 2-3). Giuseppe Filippi est d'ailleurs le premier à fournir ce type d'article à la presse locale. Le succès est au rendez-vous et les périodiques martiniquais ne tarissent pas d'éloges : 

AU THÉÂTRE
Lorsque dans notre dernier numéro, nous parlions du Cinématographe Lumière et de la puissance dont pouvait disposer l'appareil qui fonctionne et ce moment au théâtre de Saint-Pierre sous l'habile et intelligente directive de M. G. Filippi, nous n'avancions rien d'invraisemblable.
En effet, cet appareil projette à plus de 20 mètres de distance les tableaux les plus vivants, avec une netteté surprenante. Nous connaissions déjà le Cinématographe, mais a l'état d'épreuve ; hâtons-nous de dire que M. G. Filippi est arrivé à la Martinique pour effacer les mauvaises impressions du dernier cinématographe et a surpassé tout ce que ses devanciers nous avaient servi.
Aussi, le public généralement satisfait des représentations données par l'honorable électricien se rend chaque soir au théâtre de Saint-Pierre applaudir les travaux de M. Filippi, qui sont pour lui un réel succès. Nous nous joignons personnellement à notre population pour complimenter hautement le célèbre professeur.
Les reproductions les mieux réussies ont été: Mauvaises HerbesQuerelle enfantineBain à Milan, Le duelPartie d'écartéBataille de femmes, Danse des enfants. Le clou de la soirée de lundi a été la représentation du tableau: Défilé d'un régiment espagnol. Une mention, toute particulière, à ce tableau qui a soulevé l'applaudissement général, aux cris patriotiques de: Vive la France ! Vive l'Espagne !
M. Filippi nous promet pour jeudi, l'exhibition de ses meilleurs tableaux. la Nativitéla Fuite en ÉgypteLa Passion de Jésus et la Résurrection de Lazare seront représentées.
M. G. Filippi qui en ce moment donne des représentations au théâtre de Saint-Pierre, est arrivé ici sous le patronage de MM. Auguste et Louis Lumière (de Lyon).
Ces messieurs qui jouissent de la plus grande considération à Lyon sont les inventeurs du cinématographe actuel si surprenant pour lequel ils ont obtenu des diplômes de premier ordre et la croix bine méritée de la Légion d'honneur.
M. G. Filippi, bien au courant du bon fonctionnement de cette merveilleuse invention, se propose demain jeudi de faire passer sous les yeux de ses nombreux spectateurs les phases diverses de l’existence et de l’émouvante passion du Christ.
Sa sainteté, le pape Léon XIII, à la suite d’une audience spéciale qui avait été sollicité par les inventeurs MM. Lumière frères, a daigné laisser représenter dans la grande salle principale du Vatican les divers tableaux qui composent cette œuvre magistrale. Il en a été ému, et a vivement engagé les glorieux inventeurs à représenter leur œuvre dans les divers pays catholiques. Les personnages de ces tableaux paraissent vivants, tous leurs mouvements sont admirablement rendus et l’on croirait assister en réalité à ce grand drame qui a régénéré le monde.


Le Courrier, Saint-Pierre, 15 novembre 1899, p. 3.

Parmi les vues proposées, la diffusion de celle du régiment espagnol emporte l’adhésion d’un public enthousiaste qui marque ainsi son soutien à la cause ibérique. On imagine facilement les solidarités qui se sont nouées avec l’Espagne quelques mois à peine après le traité de Paris. Quant à Filippi, sachant que les thèmes religieux lui assurent le succès, il prend soin de rappeler une séance mémorable de cinématographie au Vatican que le journaliste du Courrier, instruit sans doute par le pionnier, détaille. S’il faut faire sans doute la part des choses, le récit de Filippi est assez vraisemblable et il contient suffisamment de détails pour imaginer que le pionnier est là, lors de cette présentation unique. L'essentiel du corpus de Filippi est alors composé, sans doute en totalité, de vues Lumière. Pour certaines vues, il pourrait y avoir des hésitations comme pour la Passion. Toutefois, une annonce publiée quelques semaines plus tard, à Haiti, lève les doutes : "on verra tout le martyrologe de la Passion de N-S. J.-C., soit treize tableaux se complétant les uns les autres admirablement" (Le Nouvelliste, Port-au-Prince, 28 décembre 1899, p. 2.). Seule la production Lumière propose une Passion en 13 tableaux. La « La Vie et la Passion de Jésus-Christ » – tournée par Promio dans des décors de Marcel Jambon (Paris, 1898), se compose de treize bandes. Même si la presse de Saint-Pierre ne retient que quelques titres – l’Adoration des mages, nommée par erreur la Nativitéla Fuite en Égyptela Résurrection de Lazare, la Passion de Jésus qui pourrait correspondre au Calvaire –, il y a fort à parier que la série ait été présentée dans sa totalité. L’impact sur le public est d’autant plus significatif que le sentiment religieux est fort dans la culture populaire :

Ces tableaux de la Passion semblent vouloir, pour notre population encore si religieuse et si croyante à tant de titres, être le clou du passage du Cinématographe Lumière à la Martinique.


Les Antilles, Saint-Pierre, 18 novembre 1899, p. 3.

Même si nous ne connaissons pas toutes les vues, nous savons que Filippi, pendant son parcours caribéen, dispose de 200 films environ (Le Nouvelliste, Port-au-Prince, 13 décembre 1899, p. 4), ce qui lui permet de varier ses programmes et d'organiser des séjours prolongés. S'il annonce, pour le 19 novembre sa dernière séance publique, il ne semble pas décidé à quitter Saint-Pierre et annonce même une session spéciale pour les élèves pierrotins : 

M. Filippi se propose de donner lundi prochain, une représentation spéciale pour nos lycéens, après laquelle il se rendra au chef-lieu.


Le Courrier, Saint-Pierre, 18 novembre 1899, p. 3.

Cette séance peut s’apparenter aux sessions de bienfaisance et montre, en tout état de cause, l’attention que portent les pionniers aux élèves qui constituent un public privilégié. Alors qu’il est sur le point de partir, l’évêque de la Martinique, Monseigneur Étienne-Joseph-Frédéric Tanoux passe de vie à trépas. Immédiatement Giuseppe Filippi suspend ses séances, mais il envisage de tirer bénéfice de ce décès :

Le Cinématographe
Le sympathique directeur du Cinématographe, M. Filippi, en raison de la mort du très […] Évêque de la Martinique, se fait un devoir de suspendre ses représentations. Il les reprendra Samedi et Dimanche et il espère pouvoir faire passer sous les yeux des spectateurs une vue des funérailles de Mr Tanoux.


Le Courrier, Saint-Pierre, 22 novembre 1899, p. 2.

Rien ne vient confirmer que cette vue est tournée et encore moins projetée, mais la déclaration de Giuseppe Filippi indique qu’il dispose de pellicules vierges et qu’il a la possibilité de filmer des vues en Martinique. Tout comme J. Lapeyre, deux ans et demi au préalable, le pionnier italien envisage d'organiser des séances à Fort-de-France :

Cinématographe
Il nous revient, que la représentation cinématographique de Dimanche dernier ne sera peut-être pas la dernière que pourra nous donner M. Filippi, propriétaire de l’appareil. À la vérité, M. Filippi se propose de donner quelques séances à Fort-de-France dans un local qui ne nous est pas encore connu, mais que nous croyons être celui de la bibliothèque Schœlcher.
Le retour de M. Filippi à Saint-Pierre, sera pourtant subordonné à une condition : celle de recevoir de France, comme il pense, par le premier courrier, les pellicules de tableaux d’actualité diverses, telles que : des tableaux se rapportant à l’affaire Dreyfus ; les dernières grandes manœuvres, sous le commandement du général Giovanninelli ; ainsi que les diverses scènes de l’incident du Président de la République Loubet, au Grand Prix de Longchamp.


Les Antilles, Saint-Pierre, 22 novembre 1899, p. 3.

Cet article confirme d'abord le rôle spécial que joue la bibliothèque Schœlcher dans la diffusion du cinématographe à Fort-de-France. Par ailleurs, les vues attendues ne semblent pas être arrivées car on ne trouve aucune trace de sa présence éventuelle à Fort-de-France. Certains de ces films appartiennent à d'autres catalogues que celui de Lumière. Finalement, Filippi quitte la Martinique pour l'île de Saint-Thomas (Le Nouvelliste, Port-au-Prince, 7 décembre 1899, p. 2.), puis Haiti. En janvier 1900, il vend son cinématographe et sa collection de films. Il reviendra dans la colonie française presque deux ans plus tard.

Autres films du corpus Giuseppe Filippi : Danseuse italienne27e Chasseurs alpins : Assaut d'un murLe Passage difficile par l’artillerie italienneLe jongleurQuerelle enfantineLe faux cul-de-jatteLa Faillite d’un marchand de marrons (Le Courrier, Saint-Pierre, mercredi 15 novembre 1899, p. 3), Funérailles de Félix FaureCharge de cuirassiers (Les Colonies, Saint-Pierre, novembre 1899 (date non connue). Article figurant dans une page publicitaire publiée dans Le Nouvelliste, Port-au-Prince, mercredi 13 décembre 1899, p. 4.).

1900

Le cinématographe Lumière de René de Monval (mars 1900)

Quelques semaines après le départ de Giuseppe Filippi, c'est à la bibliothèque Schoelcher, à nouveau, que des séances cinématographiques sont organisées. À la demande de René de Monval, via le Gouverneur, la mairie de Fort-de-France répond positivement :

Du 29 mars
nº 66
[Au] Gouverneur
J'ai l'honneur de vous faire savoir que je ne vois aucun inconvénient à ce que la salle de la "bibliothèque Schœlcher" soit mise à la disposition de Mr René de Monval pour une série de représentations de cinématographe lumière.


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Ici encore, ce pionner est un inconnu. Compte tenu de la rareté du ce nom, on peut penser qu'il appartient à la famille Fresse de Monval, originaire de Provence. Mystérieuses séances dont nous ne savons rien ou presque. Pour sa part, la bibliothèque Schœlcher va continuer à accueillir des activités culturelles ou des artistes, comme ceux du théâtre de Saint-Pierre, en février 1901. C'est d'ailleurs à cette période que la mairie fait construire un théâtre attenant à l'hôtel de ville. 

1901

Le retour de Giuseppe Filippi et de la Compagnie d'Art (septembre-novembre 1901)

Ce n'est qu’à l’automne 1901 que Giuseppe Filippi débarque, à Fort-de-France, à la tête d’une Compagnie d’Art. Après un retour décevant dans son pays, il vient de s’installer au Brésil avec sa nouvelle épouse et ses enfants. Dans les premiers jours de septembre 1901, le pionnier a contacté la mairie pour pouvoir organiser ses séances :

12 septembre
nº 412
[au] Gouverneur
J'ai l'honneur de vous transmettre avec l'avis le plus favorable une lettre de M. J. Filippi directeur d'une Société d'art qui désire donner quelques représentations de cinématographe lumière à Fort-de-France.


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Décision est prise de laisser Filippi organiser ses séances cinématographiques dans l'école de garçons :

16 septembre
nº 421
Chef du Service Instruction publique
J'ai l'honneur de vous informer que j'ai reçu de M. Philippi la demande dans laquelle il sollicite l'autorisation de donner quelques représentations de cinématographe lumière à l'école communale des garçons de Fort-de-France. Les appareils seront installés dans la galerie couverte de l'établissement et les assistants prendraient place dans le préau. Bien que nous soyons dans la période des vacances, j'ai tenu à prendre votre avis sur la demande de M. Philippi, afin que si vous y trouviez inconvénient, vous puissiez en avertir la municipalité.
Toutes les mesures qui pourraient être nécessaires pour prévenir les dangers d'incendie seront prises par mes soins.


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Cliché Leboullanger, Martinique, Fort-de-France, La Sortie des élèves de l'École Communale (c. 1910)

Les échanges entre la mairie de Fort-de-France et Giuseppe Filippi ne vont pas de soi, sans doute parce qu'il ne connaÎt pas - ou ne veut pas connaÎtre - les règlements relatifs aux représentations publiques : 

30 septembre
nº 464
Filippi
J'ai l'honneur de vous informer qu'il est un règlement municipal qui décide que tous les impresarios, autorisés à donner des représentations publiques sur le territoire de la commune, sont tenus de verser au profit du bureau de bienfaisance 5 francs par représentation et de donner en sus une soirée au profit des pauvres.
Je vous serai obligé de vous rendre demain dans la matinée à la Mairie pour que nous nous entendions sur la soirée pendant laquelle vous donnerez la représentation au profit des pauvres de la ville, nous fixerons aussi les mesure à prendre à cette occasion.


48 W 5 AMFDF

Peut-on penser que finalement, l'Italien choisit d'installer son cinématographe Lumière dans les salons de l'hôtel des Paquebots :

M. Filippi l’habile cinématographiste que l’on sait a momentanément établi son appareil à l’hôtel des paquebots du chef-lieu, où il fait l’admiration du public avec ses nouvelles collections de projections.
Les Antilles, Saint-Pierre, samedi 28 septembre 1901, p. 3.

Même s'il arrive, à l'époque, que des projections aient lieu dans les endroits les plus insolites, il semble que Filippi ait dû, finalement, opter pour cette installation provisoire dans les salons de l'Hôtel des paquebots, ouvert dans les années 1880 et qui offre alors toutes les commodités comme le rapporte G. Verschuur :

Au fond de la Savane, là où se trouvait autrefois l'agence de la Compagnie générale transatlantique, de nouvelles constructions sont terminées. Un nouvel hôtel a surgi de terre c'est l'Hôtel des Paquebots, où nous commandons notre repas. Sans vouloir faire une réclame au propriétaire, je me plais à constater que nous y avons très bien déjeuné ; seulement je conseille au patron de l'aire venir de Bordeaux un vin tant soit peu meilleur, moins saturé de. bois de campêche. Les touristes lui en sauront gré.


G. Verschuur, Voyage aux trois Guyanes et aux Antilles, Paris, Hachette, 1894, p. 27-28.

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Fort-de-France, La place de la Savane et la statue de Joséphine, c. 1905

L'Italien connaît son public et il n'hésite pas à présenter l'une des séries les plus goûtées par le public martiniquais, celle de la "Vie et Passion du Christ". Toutefois, il ne s'agit plus de la production Lumière qui avait fait les beaux jours de Saint-Pierre en 1899, mais celle de Pathé, en seize tableaux et non plus treize, comme le rappelle un entrefilet de la presse guadeloupéenne : "Ce soir, samedi 28, la Vie et la Passion du Christ, en seize tableaux, seront données ; nous sommes convaincu que cette représentation obtiendra le même succès qu’à la Martinique." (La Démocratie, Pointe-à-Pitre, 21 et 28 décembre 1901, p. 3.):  

Cinématographe-Lumière.— Ce soir, grande représentation très intéressante de la Vie et de la Passion du Christ.
Demain, matinée pour les enfants et les militaires, à six heures et demie du soir, de façon à permettre à ces derniers, permissionnaires de 9 heures, de rentrer au quartier.
A 8 heures, grande représentation. Sujet fort intéressant : la Visite de l’escadre italienne à Toulon.


L’Opinion, Fort-de-France, 28 septembre 1901, p. 3.

Mis à part la Vie et la Passion du ChristFilippi privilégie les vues italiennes et va taper dans le mille avec les images animées du Saint-Père : 

Cinématographe-Lumière. Ce soir, dimanche et lundi, dernières représentations de la Compagnie d’Art. Elles seront très courues parce que les programmes promettent beaucoup. Aujourd’hui les spectateurs recevront la bénédiction apostolique du Saint-Père Léon XIII ; ils contempleront, vivant, dans toute sa sainteté, le chef de l’Église catholique.
La seconde partie se compose de tableaux représentant le Saint-Père à la cour du Vatican. Le vingtième est le plus vivant : Le Saint-Père dans la loge de Raphaël.
La représentation de lundi est au profit des pauvres de la ville.
En résumé, succès complet de la Compagnie d’Art à qui nous envoyons nos félicitations.
M. Filippi doit se rendre à Saint-Pierre continuer sa tournée. Nul doute qu’il ne récolte dans cette ville de nouveaux lauriers.
L'Opinion, Fort-de-France, 5 octobre 1901, p. 2.

En présentant des vues du souverain pontife, qu’il a lui-même tournées, le succès est garanti comme le souligne l’Opinion. Toutefois Fort-de-France n'est pas Saint-Pierre et l'absence d'une salle de théâtre, oblige le pionnier à trouver des solutions alternatives. Il semble que le projet de réaliser une séance de bienfaisance à l'école communale n'ait pas pu se faire, et que finalement, Filippi s'est rabattu sur le le séminaire collègue. En effet, après l'hôtel des Paquebots, c'est lui qui va accueillir le cinématographe. Le lieu inspire le respect et le Tout Fort-de-France s’est donné rendez-vous pour admirer les vues animées :  

Cinématographe-Lumière. La Compagnie d’Art nous a fait ses adieux. C’est avec regret que la population se voit privée des représentations cinématographiques.
Nous ne cesserons de le répéter, le succès de M. Filippi a été complet ; l’assistance choisie qui remplissait chaque soir le salon de l’hôtel le prouve surabondamment.
Hier soir, on aurait dit que la population du Chef-lieu s’était donné rendez-vous dans la vaste cour du séminaire-collège, où avait lieu une grande représentation.
Disons en dernier lieu que les plus hautes personnalités ont honoré les séances cinématographiques de leur présence : M. le Procureur général, M. le Maire de la Ville, M. le Président de la Cour d’Appel, M. Larrouy, Conseiller, pour ne citer que ceux-là.
Ce soir, dernière représentation. Les prix ont été réduits de moitié.


L’Opinion, Fort-de-France, 9 octobre 1901, p. 2.

1900fort-de-france-séminaire

Fort-de-France, Séminaire Collège, 1900
© Archives Départementales de la Martinique.

Si la réduction des tarifs est courante à l’époque, le « partenariat » de l’Église locale est assez novateur, même si Filippi est un exploitant habile. Les autorités religieuses ont pris leur précaution en autorisant uniquement les vues de la Passion, qui ne risquent pas de provoquer une quelconque polémique :

Cinématographe
Avant de laisser Fort-de-France, le directeur du Cinématographe a donné deux représentations dans l’ancien séminaire, situé dans la banlieue de la ville.
Le clergé du chef-lieu avait subventionné M. Philippi pour que ces deux séances fussent exclusivement consacrées à la reproduction des Scènes de la Passion du Christ. Aussi beaucoup de dévots avaient-ils envahi une des salles les plus spacieuses du séminaire. Une partie du produit de la représentation devait être versée à la Caisse des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul.


Les Colonies, Saint-Pierre, 12 octobre 1901, p. 3.

Fort-de-France vaut bien une messe... 

Les conditions pour les séances de cinématographie sont toutefois bien plus favorables à Saint-Pierre et, comme il l'a fait lors de son précédent séjour martiniquais, le pionnier est de retour, le 13 octobre, dans le "Paris des Antilles" où le théâtre offre toujours une scène exceptionnelle. L'électrification, qui pourrait résoudre bien des problèmes, n'est pas encore complète et les projectionnistes doivent prendre leur précaution en diversifiant leurs sources d'énergie. C'est ce que fait d'ailleurs Giuseppe Filippi avec son moteur à alcool :

… M. Filippi nous arrive du reste, avec un matériel nouveau, complété par un curieux moteur à alcool dénaturé actionnant une dynamo destinée à servir une puissante lampe électrique à arc pour ses projections.


Les Antilles, Saint-Pierre, 2 octobre 1901, p. 2.

L'exploitation du cinématographe comporte ainsi plusieurs volets. S'il faut s'assurer de la bonne marche de l'appareil, et cela est loin d'être simple, il convient également d'organiser le volet financier de l'affaire.On imagine aisément que certains spectateurs peuvent se glisser sans avoir payé leur place ou que d'autres arrivent en retard, perturban ainsi les séances. Avant de faire en sorte que les séances se déroulent le mieux possible, Giuseppe Filippi va organiser la billeterie :

CINÉMATOGRAPHE
AVIS IMPORTANT
Pour éviter retard et confusion au guichet du Théâtre, toutes sortes de billets sont délivrés pendant la journée jusqu’à 6 heures ½ du soir chez M. GAUGAIN, Comptoir Parisien, rue Victor-Hugo, 167.
S’adresser aussi à M. R. MAUCONDUIT, durant la journée, et à 7 heures ¼ au guichet du Théâtre.
L’entrée sans billet ne peut avoir lieu sous aucun prétexte. Il est absolument défendu d’accepter de l’argent à la porte.
On ne fait aucune réduction de prix, même après le commencement de la représentation.
Les billets vendus ne servent que pour la représentation pour laquelle ils sont délivrés.


Les Antilles, Saint-Pierre, 16 octobre 1901, p. 3.

Pas question de favoriser la fraude qui mettrait en péril les bénéfices du négoce de M. Filippi qui concocte de somptueux programmes de plus de cinquante vues. On imagine aisément des soirées marathon où défilent sur l’écran des actualités et des vues générales. Pour cette deuxième saison, le pionnier ne lésine pas sur les moyens pour éblouir le public pierrotin :

LE CINÉMATOGRAPHE
La soirée de Jeudi dernier a été très belle et a répondu pleinement à l’attente du nombreux public qui garnissait les loges, fauteuils et banquettes de notre théâtre.
Les 50 splendides vues en couleurs des principaux [sic] œuvres d’art, des monuments, peintures et marbres des galeries italiennes ont, avec raison, excité l’admiration du public. Ainsi se trouve réalisée par l’ingénieux cinématographe une véritable décentralisation artistique par le tableau, une véritable vulgarisation des merveilleuses collections d’art de l’Italie, accessibles jusqu’ici aux seuls favoris de la fortune.
Au cours de la représentation M. Filippi a annoncé au public, pour aujourd’hui Samedi, un programme nouveau aussi varié qu’intéressant, des principales vues de l’Exposition de 1900.
Bien loin déjà elle est notre exposition de 1900, et pourtant comme par enchantement, avec une mémoire bien autrement fidèle, que la meilleure des nôtres, avec une vivacité, une profusion de détails inouïe, ce soir il sera donné à notre public, sans fatigue, commodément assis, de voir défiler devant ses yeux éblouis l’ensemble merveilleux qui, l’année dernière, fit courir, à grands frais, des millions de visiteurs des quatre coins du monde.
Comme toujours, la représentation de ce soir sera divisée en trois parties dont une pour les vues colorées de l’exposition et les deux autres consacrées aux si curieuses et parfois si drolatiques projections des vues animées.


Las Antilles, Saint-Pierre, 19 octobre 1901, p. 3.

Au-delà des lieux communs, l’article pointe la question de la « décentralisation » et de l’« autre regard », celui de l’Antillais qui découvre avec fascination les splendeurs italiennes et l’exposition de 1900, inversant ainsi les polarités de l’exotisme. Mais tout ne va pas sans mal, et les embûches techniques, malgré la dextérité du pionnier, entravent le bon déroulement des séances dont certaines sont mêmes annulées :

Cinématographe
Samedi, un léger accident s’étant produit au début de la soirée dans le moteur servant aux représentations cinématographiques, le spectacle n’a pu avoir lieu. M. Filippi a dû rendre l’argent aux spectateurs et même, comme il arrive toujours en pareil cas, bien plus que l’argent reçu.
On nous affirme que le directeur restera ici encore quelques jours au lieu de partir pour la Guadeloupe le 30 du courant comme il se l’était proposé.


Les Colonies, Saint-Pierre, 29 octobre 1901, p. 3.

Alors que l’exploitant s’apprête à quitter Saint-Pierre, des « raisons quarantenaires » le contraignent à prolonger son séjour. Il met à profit ce contretemps pour organiser quelques représentations les 3 et 5 novembre, mais de nouvelles difficultés techniques l’empêchent d’offrir ses ultimes séances :

CINÉMATOGRAPHE
Avis au public
Monsieur Filippi, l’habile directeur du Cinématographe, devait régaler notre public, ce soir et demain, de deux dernières séances. Mais la benzine qu’il attendait de la Guadeloupe, sa provision étant épuisée, ne lui est pas arrivée. Il lui sera donc absolument impossible de donner la représentation de ce soir ; quant à celle de demain, elle risque fort aussi d’être empêchée.
Hier soir, une très intéressante soirée cinématographique a eu lieu, au Séminaire-Collège, sous la présidence de Monseigneur l’Évêque.


Les Antilles, Saint-Pierre, 9 novembre 1901, p. 2.

C'est au bout de cinq semaines environ que Giuseppe Filippi quitte la Martinique et Saint-Pierre tout à annonçant un retour au mois de janvier, qu'il a sans doute programmé après son séjour en Guadeloupe :

M. Filippi qui vient de faire admirer ses magnifiques collections à nos deux villes de Fort-de-France et St-Pierre est parti hier pour Basse-Terre. M. Filippi doit passer par Pointe-à-Pitre avant de continuer sa tournée des îles du Nord, puis, repasser à la Martinique, à St.-Pierre, dans le courant de Janvier, avec des collections neuves, et abondantes en projections analogues au déshabillé désopilantchevalier mystèrela mégère récalcitrante, etc.


Les Antilles, Saint-Pierre, 13 novembre 1901, p. 3

Mais Filippi ne reviendra en Martinique qu'après la catastrophe du 8 mai 1902 et l'éruption de la Montagne pelée.

Grâce aux articles de presse, on peut avoir une idée assez juste du corpus où se mêlent des vues de différents catalogues. À la différence de son premier séjour, au cours duquel le pionnier a présenté essentiellement des vues Lumière, le répertoire, fin 1901, est composé également de films Pathé qui, en quelques mois, est devenu le fournisseur le plus important de vues animées. Il faut également faire une place à part aux "50 splendides vues en couleurs des principales œuvres d’art, des monuments, peintures et marbres des galeries italiennes" et aux « 71 tableaux coloriés [de] notre exposition de 1900 » dont on soupçonne qu'il s'agit plutôt de vues fixes. Outre les vues de la Vie et la Passion du Christ et les vues italiennes, la presse rend compte de la projection des autres films suivants : La Défense du drapeauSurprise d’une maison au petit jourLa Mégère récalcitrantel’Homme aux 4 têtesla Magie noirele Déshabillé désopilant (Les Antilles, Saint-Pierre, 23 de octubre de 1901, p. 3), Le Saint-Père porté sur son fauteuilles Tableaux de Raphaël, du Dominiquin et de Michel-AngeLa Procession à ÉvianLes Troupes du VaticanLe Panorama en chemin de ferLe Jubilé de VictoriaLes ClownsLe Chapeau mystérieux  (Les Antilles, Saint-Pierre, 26 de octubre de 1901, p. 2), Vues de Naples et de Pompéila Bénédiction apostolique du T. S. Père (Les Antilles, Saint-Pierre, 30 de octubre de 1901, p. 3), la Visite de l’escadre italienne à Toulonla Course de taureaux en EspagneDes tableaux en couleur excessivement curieux de la Rome moderne et ses galeries artistiques (Les Colonies, Saint-Pierre, 17 de octubre de 1901, p. 2).

Le mystérieux M. Apô et la Société des Antilles (novembre 1901-mars1902)

Il ne faudrait pas croire pour autant que Giuseppe Filippi est le seul à dominer le paysage cinématographique martiniquais. À peine a-t-il quitté Saint-Pierre que la presse pierrotine annonce déjà la venue d’un nouvel appareil présenté, cette fois-ci, par le mystérieux M. Apô qui arrive bien de Saint-Nazaire, accompagné de sa fille, sur La France (Les Colonies, Saint-Pierre, 21 novembre 1901, p. 3):

M. Apô qui est arrivé de France avec un appareil cinématographique perfectionné et un graphophone, le Merveilleux, d’une portée phonique extraordinaire a fait hier soir au Théâtre quelques essais qui ont été couronnés de succès.
La première représentation sera donnée dimanche prochain.
Demain nous signalerons quelques sujets du programme.
Les Colonies, Saint-Pierre, 28 novembre 1901, p. 2.

Mystérieux, disons-nous, car son nom disparaît très vite de la presse locale, et il ne sera plus question que de M. X… et de la « Société des Antilles ». Impossible de savoir les raisons de ces changements. Le clou du spectacle de M. Apô est le Merveilleux, graphophone de la maison Lioret dont les auditions sont simplement entrecoupées de vues fixes ou animées d’un répertoire sans doute limité :

… L’appareil cinématographique serait secondaire, par rapport à l’audition du graphophone ; ses images serviraient d’intermède varié.


Les Antilles, 23 novembre 1901, p. 3.

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Le Merveilleux, le modèle n° 2 et le n° 4 (Le Photo-programme, saison théâtrale 1896-1897, n° 20).
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Le Robuste (1900)

Le projecteur utilisé, information rare pour l’époque, est Le Robuste (Les Colonies, Saint-Pierre, 12 décembre 1901, p. 2.) de chez Continsouza, commercialisé par Pathé dès 1899. La première a lieu le 1er décembre (Les Colonies, 29 novembre 1901, p. 2), mais la perfection n’est pas au rendez-vous :

Au théâtre
Le graphophone que fait entendre au Théâtre de Saint-Pierre la Société des Antilles est certainement le plus puissant qui se soit produit sur notre scène. Le public a chaleureusement applaudi hier soir les 20 morceaux successivement exécutés. Ç’a été de la frénésie à l’audition du grand duo final de la Favorite. Il semblait que l’on entendait Mme Lematte et l’on a fait une ovation à la cantatrice… absente.
Les vues fixes sont du meilleur choix.
Les vues animées ont eu du succès, mais en auraient eu davantage si la lumière oxhydrique n’avait pas manqué de puissance.
Les dispositions de l’objectif et de l’écran ayant été modifiés [sic]pour la soirée d’hier, le défaut d’intensité de la lumière pourra être corrigé pour la représentation prochaine qui aura lieu mardi.


Les Colonies, Saint-PIerre, 6 décembre 1901, p. 2.

La lumière oxhydrique ou Drummond est fréquemment utilisée au théâtre et peut remplacer le flux électrique et la lumière oxydo-éthérique particulièrement dangereuse. Seul un bon technicien aurait pu limiter les tremblements et scintillements, ce qui ne semble pas avoir été cas. Qu’importe ! Le succès est tout de même au rendez-vous :

Au théâtre
La Société des Antilles donnera jeudi sa deuxième représentation de graphophone et de cinématographe au théâtre de Saint-Pierre. On représentera, ce soir-là, au cinématographe l’Histoire d’un crime qui comprend des scènes extrêmement sensationnelles.
Voici d’ailleurs la nomenclature des tableaux : Le Meurtre, l’Arrestation, la Confrontation, la Cellule des Condamnés, le Rêve, l’Expiation et l’Exécution.


Les Colonies, Saint-Pierre, 3 décembre 1901, p. 3.

L’installation quelque peu chaotique d’Apô va survivre jusqu’à la fin du mois de mars, malgré un climat contraire qui le contraint à repousser plusieurs séances (Les Colonies, Saint-PIerre, 13 décembre 1901, p. 3). Curieusement, et de façon parallèle, des séances cinématographiques sont organisées, sur un modèle similaire, à Fort-de-France par une autre – ou la même ? – société :

Cinématographe à Fort-de-France
Une société formée de quatre de nos compatriotes de Fort-de-France a installé dans cette ville un appareil de cinématographie et un graphophone perfectionné, d’une très forte puissance de voix.
La première représentation aura lieu ce soir à l’étage de l’immeuble Gérard frères, rue Lamartine.


Les Colonies, Saint-Pierre, 16 mars 1902, p. 2

Tout laisse à penser que la « Société des Antilles » tente également sa chance dans le chef-lieu ou qu’elle a fait école… À Saint-Pierre, elle refait parler d’elle en organisant des séances au théâtre couplées d’auditions de graphophone pour la présentation d’une nouvelle série de la Vie & la Passion de N. S. Jésus-Christ en 16 tableaux animés et des tableaux Processions miraculeuses à Lourdes et Arrivée des malades à Lourdes (Les Colonies, Saint-Pierre, 18 mars 1902, p. 3.), et la salle ne désemplit pas :

Au théâtre
La “Société des Antilles” a obtenu hier un succès immense.
Ce soir il y aura représentation pour les enfants des écoles et demain, jeudi, la société donner l’histoire d’un crime en 9 tableaux, les épisodes des guerres du Transvaal et de Cuba, etc.


Les Colonies, Saint-Pierre, 19 mars 1902, p. 2.

Au fur et à mesure des séances, le répertoire s’étoffe. Hormis Histoire d’un crime, la plupart des nouvelles vues, sans doute de chez Pathé, semblent inédites : Bombardement de la HavaneEpisode de la guerre de CubaAttaque d’une batterie anglaise par les Boers, Prise d’un canon et Exécution d’un prisonnier boer par les Anglais (bataille de Modder-River). La Société des Antilles varie ainsi son programme et diversifie son public en organisant des séances réservées aux enfants des écoles :

Au Théâtre
Hier la « Société des Antilles » donnait une représentation aux enfants des écoles primaires ; programme bien choisi et très bien exécuté, prix très réduit. Un généreux donateur a acheté 80 cartes qu’il a délivrées gratuitement dans les écoles. Nos enfants se sont amusés et ont applaudi à la bonne idée de la Société.
Nous espérons que l’acte de générosité rencontrera quelques imitateurs et que la « Société des Antilles » continuera ses représentations à prix réduit, pour le plus grand plaisir des élèves du pensionnat et du lycée.


Les Colonies, Saint-Pierre, 20 mars 1902, p. 2.

La trace de la Société Antillaise et de M. Apô se perd à la fin du mois de mars. Les projections ont-elles continué dans les semaines qui ont suivi ? En tout état de cause la terrible catastrophe du 8 mai 1902 va anéantir le théâtre et tout le « Paris des Isles ».

1902

L'éruption de la Montagne Pelée et la destruction de Saint-PIerre (8 mai 1902)

Depuis le mois de février, une forte odeur de soufre de mauvais augure se fait sentir au Prêcheur, au Nord de Saint-Pierre. Dans son édition du 26 avril, les Colonies publie un courrier préoccupant d’un habitant de Grand-Fonds qui conclut en ces termes : « la soufrière fume toujours, il y a beaucoup de frayeur chez les habitants. » (Duno-Emile Josse, « Le volcan de la Montagne Pelée », Les Colonies, Saint-Pierre, 26 avril 1902, p. 3.) L’éruption tragique de la Montagne Pelée emporte, au même instant, la ville et ses 30 000 habitants. Le drame attire l’attention du monde entier et celle aussi des cinématographistes…

La catastrophe de Saint-Pierre, immédiatement connue dans le monde entier, a une immense répercussion et le cinématographe ne saurait faire l'impasse sur une telle "vue d'actualité". Ce concept regroupe à la fois les vues prises sur le vif, mais également les vues qui sont reconstituées en studio. Dans le cas de la catastrophe de Saint-Pierre, la reconstitution de l'éruption s'impose. En effet, comme le rappelle le catalogue Pathé, les scènes doivent parfois être reconstituées :

[...] Dès qu'un événement se produit, un opérateur est immédiatement envoyé sur les lieux lorsque cela est possible.
Toutefois, nous ne saurions garantir l'authenticité de toutes les Vues contenues dans cette série, en raison des difficultés multiples qu'il y aurait à les saisir sur le vif.
Dans ce dernier cas, comme l'intérêt est d'aller vite, nous nous efforçons de reproduire ces scènes en nous rapprochant le plus possible de la vérité.


PAT 1901-01, p. 39.

Dès la catastrophe connue, Pathé, Méliès, Edison et Lubin vont immédiatement réaliser des vues "reconstituées". Ferdinand Zecca, pour Pathé, réalise Catastrophe de la Martinique avec l’aide des chefs décorateurs Albert Colas et Gaston Dumesnil. De son côté, le génie de Montreuil édite son Éruption volcanique à la Martinique dont on connaît une version coloriée. Thomas Edison propose une série Martinique Calamity un choix de trois "vues reconstituées" : Mt. Pelee smoking before the EruptionEruption of Mt. Pelee and destruction of St. Pierre et The Burning of St. Pierre. C'est également le cas de Lubin et sa série Martinique Disaster : Panorama of St. PierreThe Eruption of Mt. Pelee et Tanking Out the Dead and Wounded

Pourtant, Thomas Edison est le seul à dépécher sur les lieux ses opérateurs qui vont rapporter, le 28 mai, une série de vues martiniquaises réunies sous le titre Genuine Pictures of the Ruined City of St. Pierre, smoking Mt. Pelee, Fort de France and Other Historical Scenes incendental to the Great Calamity :

On May 28th, 1902, our staff photographers returned from Martinique on the steamship “Korona”, and brought with them a complete series of typical and genuine Martinique films, which, when exhibited in connection with our Mt. Pelee films, will make a complete show in themselves.
Our photographers were dispatched to the scene of the disaster immediately after the news reached this country, and during the next two months succeeded in procuring a set of motion picture negatives that are not only of extraordinary interest because of the subject matter, but also photographically with excellence.


Edison Manufacturing Company, Films Edison, nº 162, octobre 1902.

Quelques vues vont être prises directement près des lieux du drame ou dans les communes voisines, comme le Carbet et le Morne Rouge : Circular Panoramic View of St. Pierre Showing the Ruins of the Catholic Cathedral and Mt. Pelee smoking in the BackgroundCircular Panoramic View of St. Pierre From the Light House Showing Mt. Pelee Smoking in the DistanceNatives Unloading a Boat of Fire Wood at Carbet (a Suberb of St. Pierre)Native Bull Cart at Morne Rouge (a Suburb of St. Pierre) et Storm at Sea, Near St. Pierre, MartiniqueMais plus de la moitié des vues sont tournées à Fort-de-France, le chef lieu de l'île : Circular Panoramic View of the Market Place at Fort de FranceShowing S. S. Korona in the backgroundNatives Unloading a Coaling Vessel at Fort de France, MartiniqueNative Women Washing Clothes at the Gueydon Fountain, Fort de France, MartiniqueStreet Scene in Fort de France, MartiniqueNative Women Washing Clothes at Fort de France et Native Women of Fort de France at Work.

Edison est incontestable celui qui couvre le plus le désastre de Saint-Pierre et même le seul à proposer des vues "authentiques" qui constituent de fait la première série consacrée à la Martinique.

Resterait à savoir si la figure essentielle de Giuseppe Filippi, dont on sait qu'il est encore dans les parages en ce début d'année 1902, a pu d'une manière ou d'une autre prendre des vues de la catastrophe. Quelques semaines avant la catastrophe, l'Italien envisage de se rendre à Porto-Rico, après son séjour à Saint-Thomas :

La Compagnie d'Art qui a laissé de si excellents souvenirs à la Guadeloupe, remporte, avec ses soirées cinématographiques, beaucoup de succès à Castries, Sainte-Lucie, où elle est depuis son départ de Basse-Terre.
Vers le 1er avril, M. Filippi pense aller à Saint-Thomas, de là il se rendra à Porto-Rico.
Tous nos vœux accompagnent la Compagnie d'Art.


La Démocratie, Pointe-à-Pitre, 22 mars 1902, p. 3.

Où donc se trouve-t-il en ce début du mois de mai ? Non loin de là, à la Barbade où il continue son périple antillais comme il le dit à un journaliste italien :

Nel 1902 dalla vicina isola Barbados assiste al terribile maremoto e all'eruzione del vulcano Pelée nei quali perirono tutti i 30 mila abitanti di S. Pierre nella Martinica e spedisce per posta all'Illustration Française le prime fotografie del disastro.


Gazzetta sera, Turín, lundi 12 avril 1954. 

De la Barbade, il revient dès l’annonce de l’éruption pour photographier la catastrophe. Si l’on en croit le journal brésilien A Campanha de São Luís (Maranhão), Filippi parvient également à tourner des vues à Saint-Pierre :

En vistas fixas coloridas, tivemos na segunda parte, trinta e tres quadros representando a terrivel catastrophe de S. Pedro da Martinica, occorrida a 24 de Maio, quadros que satisfiseram inteiramente a espectactive da platéa. / Na terceira parte, den-nos o sr. Filippi dez vistas animadas, de grande effeito, dentro as quaes destacamos a erupção do Monte Pelado, na Martinica.


A Campanha, São Luiz, 1er août 1902, p. 2.

Le pionnier est un cinématographiste chevronné qui a déjà filmé des bandes dans la Caraïbe, comme l'Incendie de la Place PiétonPar ailleurs, les déclarations du pionnier sont confortées par Armando Giuffrida y Teresa Antolin qui sur leur site confirment l’existence de ces vues et fournissent, en outre, quelques informations complémentaires : 

Dunque, cosa fece Giuseppe Filippi nei primi anni del ’900 dopo Argentina e Brasile? Inanzitutto bisogna aggiungere la Martinica nel 1902, giusto durante l’eruzione del vulcano Monte Pelée. Di questo evento, e delle conseguenze, Filippi gira sette pellicole e realizza diversi servizi fotografici pubblicati dai Lumière nella rivista France Illustration. Girovaga per le Antille, fotografa e riprende con il suo cinematografo Lumière il re Berhanzin, della dinastia Dahomey, esiliato dalla Francia in Nuova Guinea a Fort de France.


http://sempreinpenombra.com/2008/06/06/lavventurosa-storia-di-giuseppe-filippi/.

 Malheureusement le site internet n’offre aucune source permettant d’attester ces informations. Dans un article publié, en 1948, dans la Gazzetta Sera, Giuseppe Filippi devait confirmer ses déclarations (La Gazzetta Sera, Turin, mercredi 8 juin 1948). La thèse de tournages possibles semblerait en outre confortées par l’existence dans le catalogue Lumière de trois vues martiniquaises tournées à Fort-de-France : Fort-de-France : femmes portant des corbeillesFort-de-France : marché et Fort-de-France : négrillons jouant sous les arbres. Par ailleurs, dans le catalogue du Photorama Lumière, dont le responsable est Alexandre Promio, figure, sous le numéro 1022, une photographie circulaire St Pierre de la Martinique – Les ruines après la catastrophe. Nous ignorons l’auteur de ces différentes vues, animées ou non, tournées avant le début de l’année 1903, mais compte tenu des liens qui unissent encore Giuseppe Filippi et les frères Lumière, il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’elles soient dues au pionnier italien. En revanche, que faut-il penser du titre du film présenté à São Luiz, L’éruption de la Montagne Pelée ? Il manque des preuves pour certifier que ce film a bien tourné par Filippi, car il peut aussi s'agir de productions Edison, Méliès, Lubin ou Pathé.

1903

La société "La Lux" (septembre 1903-novembre 1904)

Il faut attendre le mois de septembre 1903 pour que l'on reparle de cinématographe à Fort-de-France. Le seul périodique foyalais disponible, l’Opinion,annonce, au début de l’automne, son installation, place de la Savane :

Cinématographe
Une compagnie dont M. Flaun est un des principaux commanditaires est en train d’installer sur la Savane une baraque destinée à abriter un puissant appareil de cinématographie marié à un phonographe. Dans quelques jours le public de Fort-de-France pourra donc se récréer un brin.


L’Opinion, Fort-de-France, 24 septembre 1903, p. 2.

Auguste Flaun, figure locale et propriétaire d’un grand bazar, rue Lamartine, est l’un des initiateurs du projet de la société « La Lux ». Le second responsable est Léopold Lamy. On peut s'étonner du temps nécessaire pour monter une simple baraque sur la place de la Savane, toujours est-il que l'inauguration n'a lieu qu'au début du mois de décembre :

Société cinématographique
Nous sommes heureux d'annoncer à nos lecteurs que la société cinématographiqiue "La Lux" a terminé son installation sur la savane et qu'elle commencera ses représentations demain soir dimanche.


L'Opinion, Fort-de-France,  5 décembre 1903, p. 3.

Le premier article publié sur cette première est dans le ton habituel de ce type de spectacle. Le journaliste souligne les problèmes techniques et fait allusion à l'ambiance de la salle, là encore une constante dans ce type de compte rendu :

Cinématographe
Avant-hier soir a eu lieu la première représentation du cinématographe la Lux.
Beaucoup de monde au dehors ; l’intérieur est comble.
Les diverses parties du programme se déroulent au milieu de l’ébahissement, des rires, des lazzis, et des applaudissements du public. Il est à regretter que le phonographe, dans les partitions où il se fait entendre, en dépit de sa puissance, n’arrive pas à être perçu de tous.


L'Opinion, Fort-de-France, 8 décembre 1903, p. 3.

Passée l'émotion de la première présentation du cinématographe, couplé d'un phonographe, la presse oublie tout bonnement le nouveau spectacle pendant un bon mois avant d'entendre parler à nouveau de la baraque :

Cinématographe
La direction nous prie d’informer le public que, durant la période du carnaval, le cinématographe n’ouvrira ses portes qu’une fois par semaine, invariablement fixé au mardi.


L'Opinion, Fort-de-France, 30 janvier 1904, p. 3.

La place de la Savane est un espace largement convoité par les spectacles de tous ordres. Face à la rue de la Liberté, il est ainsi possible d'aller au cinématographe, de monter sur les chevaux de bois et d'assister également à des courses... et un lieu privilégié au moment du carnaval. Il est probable que la mairie a souhaité récupérer cet espace public, ce qui explique sans doute que le désormais le "cinématographe géant" ait pris place à deux pas de la pharmacie de F. Lamy - est-il parent de Léopold... probablement -, sur le cours de la Liberté, pour quelque temps : 

Cinématographe
Ce soir, à 8 heures et demie précises, réouverture du cinématographe géant.
Projections de vues animées et de visions d’art en couleurs.
À cause du nombre restreint de chaises, on est prié de faire prendre ses cartes à l’avance chez M. F. Lamy, pharmacien.
Prix des places : gradins, 1 francs [sic] ; chaises, 2 francs ; fauteuils, 3 francs.
Les enfants au-dessous de 12 ans paieront demi-place.


L'Opinion, Fort-de-France, 2 février 1904, p. 3.

Léopold Lamy, co-responsable de la société "La Lux", est également invité, quelques mois plus tard, à déplacer la baraque où se trouve le cinématographe qui est ainsi déplacé chaque fois que la place de la Savane est utilisée pour les fêtes locales, le carnaval, bien sûr, mais également le 14 juillet qui est un des moments forts de la vie foyalaise avec feux d'artifice :

9 juin 1904
nº 239
Mr Léopold Lamy
J'ai l'honneur de vous informer que la municipalité se proposant d'installer sur la Savane, en vue des fêtes prochaines, une piste pour courses de chevaux, je me vois dans l'obligation de vous inviter à faire procéder, dans un délai de quinze jours, à l'enlèvement de la baraque logeant votre cinématographe.
Je ne vois aucun inconvénient à ce que votre construction soit réédifiée sur la partie de la Savane réservée à l'emplacement des manèges de chevaux de bois ; toutefois, cette nouvelle autorisation devra être soumise à l'approbation de M. le Colonel, Commandant supérieur des troupes.


48 W 6 AMFDF

Quelques jours plus tard, M. Lamy, conseiller municipal, - Est-ce le même ou un parent de Léopold et du pharmacien ? - est invité par la municipalité à présider la commission des fêtes, en vue de l'organisation des festivités du 14 juillet :  

30 juin 1904
nº 280
Mr. Lamy
J'ai l'honneur de vous informer que vous avez été nommé président de la commission municipale des fêtes.
Je vous serai obligé de vouloir bien donner votre concours en cette qualité à la municipalité. Je vous aurai grès aussi de vous entendre avec Mr le Voyer de la ville pour la convocation de la commission dans le plus bref délais.


48 W 6 AMFDF

Malgré les aléas et les déplacements de la place de la Savane au local situé face à la pharmacie F. Lamy, le cinématographe organise des projections depuis plus de six mois et s'installe dans le paysage foyalais, faisant entrer le spectacle dans une première forme de sédentarisation. Une incontestable fébrilité habite Fort-de-France à l'approche de la fète nationale dans la colonie française. Ainsi le cinématographe annonce sa prochaine réouverture :

Cinématographe-géant
Nous avons l’avantage de porter à la connaissance des habitants de Fort-de-France et de l’intérieur que le Cinématographe-géant, sous la haute direction d’un ingénieur électricien venu tout expressément de Paris, réouvrira [sic]ses portes incessamment, vis-à-vis la pharmacie Lamy.
Nous ne saurions trop recommander à nos amis ces agréables tableaux vivants.


L’Opinion, Fort-de-France, mardi 12 juillet 1904, p. 3.

Tableaux vivants dont on ne sait rien d’ailleurs depuis des mois, car la presse n'a jamais commenté le moindre film, ni publié le moindre programme.À l'approche des fêtes, un certain M. Démare, prestidigitateur, écrit à plusieurs reprises à la mairie de Fort-de-France. Dans un premier temps, il s'agit, en fait d'installer un spectacle sur la place de la Savane :

12 juillet 1904
nº 820
M. Démare
En réponse à votre lettre datée du 9 juillet courant, j'ai l'honneur de vous informer que je ne voix pas inconvénient à ce que vous installiez votre jeu des petits chevaux sur la savane pendant la fête du 14 juillet.


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Si la réponse municipale n'appelle aucun commentaire, il est tout de même surprenant que le même jour, un second courrier soit envoyé au même M. Demare où la même mairie oppose son refus à la demande du prestidigitateur :

12 juillet 1904
nº 322
Mr. Démare
En réponse à votre lettre du 13 [sic] juillet courant, j'ai le regret de vous informer que le cinématographe étant une propriété privée, la municipalité ne peut vous accorder l'autorisation demandée.


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Pourquoi donc cette différence de traitement ? Impossible de le savoir. Toujours est-il que M. Demare semble s'être arrangé avec la "Compagnie Cinématographique" pour présenter quelques numéros de prestidigitation :

Cinématographe
Ainsi que nous l’avons annoncé dans notre dernier numéro, c’est ce soir que la Compagnie cinématographique réouvre ses portes.
Demain, elle donnera, avec le concours du professeur Demare, l’habile prestidigitateur illusionniste que tout Fort-de-France a eu l’occasion d’applaudir il y quelques années, une grande soirée de physique amusante.
Abonnement au journal le Pêle-mêle donnant droit à deux places premières.


L’Opinion, Fort-de-France, jeudi 14 et samedi 16 juillet 1904, p. 2.

Incontestablement, quelques belles soirées vont avoir lieu au cours du mois de juillet et dans la "vaste salle" du "Théâtre du Cinématographe" la foule se presse pour assister avec enthousiasme aux projections. Aucune information, en revanche, sur les programmes à l’exception de La Vie et la Passion du Christ(L’Opinion, Fort-de-France, samedi 23 juillet 1904, p. 3), dont on ignore la version, probable celle de Pathé. Mais tout va trop bien, et cela ne peur guère durer. De nouveaux incidents techniques vont venir gâcher la fête dans les derniers jours de juillet :

Cinématographe
Dimanche, au moment précis où la compagnie cinématographique allait ouvrir ses portes, une petite avarie de machine s’est produite et a mis le directeur de la société dans la pénible obligation de renvoyer à aujourd’hui, mardi, la représentation qui devait avoir lieu le soir même.
Ce petit contre-temps, assurément désagréable pour les personnes venues de la campagne, n’est pas de ceux pourtant qui doivent rebuter les amateurs du beau et du pas vu artistique.
Il est à supposer, du reste, qu’il ne se renouvellera pas, toutes précautions étant prises pour qu’il en soit ainsi.
MM. les administrateurs de la société nous priant de transmettre leurs excuses au public, nous le faisons bien volontiers…
Représentation ce soir, avec le programme de dimanche.


L’Opinion, Fort-de-France, mardi 26 juillet 1904, p. 3.

Décidément, le cinématographe n’est pas commode et ne se laisse pas domestiquer, à moins que ce ne soit l’opérateur qui soit malhabile. Plus de traces de projections dans les mois qui suivent, ce qui atteste sans doute de la difficulté à faire fonctionner correctement l'appareil, même si le cinématographe continue à offrir quelques belles soirées aux foyalais jusqu'en octobre. De guerre lasse pourtant, les exploitants finissent par renoncer à ces projections laborieuses et passent la main et leur matériel au cours de l'automne.

1904

M. Dumanoir, nouvel exploitant  (novembre 1904-mai 1905)

L’installation est finalement vendue, en novembre, à M. Dumanoir, un audacieux Martiniquais dont on ignore tout. Les spectateurs se réjouissent déjà de revoir enfin des films à Fort-de-France et la presse déborde d’optimisme :

Cinématographe
Nous apprenons avec plaisir que la société qui faisait valoir le cinématographe établi d’abord à la savane et maintenant rue de « La Liberté », a vendu l’installation à notre compatriote M. Dumanoir. Ce dernier a déjà fait d’importantes modifications aux appareils qui fonctionnaient très mal et n’avaient occasionné que des déboires.
Désormais le courant nécessaire à la bonne marche du cinématographe sera fourni journellement par la société d’électricité de la ville et l’on n’aura plus à utiliser le mauvais groupe électrogène dont on se servait tout d’abord, qui marchait avec un bruit infernal, incommodant les spectateurs et déterminant des ratés constamment.
Désormais ces malfaçons ne se reproduisant plus, le public pourra chaque soir, assister à des représentations complètes et grâce à un éclairage parfait, à des vues nouvelles, habilement présentées, suggestives et intéressantes, il éprouvera l’émotion de la chose vécue et le plaisir de passer des heures agréables dans une bonne salle de spectacle. Nous souhaitons bon succès à M. Dumanoir dans sa nouvelle entreprise.


L'Opinion, Fort-de-France, 12 novembre 1904, p. 3.

Le tableau apocalyptique des séances antérieures ne fait que renforcer un espoir, hélas, vite déçu. Quand ce n’est pas le groupe électrogène qui lâche, c’est l’eau du canal qui faut défaut. Décidément rien ne va plus :

Cinématographe
Nous espérions voir fonctionner ces jours-ci le cinématographe dans des conditions autres que sous l’ancienne direction, d’importants perfectionnements ayant été apportés à l’installation.
Les essais électriques et la mise au point aient [sic] d’ailleurs parfaitement réussi.
Mais malheureusement la force motrice manque.
Il paraît, en effet, que l’eau fournie par le canal à l’usine d’électricité est à peine suffisante pour faire marcher les turbines au voltage voulu. De sorte qu’il est impossible de donner la force en plus, qui serait nécessaire pour faire fonctionner le cinématographe.
Nous serons donc privés, petits et grands des séances cinématographiques jusqu’à ce que le volume d’eau du canal ait augmenté.


La Martinique, Fort-de-France, 26 novembre 1904, p. 3.

Quid de l’eau du canal ? Nous n’en savons rien, mais on imagine aisément que la nouvelle direction dut avoir de sérieuses difficultés à faire tourner le cinématographe. Rien ne décourage pourtant M. Dumanoir qui s’apprête même à étendre son rayon d’action à toute la Martinique :

Cinématographe
Nous apprenons avec plaisir que le Directeur du cinématographe, M. Dumanoir de retour à Fort-de-France d’une tournée à travers l’île, se propose d’y donner une série de représentations.
Le cinématographe ouvrira donc ses portes dès demain soir à 8 heures et demie dans l’ancienne salle de la Fraternité des ouvriers, rue Louis Blanc.


L’Avenir, Fort-de-France, 23 mai 1905, p. 3.

Mais l'on n’entendra plus parler de M. Dumanoir et de son cinématographe, perdus peut-être entre mornes et anses. Quoi qu’il en soit, Fort-de-France pendant près de deux ans, se sera offert le luxe d’avoir un local pour les séances de cinématographie, ce qui marque une étape dans la progressive sédentarisation des images animées.

1905

1906

Le Cinémaphon américain de Tito Pistolesi (février-avril 1906)

Il faut attendre le début de l’année 1906 pour que le cinématographe fasse à nouveau parler de lui. À l’instar du tourneur Filippi, le mystérieux Tito Pistolesi – d’où vient-il ? –visite l’île avec son cinémaphon, un appareil dont personne n’a jamais entendu parler ou presque. Et pourtant, il apporte une nouveauté aux Foyalais : le cinéma parlant. Certes d’autres exploitants avaient présenté successivement des projections et des auditions, mais jamais conjointement :

Spectacle
Hier, dans la soirée, nous avons eu le plaisir d’assister à la première représentation du cinémaphon américain. Nous avons été agréablement surpris de l’exactitude des faits reproduits et de la netteté des images ; ce qui surtout a fait grand plaisir aux spectateurs, ce fut la partie du scéranio [sic] représentant une vue animée et parlante. Ce progrès réalisé dans l’art cinématographique n’avait pu être apprécié jusqu’ici de notre public, aucune représentation de cette sorte n’ayant encore eu lieu dans la colonie. A citer aussi la scène des "petits vagabonds."


L’Opinion, 23 février 1906, p. 2.

Les séances ont lieu à l’hôtel Bédiat, propriété d’un notable local, Jules Jean Antoine Bédiat (1871-1907) dont l’établissement se trouve, lui aussi, rue de la Liberté, face à la place de la Savane.

bediat

Jules, Jean, Antoine Bédiat (1871-1907)
source : geneanet

Ça n'est pas la première fois que les locaux d'un hôtel servent à des projections cinématographiques, quelques années auparavant, c'est l'hôtel des Paquebots qui a prêté ses salons pour que les Foyalais puissent profiter des vues animées. Les séances organisées par Pistolesi sont un succès incontestable et expliquent l'enthousiasme du public habitué aux aléas des projections :

Cinémaphon américain
Avant-hier soir, le Cinémaphon américain a donné sa première représentation dans la grande salle de l’Hôtel Bédiat.
Soirée très réussie. Deux vues seulement ont laissé à désirer faute de lumière suffisante : celles représentant l’exécution d’un chef Tongouse et la revue militaire passée pour M. le Président Loubet.
Sans conteste le clou de la soirée a été la vue des "Petits vagabonds". Cette chasse des gendarmes après quelques voleurs de lapin est du dernier comique. Aussi l’auditoire a-t-il frénétiquement applaudi !
Le temps nous manque aujourd’hui pour parler plus longuement du cinémaphon. Prochainement nous nous en occuperons davantage.


L’Union démocratique, Fort-de-France, 24 février 1906, p. 3.

Mais Pistolesi va jouer de malchance. Dans un premier temps, c’est le « trembleur » – pièce du dispositif d’allumage électrique à vibreur du moteur – qui rend l’âme :

Spectacle
Hier soir à l’hôtel Bédiat, la représentation annoncée du cinémaphon n’a pu avoir lieu. Au début du spectacle et au moment où se déroulait le premier tableau, un incident se produisit dans l’appareil, le trembleur, qui permet l’allumage électrique, se rompit et il fallut arrêter.
La réparation s’est faite ce matin même et ce soir M. Pistolesi pourra offrir un spectacle attrayant à ses abonnés avec un programme nouveau.


L’Opinion, Fort-de--France, 24 février 1906, p. 2.

Ironie de l’histoire, ce sont d’autres tremblements autrement plus inquiétants que ceux des vues animées qui vont tempérer l’ardeur des Foyalais :

LE CINÉMAPHON
Les séances de cinémaphon continuent à l’hôtel Bédiat.
Bien que l’inquiétude causée par les oscillations répétées du sol, empêchent beaucoup de personnes de se rendre à ce spectacle si intéressant, il se trouve encore des amateurs qui, chaque soir, vont se récréer à la vue des tableaux animés.
Secouons-nous donc un peu et allons voir les farces de toto gâte sauceles petits vagabondsla poule aux œufs d’or, etc.


La Martinique, Fort-de-France, 7 mars 1906, p. 3.

Au bout de six semaines, l’exploitant doit se rendre à l’évidence : le cinématographe sonore sui generis est boudé malgré les efforts consentis pour varier les programmes :

AU CINÉMAPHON
Hier soir M. Pistolesi a donné sa dernière représentation.
Le petit nombre d’habitants de Fort-de-France que la crainte des tremblements de terre n’a pas chassé de la ville a tenu à donner un témoignage de sympathie à M. Pistolesi. Les spectateurs étaient relativement nombreux, ils ont suivi avec intérêt les numéros du programme qui avaient été choisis parmi les plus intéressants, et qu’ils ont applaudi avec enthousiasme.
M. Pistolesi a reçu ici un accueil d’autant plus sympathique qu’il a été peu fructueux.
Nous lui souhaitons un meilleur succès dans les colonies voisines qu’il va visiter et nous nous plaisons à espérer qu’il reviendra parmi nous quand la période des secousses sismiques aura pris fin.
Nous lui disons donc au revoir et à bientôt.


La Martinique, Fort-de-France, 21 mars 1906, p. 3.

Du corpus, outre les films déjà cités, il faut retenir les deux suivantes, probablement de la maison Pathé : Un combat navalLa Passion du Christ. Quant à Tito Pistolesi, il semble, en effet, être revenu, pour un temps, à Fort-de-France. A-t-il circulé en Martinique ou revient-il d'une île voisine ? En tout état de cause, il va donner quelques séances au siège de la "Fraternité des ouvriers" :

Cinémaphon
On nous informe que demain soir à huit heures la compagnie du cinématographe américain donnera au siège de la « Fraternité des ouvriers », une grand représentation au profit de cette société.
Nous ne saurons trop engager les amateurs de distractions à s’y trouver en nombre.
Le prix des places. 1, 75 et 1 franc. Les enfants paieront 50 centimes.


L’Opinion, Fort-de-France, 18 avril 1906, p. 2.

Ainsi s’achève la période initiale du cinématographe en Martinique qui découvre la nouvelle invention à peine un an après les projections parisiennes. Dans la colonie française d’alors se combinent deux modes d’exploitation : la locale (M. Lapeyre, M. Flaun et M. Dumanoir) et la globale grâce aux tourneurs (Giuseppe Filippi, M. Apô, Tito Pistolesi). L’initiative de J. Lapeyre, appartenant peut-être à la puissante minorité béké, montre que la bourgeoisie avait les moyens d’offrir, la première, un spectacle cinématographique aux Martiniquais. En outre, l’île représentait dans la Caraïbe un passage privilégié que les tourneurs n’hésitent à emprunter. La Martinique, alors colonie française, a participé, elle aussi, à l’aventure du cinématographe des origines.

Version revue, remaniée et augmenté de l'article "Les origines du cinématographe en Martinique", publié dans la revue 1895, avec son aimable autorisation.

Bibliographie

  • Roland Sulevor, ("L'Apparition du cinématographe en Martinique", dans Philippe Godard, Le Mémorial martiniquais, Tome III, Nouméa, 1978, pp. 183-189).
  • Guy Gabriel, "Histoire de la diffusion du cinéma en Martinique", Cinémas d’Amérique latine, nº 15, 2007, pp. 71-83.

Périodiques

Afin de rédiger cet article, nous avons consulté les fonds de la Bibliothèque Schœlcher (Fort-de-France), des Archives Départementales de la Martinique et de la BNF. Les collections sont parfois incomplètes et la presse fait défaut pour certaines périodes comme pour l’Opinion de 1902 dont les seuls exemplaires papier (ADM) ne sont pas consultables. Nous remercions les responsables et le personnel qui ont mis à notre disposition les divers documents. Périodiques martiniquais consultés (années parfois incomplètes) :

  • Les Antilles (Saint-Pierre, 1896-1901), L’Avenir (Fort-de-France, 1905), les Colonies (St-P., 1897-1898 ; 1901), Le Courrier (St-P., 1899-1900), L’Écho de la Martinique (St-P., 1897-1898), L’Opinion (F.-de-F., 1901, 1904), Le Prolétaire (F.-de-F., 1901, 1904, 1906), Le Moniteur (1897-1901) [BS]
  • La Colonie (F.-de-F., 21/06/1902-31/12/1902), Les Colonies (St-P., 02/02/1902-25/04/1902 et 06 et 07/05/1902), L’Union démocratique (F.-de-F., 01/07/1905-28/12/1905 ; 02/01/1906-29/12/1906), La Martinique (F.-de-F., 02/11/1904-30/12/1905 ; 03/01/1906-29/12/1906) [ADM]. L’Avenir (F-de-F., 03/05/1904-15/06/1905), L’Aurore (F-de-F., 1902), L’Opinion (F-d-F., 1900 et 1905), La Colonie (F-de-F., 1903) ainsi que Les Colonies (1899-1900) ne sont pas communicables.
  • Les Colonies (1901) et L’Opinion (1899) [BNF].

Archives

  • Série 48 W [03-04-05-06-07-08] (correpondance) [AMFDF]

Abréviations

Archives Départementales de la Martinique : ADM

Archives Municipales de Fort-de-France : AMFDF

Bibliothèque Schoelcher : BS

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