Léon GAUMONT

(Paris, 1864-Sainte-Maxime, 1946)

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Jean-Claude SEGUIN VERGARA

Auguste, Ferdinand Gaumont et Marguertie Dupenloup ont plusieurs enfants dont :

  • Charles, Émile, Ferdinand Gaumont (Paris, 10/1861-Paris 8e, 15/12/1865)
  • Jeanne, Marie Gaumont (Paris 8e, 24/03/1863-)
  • Léon, Ernest Gaumont (Paris 8e, 10/05/1864-Sainte-Maxime-sur-Mer, 09/08/1946) épouse (Paris 19e, 02/06/1888) Camille, Louise Maillard (Belleville, 12/12/1859-Sainte-Maxime-sur-Mer, 1933). Enfants :
    • Charles, Émile Gaumont (Paris 19e, 07/05/1889-1942) épouse (Paris 10e, 29/12/1919) Renée, Marie, Suzanne Pionnier (Asnières, 05/07/1894-).
    • Jeanne, Louise, Henriette Gaumont (Paris 19e, 23/08/1891-Menars, 12/05/1975) épouse (Paris 19e, 17/07/1915) Robert, Henri Camille Beaudouin (Paris 2e, 12/05/1891-).
    • Raymond Gaumont (Paris 19e, 13/10/1892-Boulogne-Billancourt, 03/10/1970) épouse (Paris 16e, 26/04/1919) Suzanne, Amédée, Félicie Chervin (1889-1985).
    • Hélène, Marguerite Gaumont (Paris 19e, 17/08/1896-Atlanta, 20/12/1990) épouse (Paris 16e, 31/05/1924) Paul, Jacques Martel (Lorient, 28/12/1881-Paris 9e, 20/02/1967).
    • Louis Eugène Léon Gaumont (Paris 19e, 19/05/1899-Paris 10e, 29/01/1978) épouse :
      • Germaine, Marthe, Blanche Dancié, le 8 juin 1922, à  Paris 10e. Divorce le 17 juillet 1948.
      • Simone, Marthe Gille (Dunkerque, 03/03/1910-Clichy, 01/07/1983), le 17 décembre 1968, à Villier-sur-Orge. 
  • Émilie, Alice Gaumont (Paris 8e, 01/06/1867-Paris, 14e, 05/08/1949)  épouse (Paris 17e, 07/12/1897) Gabriel Phileas Guédé (Paris, 28/02/1870-).

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Issu d'une famille modeste - son père est cocher et sa mère, femme de chambre, tout deux au service du comte de Beaumont -, Léon Gaumont fait ses études, six ans au pensionnat Saint-Pierre à Dreux, puis, à partir de 1876, au collège Sainte-Barbe, à Paris, pour préparer Centrale, mais l'absence de ressources l'empêche de se présenter à l'examen. Son désir de voyager et sa volonté de réussir l'incitent à étudier l'astronomie. Il complète sa formation personnelle à l'Institut populaire du Progrès, dirigé par Léon Jaubert et au laboratoire de physique Bourbouze. Recommandé par Léon Jaubert, il rentre, en 1880, comme commis aux écritures aux ateliers de Jules Carpentier, l'ingénieur-constructeur. En [1884], il est appelé sous les drapeaux et, versé dans l'artillerie, il en sors sous-officier, en novembre 1886, "classé premier devant les élèves des grandes écoles. Fier de témoigner ma reconnaissance à l'un de mes protecteurs, je retourne quelques mois chez M. Carpentier" (André Robert, 1943, p. 2). Ce dernier est témoin à son mariage (1888). En 1891, il se met à son compte et devient directeur d'une petite fabrique de lampes à incandescence, "les Lampes Camus", mais l'affaire périclite.


LE COMPTOIR GÉNÉRAL DE PHOTOGRAPHIE (1892-1895)

L'arrivée de Léon Gaumont au Comptoir Général de Photographie est intimement liée à l'histoire des frères Richard. À la mort de leur père, Félix Richard (1809-1876), constructeur des baromètres Bourdon Richard, les trois frères Richard, Jules (Lyon, 19/12/1848-Saint-Mandé, 18/06/1930), Félix, Maxime "Max" (Paris 11e, 23/07/1856-1949) et Georges lui succèdent et se constituent en "Société Richard Frères". En 1888, grâce à l'appui d'ÉleuthèreMescart, Directeur du Service Météorologique de France, ils obtiennent de Gustave Eiffel la modification du sommet de la Tour, en construction, afin d'y établir, une station météorologique complète. C'est de cette époque que datent les dissensions entre Jules et Max Richard, ce dernier accusant ses frères d'avoir fait des démarches pour l'empêcher d'avoir la légion d'honneur. Le 26 novembre 1891, Max cède ses droits dans la société, moyennant le prix de 300 000 francs. Félix Maxime Richard acquiert ainsi le fonds d'appareils photographiques, 57, rue Saint-Roch, vendu par adjudication publique. 

Dès le début des années 1880, un établissement consacré à la photographie, la "Photographie de l'Opéra" est installé au 57, rue Saint-Roch. Il est dirigé par Paul Berger. C'est en 1889, que Léon Picard ouvre à cette même adresse le " Comptoir général de photographie " que reprend Félix Maxime Richard, le 8 février 1892. C'est à ce moment-là que Léon Gaumont, sur recommandation de Jules Carpentier, trouve une place dans l'établissement.

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La Justice,
Paris, 21 avril 1885, p. 4
La Revue de famille,
 
Paris, 1er juin 1889

L'Astronomie, Paris, 12e année, nº 9, 
septembre 1893, page VIII

Max Richard fonde, en parallèle, en 1893, avec son frère cadet, Georges Richard, une maison de construction de cycles. Pour le Comptoir Général de Photographie, il lance alors, entre autres appareils, un petit appareil, la " photo-jumelle ", inventé par Jules Carpentier. Sa commercialisation est à l'origine du procès intenté par Jules Richard à son frère Max Richard, pour concurrence déloyale, Jules ayant lui-même déposé un brevet (1891) pour un appareil similaire. Le tribunal de commerce de la Seine condamne (05/10/1893) finalement Max Richard, décision confirmée par la cour d'appel (28/05/1895). Les déboires de Max Richard et son intérêt pour la nouvelle société de son frère Georges, le conduisent à céder le Comptoir Général de Photographie. Léon Gaumont, alors fondé de pouvoir de la société, va donc saisir l'occasion qui se présente à lui. Éleuthère Mascart, figure prestigieuse à l'époque, lui conseille de reprendre l'affaire et lui propose des commanditaires en vue, l'astronome Joseph Vallot et l'ingénieur Gustave Eiffel.


LES DÉBUTS DE LA SOCIÉTÉ " L. GAUMONT ET Cie " (1895-1896)

L'acte de constitution de la société en nom collectif L. Gaumont et Cie est fait à Paris le 10 août 1895 et à Chamonix, le 12 août 1895, enregistré le 2 septembre 1895. La société a pour objet " l'exploitation d'un fonds de Commerce, la fabrication et vente d'appareils photographiques et de fournitures spéciales pour la photographie, connu sous le nom du 'Comptoir général de Photographie', avec siège à Paris, 57, rue Saint-Roch, au capital de 200.000 francs. La formation est prévue pour une durée de 10 années, 4 mois et 16 jours, commençant le 15 août pour finir le 31 décembre 1905. Le 31 décembre 1896, des modifications aux statuts sont apportées. Même s'il n'est pas question de cinématographie, il est clair que, depuis le 22 mars, toute la communauté scientifique est au courant des expériences cinématographiques des frères Lumière. En outre, les " portraits animés " de Georges Demenÿ sont déjà bien connus à Paris depuis 1892. Il faut mettre sur le compte de la prudence naturelle de Léon Gaumont, le retard que va prendre la société dans ce domaine.

Dans un premier temps, Léon Gaumont va s'intéresser aux appareils de Georges Demenÿ. Ce dernier a présenté à l'Académie des Sciences (27 juillet 1891), son phonoscope qu'il fait breveter (brevet n° 219 830 du 3 mars 1892). Cet appareil lui permet de " monter " des séries chronophotographiques qu'il présente au public lors de l'Exposition photographique de Paris :

Lorsque vous aurez rencontré, dans l'une des salles de l'exposition le coin réservé aux admirables études de M. le professeur Marey sur la marche, le saut, le vol, et tout ce qui a trait au mouvement, il vous sera loisible d'entrer dans une petite cabine où le spectacle le plus curieux et le plus inattendu se révélera à vos yeux. C'est là le repaire où vous aurez le loisir d'admirer le portrait animé. Vous mettez votre œil en face d'une ouverture ménagée ad hoc, et, ô prodige, se détache, devant vous, une photographie violemment éclairée, vivante et remuante. La bouche s'ouvre et se ferme, la langue se meut, les yeux brillent, la face entière s'agite. C'est, en un mot, la photographie des traits en mouvement, l'original dont on a su emprisonner la vie pendant quelques secondes, pour la conserver éternellement. [...] MAXIME VUILLAUME.


Le Radical, Paris, 7 juin 1892, p. 1.

Cette réussite conduit Georges Demenÿ à fonder la " Société du Phonoscope " (20 décembre 1892), avec Ludwig Stollwerck et William Gibbs-Clarke, beau-frère de Lavanchy-Clarke. Afin de compléter le dispositif - il dépend jusqu'alors du chronophotographe d'E.-J  Marey - il fait breveter un appareil chronophotographique à came battante (brevet 233.337 du 10 octobre 1893), après le refus d'E.-J  Marey de participer à la société. Sans doute pour des raisons commerciales, Georges Demenÿ essaie de séduire le public des photographes amateurs et présente le résultat de ses expériences à l'hôtel Continental, le 27 juillet 1894 :

Ainsi construit, l'appareil chronophotographique devient d'un volume et d'un poids tels qu'il constitue absolument un appareil d'amateur : on peut facilement l'emporter avec soi comme un appareil de touriste. Une foule d'adeptes de la photographie vont donc désormais pouvoir faire non seulement le portrait vivant, mais encore l'étude de tous les mouvements ; car, en plaçant ensuite ces épreuves dans un zootrope, on reconstituera le mouvement lui-même. Ces épreuves, qui avaient, jusqu'à présent, été considérées comme devant être obtenues par quelques privilégiés, dans des laboraoires spéciaux, sont maintenant à la portée de tout le monde. C'est un réel progrès sur lequel le Génie Ciivil aura l'occasion de revenir.


Le Génie civil, nº 634, 4 août 1894, p. 214.

Malgré ces efforts pour " démocratiser " son chronophotographe, l'entreprise a du mal à fonctionner, et les frères Lumière sont eux-mêmes sollicités pour rentrer dans la société... alors qu'ils sont en train de mettre au point (décembre 1894), leur cinématographe. Autant dire que les propositions de collaboration que leur offre Lavanchy-Clarke au nom de la " Société du Phonoscope " ne rencontrent guère d'écho favorable. Au contraire, la divulgation des travaux des Lyonnais au cours de l'année 1895 va sonner le glas des ambitions de Georges Demenÿ, le cinématographe résolvant en un seul appareil la prise de vue et la projection sur des bandes dont la longueur est, en théorie, non limitée. Ce dernier a expliqué, dans une conférence présentée le 1er février 1909, à Recife (Brésil), de quelle manière il a entrepris de multiples démarches pour " placer " son phonoscope :

O sr. G. Richard, então director do Comptoir de photographie, assignou commigo um contracto assáz ventajoso, mas foi forçado a abandonar a empreza por causa de um processo em curso que lhe intentava seu irmão. Pedi o concurso da casa Lumière.
O negocio passou então entre outras mãos sem chegar á exploração.
Os srs. de Bedts, Oto, Krauss, Martin, Prieur, Waltilaux, Barbou, etc., tiveram-n'o alternativamente em mãos sem ousarem emprehendel-lo.
Tantos projectos de contractos, quantos insuccessos, quantas rupturas.
Finalmente, o sr. Gaumont, no fim do anno de 1895, se interessou pelo negocio, tomou-o em mãos, e levou-o a bom resultado, como todos sabem.


A Provincia, Recife, 26 de setembro de 1909, p. 1.

Malgré cette conjoncture peu favorable, Léon Gaumont accepte malgré tout de commercialiser les deux appareils de Georges Demenÿ, qui portent désormais les noms de " biographe " et " bioscope ", mais l'expérience est de courte durée :

L'ultime invention de Georges Demény permit l'acquisition, et le biographe et le bioscope successivement construits par nos soins, mais éliminés au départ par la concurrence du " cinématographe Lumière ", aboutirent, en 1896, au premier appareil né de ma maison.


André Robert, 1943, p. 2.

Le bioscope commence sa commercialisation en novembre 1895, et le biographe, en février 1896. Période cruciale qui correspond au lancement commercial du cinématographe Lumière et sa diffusion mondiale. C'est sans doute à l'automne 1895 - et non pas en mars comme elle le prétend - qu'il faut situer l'arrivé d'Alice Guy au Comptoir Général de Photographie. Elle va y occuper, pendant des années, un poste de secrétaire.


LE CHRONOPHOTOGRAPHE 60 MM (58 MM) (1896-1897)

L'échec commercial de sa stratégie conduit Léon Gaumont à s'orienter vers une nouvelle solution, un appareil plus proche du modèle du cinématographe. Ce chronophotographe est, en fait, une nouvelle mouture du biographe Demenÿ que l'ingénieur de chez Gaumont, Léopold René Decaux, est appelé à réaliser avec la collaboration de Georges Demenÿ et celle de Jacques Ducom. C'est le 27 avril 1896 qu'une première projection est organisée au Comptoir Général de Photographie. Quelques semaines plus tard, Demenÿ dépose le brevet (nº 257.257 du 15 juin 1896) pour un " appareil chronophotographique réversible à images continues ".

Le système des concessions et les premiers tournages (avril-août 1896)

Dans un premier temps, León Gaumont, en accord avec Georges Demenÿ, opte pour un système de concessions, semblable à celui mis en place par la maison Lumière. Il s'agit de " louer " un appareil chronophotographique à un concessionnaire afin d'en assurer l'exploitation et d'en partager les bénéfices. Dès le mois d'avril, un premier concessionnaire potentiel se manifeste, Gustave-Albert Brunnarius. Ce Français, installé à Vienne et qui a des origines autrichiennes, obtient ainsi la concession pour l'Autriche-Hongrie, la Roumanie et la Serbie. Si l'on en croit la correspondance, il s'agit d'ailleurs du seul concessionnaire connu au cours de l'année 1896, ce qui semble bien indiquer que tout ne marche pas au mieux et explique sans doute l'empressement de Léon Gaumont à vendre le chronophotographe dès que possible. En outre, la situation se tend entre la maison Gaumont et le concessionnaire au cours des mois. Autant dire que le système des concessions est un échec, contrairement à ce qui se passe chez Lumière qui va le maintenir pendant un an.

La production chronophotographique peut être estimée à moins d'une dizaine de titres au moment de la première projection (27 avril 1897). Quel est le cinématographiste qui les a filmés avec le chronophotographe 60 mm (la bande mesure très précisément 58 mm) ? Sans doute faut-il les attribuer à Georges Demenÿ et à Léon Gaumont lui-même. Nous savons que, quelques jours après, le 14 mai 1896, ce dernier tourne Voitures automobiles et qu'il va d'ailleurs filmer de nombreux films dans les mois et les années suivantes. Quant à Georges Demenÿ, il est cité implicitement dans le contrat du 6 mai 1896 :

Art. XII. Tous les phototypes négatifs originaux obtenus par Mr Demenÿ reviendront de droit à MM. Gaumont & Cie pour l'exploitation, Mr Demenÿ pouvant bien entendu avoir pour son propre usage personnel les copies qu'il désirera, celles-ci devant lui être cédées au prix de revient.


Corcy, 1998, 123)

La troisième figure essentielle de ces débuts, c'est Jacques Ducom, qui est responsable de l'atelier chronophotographique du Comptoir Général de Photographie. C'est un homme clé jusqu'à son départ de la société en novembre 1896. C'est à lui que l'on doit d'ailleurs le Ballet du Châtelet. Nous ignorons si d'autres cinématographistes sont intervenus au cours de cette période.

Au cours de l'année 1896, Léon Gaumont déploie une incontestable activité liée en particulier à la mise en place du chronophotographe et de sa diffusion. La première présentation publique semble avoir été celle de l'Exposition Nationale et Coloniale de Rouen (16 mai 1896-16 octobre 1896) :

LE COMPTOIR GÉNÉRAL DE PHOTOGRAPHIE
L. GAUMONT ET Cie.
L'Exposition de MM. L. Gaumont et Cie est contiguë à celle de M. J. Carpentier, dont ils sont d'ailleurs les agents principaux pour les Photo-Jumelles. Nous avons surtout remarqué, dans cette vitrine, divers appareils Folding, un détective stéréoscopique, un stéréoscope inverseur qui permet de voir en relief les positifs stéréoscopiques sans les inverser, un amplificateur permettant l'agrandissement des petits phototypes en quatre rapports différents, un chronophotographe Demeury [sic] pour l'obtention de la photographie animée, etc., etc., tous appareils dont la réputation n'est plus à faire, et qui viennent de mériter un « grand prix » à notre Exposition. Comme on le voit, MM. L. Gaumont et Cie sont de ceux qui marchent de l'avant. Aucun progrès ne les laisse indifférents, et les services ne se comptent plus qu'ils ont déjà rendus à l'art de la photographie.


Journal de l'Exposition Nationale et Coloniale de Rouen, nº 13, Rouen, 1896, p. 7.

L'examen du catalogue reconstitué de la maison Gaumont fait apparaître une organisation globalement chronologique de " vues générales " (auj. "documentaires") et de " vues d'actualité " (auj. "reportages") auxquelles il faut ajouter quelques rarissimes " mises en scène ". Les vues ont été prises en France (Paris, Le Havre, Trouville, Versailles...), en Autriche-Hongrie (Vienne) et en Allemagne (Munich). Dans ces deux derniers cas, nous pouvons dire qu'un cinématographiste de la maison Gaumont, sans doute en relation avec Brunnarius, effectue un séjour, entre les mois de juin et juillet 1896, afin de tourner des vues que l'on retrouve au catalogue : Place Saint-Étienne à ViennePetit-déjeuner au Kürsaal à ViennePlace de la caserne Rodolphe à Vienne et Place de l’Opéra à Vienne, St. Marien-Strasse à Munich nº 1St. Marien-Strasse à Munich nº 2Brasserie à Munich et Fortifications près de MunichCertaines de ces vues sont d'ailleurs projetées au cours de cette période en Autriche-Hongrie et en Allemagne, c'est le cas de vues viennoises présentées à Salzbourg en juillet (Salzburger Volksblatt, Salzbourg, 16 juillet 1896, p. 4). Nous ne disposons pas des informations nécessaires pour savoir quel est l'auteur de ces prises de vues, mais l'absence de courrier de Léon Gaumont, au cours de la première quinzaine du mois de juillet 1896, dans la " correspondance commerciale " (Corcy, 1998) pourrait constituer un indice, même si l'on imagine que des lettres ont été perdues. Il ne serait pas ainsi surprenant que pour ces premières prises à l'étranger ce soit Léon Gaumont qui se soit déplacé en personne, d'autant plus que ces vues ont été rapidement développées et projetées sur place.

Quelques vues d'actualité sont tournées à Paris en juin ou juillet : Arrivée du président au champ de courses (14 juin 1896), L’Artillerie au défilé du 14 juillet 1896Départ du président après le défilé militaire du 14 juillet 1896. Mais ce sont sans aucun doute les vues relatives à la visite de l'ambassadeur Li Hung Chang au Havre qui est la série la plus significative. Le responsable chinois des Affaires Étrangères, visite, le 2 août, les forges et chantiers de la Méditerranée et plusieurs vues sont prises à cette occasion. Un cinématographiste - Léon Gaumont, une fois encore, n'envoie aucun courrier entre le 1er et le 3 août - filme donc cet événement. Dès le 4 août, ce dernier manifeste, à Jules Carpentier son empressement à présenter des vues lors de la " prochaine réunion de la S Fse de Photographie " (Corcy, 1998, 139), mais le compte rendu de la séance du 7 août reste bien vague :

Enfin, la séance se termine par la projection d'épreuves animées (chronophotographiques) au moyen d'un appareil de M. Gaumont avec l'éclairage oxhydrique. Ces chronophotographies très réussies sont vivement applaudies par l'assistance.


Bulletin de la Société française de photographie, Paris, 1896, p. 382.

Mais quelques jours plus tard, à l'occasion des journées de l'Union Internationale de photographie, qui se tiennent à Liège, en Belgique, les vues havraises sont effectivement présentées :

UNION INTERNATIONALE DE PHOTOGRAPHIE. QUATRIÈME SESSION TENUE À LIÈGE DU 9 AU 14 AOÛT
[...]
CINQUIÈME JOURNÉE
Le jeudi 13 août
[...]
M. Cousin présente, au nom de M. Gaumont, quelques bandes d'épreuves provenant de clichés fait par l'appareil chronophotographique de M. Demenÿ, destinés à la projections de scènes animées : l'une de ces bandes représente un épisode de la visite du marquis Li Hung Chang au Havre ; les épreuves sont d'assez grande dimension, elles mesurent 3cm,5 x4cm,5 ; les bandes ont 35 m de long et contiennent par suite environ 1000 épreuves.


Bulletin de la Société Française de Photographie, Paris, 2e série, tome XII, nº 23 ; 1896, p. 554

La vente du chronophotographe et les nouveaux tournages (septembre 1896-automne  1897) 

La décision de vendre le chronophotographe est finalement bien précoce, et l'expérience de la concession de Gustave-Albert Brunnarius - n'est-ce d'ailleurs pas la seule ? - est suffisamment décevante pour que Léon Gaumont considère très tôt que la vente du chronophotographe est la seule solution viable. Même si officiellement, il attend l'accord de Georges Demenÿ, il autorise Brunnarius à vendre les quatre appareils qu'il a en sa possession. Cet échec ouvre la possibilité de la commercialisation du chronophotographe. En octobre, grâce à un " état des redevances à Mr G. Demenÿ arrêté le 1er octobre 1896 ", nous connaissons les noms des premiers propriétaires de chronophotographes Demenÿ : Romain, Grenier, Hunter, Deslandes, Olivia Pietro, le Jardin d'acclimatation, FedetzkyBrunnarius, le Châtelet, Raoult, Caron, Counasa Saer, Schuster et Otto. (Corcy, 1998, 154).

Si le tournage du Ballet du Châtelet pour La Biche au bois est annoncé dès le mois d'août, c'est pourtant à l'Olympia que le chronophotographe va faire sa première " sortie " parisienne en participant au spectacle à partir du début du mois d'octobre 1896 :

L'Olympia ajoute, à partir de ce soir, à son programme, deux numéros qui doivent, chacun dans son genre, exciter au plus haut point la curiosité du public. C'est d'abord le célèbre acrobate Caïcedo qui exécutera, sur un fil de fer, les exercices les plus vertigineux ; ensuite le chronophotographe, sorte de dérivatif du cinématographe, qui reproduit les images animées en couleur et grandeur naturelle.


Le Figaro, Paris, 3 octobre 1896, p. 5.

Curieusement, si l'on se fie à la chronologie " globale " du catalogue Gaumont, deux films,  Ballet japonais nº 1 et Ballet  japonais nº 2, ont été tournés vers le mois de septembre 1896, précisément lorsque à l'Olympia, récemment repris (février 1896) par le chef d'orchestre Oscar de Lagoanère, on donne un ballet japonais,Nousima, divertissement du compositeur Edmond Missa et réglé par Mlle Rita Papurello. Ce spectacle est d'ailleurs remplacé, quelques jours plus tard par le chronotographe... On peut donc penser que ces deux vues ont été tournées à cette occasion - c'est le seul "ballet japonais" donné à Paris en 1896 - et qu'elles sont dues, par ailleurs, à Jacques Ducom dans la mesure où il est déjà le responsable du Ballet du Châtelet.

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L'Orchestre, Paris, 12 octobre 1896, p. 2 Ernest Grenier. Le Chronophotographe (1896)
© Archives Municipales de Nantes

Si l'on suit ainsi le catalogue Gaumont, on remarque que les trois vues suivantes sont celles qui ont été tournées à l'occasion du voyage du Tsar en France auxquelles on peut ajouter Port de Cherbourg (revue de l'escadre). Sur cette dernière photographie animée, Léon Gaumont évoque les difficultés qu'il semble avoir rencontrées à Cherbourg lors de la prise de vue :

[...] Malgré toutes les précautions que nous avons prises pour obtenir des vues de l'arrivée du Tsar nous n'avons pas à l'heure qu'il est de chance de réussir.


Léon Gaumont, à Georges Demenÿ, 6 octobre 1896 (Corcy, 1998, 157)

Le deuxième appareil à fonctionner dans la capitale est le chronophotographe du Jardin d'Acclimatation. On y organise des conférences au cours de l'année, et le 29 octobre (La Croix, Paris, 28 octobre 1896, p. 2), c'est Arthur Porte, le directeur, qui parle des jardins zoologiques. Finalement, après plusieurs semaines d'annonces, le Châtelet présente La Biche au bois le 14 novembre avec la scène chronophotographique Ballet du ChâteletEn dehors de Paris, c'est Ernest Grenier qui présente dès septembre son chronophotographe dans le nord de la France, puis Léon Caron à Amiens, enfin un dernier chronophotographe fonctionne quelques jours à Sète, du 6 au 17 novembre 1896. Quant à William David Slade, marchand de chaussures à Cheltenham, il a fait l'acquisition d'un appareil, à la fin de l'année 1896, mais il ne semble pas avoir tourné de films.

Le bilan global de ces premiers mois reste bien maigre pour une société qui souhaite se lancer dans la production cinématographique. Léon Gaumont comprend depuis déjà plusieurs mois que le chronophotographe 60 mm, dont les ventes ne décollent pas, n'a pas d'avenir. Malgré la qualité de l'appareil et des projections, le format est minoritaire face aux multiples 35 mm qui envahissent le marché. La lecture de la correspondance au cours du dernier trimestre 1896 montre clairement que la situation n'est guère favorable. À cela, il faut ajouter les malversations de certains collaborateurs comme Joseph Zion qui " vendait à nos concurrents les modèles de notre maison " (Léon Gaumont, à J. Vallot, 10 novembre 1896) et la démission de Jacques Ducom, une pièce maîtresse de la société (Léon Gaumont, À Jacques Ducom, 22 novembre 1896). L'inquiétude grandit aussi lorsque le directeur apprend que les Lumière s'intéresse au phonographe (Léon Gaumont, À  Paul Fournier, 23 novembre 1896), sans oublier les tracas concernant l'affaire viennoise de Brunnarius, et Henri Joly qui lui cherche des noises. Nonobstant, Léon Gaumont continue à présenter le chronophotographe au cours de conférences comme celle qu'il donne à Photo-Club de Paris, le 16 décembre 1896 (Bulletin du Photo-Club de Paris, Paris, 1897, p. 23).

En ce qui concerne les présentations du chronophotographe, on en connaît également en Australie, orchestrées par James MacMahon, au 237 Pill Street, du 7 novembre au 26 décembre 1896. En outre, une démonstration du chronophotographe est organisée dans le cadre d'une réunion du " Photographic Club " qui se tient à l'Anderton's Hotel Tavern sur Fleet Street, le 9 décembre (British Journal of Photography, vol. 20, nº 5, 30 janvier 1897)  et le lendemain, une nouvelle présentation a lieu à l'Empire Theatre (The Optician, vol. 10, 17 décembre 1896, p. 176).

Dans le catalogue, les vues entre les numéros 84 et 93 dessinent un voyage dans le sud de la France (Débarcadère d'un bateau-mouche à ToulonDébardeurs (dans le port de Marseille) et Le Vieux port de Marseille) et en Espagne, ce qui semble indiquer qu'un cinématographiste a donc pris des vues dans cette zone entre les mois d'octobre 1896 et février 1897. Nous savons, par Georges Hatot, que le premier cinématographiste est Henri Vallouy, déjà " photographe " depuis au moins le mois de décembre 1896. Par ailleurs nous savons qu'un " foyer " chronophotographique existe dans la zone de Valence en Espagne. D'une part, dans la troisième liste des " états de redevances à G. Demenÿ " (Corcy, 1998, 192), apparaissent deux noms : Miguel Pellicer Cifre - qui achète deux appareils - et José Cervera. Si pour la situation autrichienne, les documents conservés permettent de comprendre assez aisément le fonctionnement du poste viennois, dans le cas espagnol, les choses sont sans doute bien plus complexes. On peut admettre que Miguel Pellicer et la région de Valence ont eu, sans nul doute, un rôle déterminant dans la diffusion du chronophotographe. On peut penser que l'achat des chronophotographes a permis de mettre en place un double système, l'un de location de matériel - le cas de Fogués y Calvo pourrait en être le plus clair, voire celui de Francisco Iranzo, qui présente à SaragosseDefilé de cavalerie espagnole -, l'autre d'exploitation directe. Pourtant, comme dans le cas de l'Autriche-Hongrie, si nous avons bien un corpus de quelques films, le nom du cinématographiste reste inconnu à ce jour., à moins que ce ne soit Henri Vallouy dont on sait que, quelques années plus tard, qu'il reviendra en Espagne pour le compte de Pathé. Nous savons que plusieurs films ont été tournés à Valence ou dans la région et que les moyens existent localement pour développer les bandes chronophotographiques comme le laisse entre cet entrefilet :

[...] A los pocos días de exhibición se ampliará el lienzo donde se proyectan aquellas a todo el bocaporte del escenario y se harán varias fotografías de Valencia, sin que para nada se envíen a París como hasta ahora se hace.
[...]


Las Provincias, Valencia, sábado 12 de diciembre de 1896, p. 2.

En cette fin d'année 1896, Léon Gaumont connaît probablement des difficultés à trouver des cinématographistes susceptibles de lancer un embryon de production. Les tournages opportunistes (Autriche-HongrieEspagne...) montrent la fragilité du système Gaumont, fragilité d'autant plus grande que le seul cinématographiste fiable, Jacques Ducom, au fichu caractère, est parti en claquant la porte. Cette situation assez désastreuse explique sans doute que le patron cherche à recruter des personnes susceptibles de nourrir un catalogue assez endémique. Tel est le cas de Deslandes qui dispose de trois appareils, même s'il n'en a payé qu'un seul d'après le document conservé (Corcy, 1998, 154). C'est le seul à disposer ainsi d'autant d'appareils aussi tôt. Cette figure est d'autant plus importante que la société va signer avec lui un contrat de cinématographiste :

7 janvier 1897
Messieurs Deslandes & Pugenier,
54, avenue de Clichy, Paris
Voici les conditions auxquelles nous vous proposons de prendre pour nos collections, des phototypes négatifs destinés aux projections animées.
Nous vous confierons le matériel chronophotographique nécessaire pour prendre ces vues, et nous vous remettrons en dépôt des bandes pelliculaires négatives perforées. Ce matériel et ces bandes restant notre propriété et pouvant vous être réclamés sans délai si nous le jugions nécessaire. Le tout devant nous être rendu en bon état à notre adresse. Les frais de déplacement et divers, s’il y a nécessité pour ce travail, seront entièrement à votre charge (Mrs Deslandes & Pugenier).
Vous remettrez à notre bureau, 57, rue St Roch, les pellicules à développer qui resteront quoi qu’il arrive la propriété du Comptoir Général de la Photographie.
Pour vous dédommager de vos frais et vous créer une source de bénéfices, nous vous réserverons une prime de cinq francs par positifs sur pellicules de 60 mm de largeur que nous vendrons, et qui proviendrait d’un des négatifs que vous aurez obtenus. Le contrôle en sera fourni par notre livre de débit que vous pourrez consulter.
Afin de vous intéresser au choix des sujets et aux soins à donner aux pellicules, vous nous verserez une indemnité de 25 frs par pellicule négative qui ne pourra être utilisée pour le tirage des positifs.
En raison de la fragilité des pellicules, nous ne pouvons vous garantir la bonne conversation indéfinie des originaux pris par vos soins.
Il est bien entendu que nous refusons de tirer tout cliché contraire aux bonnes mœurs.
Il demeure bien établi, et d’une façon absolue, que vous vous engagez pendant que nous serons en relations suivies pour ce travail, à ne pas prendre de vues pour d’autres personnes d’une façon directe ou indirecte, et notamment à ne pas utiliser notre matériel pour cette concurrence qui deviendrait déloyale et vous exposerait à une demande de dommage & intérêts.
Veuillez agréez, Messieurs, nos sincères salutations.
L. Gaumont & Cie
Lu et approuvé, Deslandes                              Lu et approuvé, Pugenier


Marie-Sophie Corcy, ob. cit., p. 193-194.

Si ce contrat indique clairement que la société Gaumont est à la recherche d'opérateurs, on ignore tout de l'identité de " Deslandes " et " Pugenier " et leur nom est vite oublié. Difficile donc de savoir si l'on peut leur attribuer ne serait-ce que quelques vues du chronophotographe 60 mm. D'ailleurs la production, pour l'année 1897 est faible - sans doute inférieure à une petite quarantaine dont l'auteur est, pour une part au moins, Léon Gaumont lui-même, qui se démène comme un beau diable et multiplie les présentations de son appareil auprès d'un public averti. Il est à Londres, le 9 décembre 1896 où il présente, au Photographic Club, l'appareil de projections et quelques vues :

Mr. GAUMONT demonstrated the use of his machine, and showed a succession of pictures comprising the following subjects:—Oxen ploughing, Japanese ballet, Soudanese bathers, departure of the motor cars for Marseilles, Loie Fuller in the Serpentine dance, dragoons at exercise. The instrument worked in a smooth and comparatively noiseless manner, and the steadliness of the image was noticeable. After the demonstration Mr. Gaumont showed, the working parts of the instrument, and through Mr. Hedley Smith answered several questions.


The British Journal of Photography, London, December 18, 1896, p. 812.

Le vendredi 19 février 1897, une foule considérable, qui a répondu à l'invitation de Léon Gaumont découvre une série de clichés d'amateurs connus et quelques vues chronophotographiques (Bulletin du Photo-club de Paris, Paris, 1897, p. 98. À Liège, en avril 1897, il envoie une série de vues animées à la section liégeoise de l'Association belge de photographie, à l'initiative de Léon Jacques. Mais c'est bien lui qui, à Rouen, le 19 juin, à l'occasion du banquet de la Société Industrielle, fait passer sous les yeux de l'assistance, une dizaine de films dont quelques-uns d'Italie (Bulletin de la société industrielle de Rouen, Rouen, juillet et août 1897,  p. 371).

Si l'on se réfère aux catalogues commerciaux, le dernier film que l'on puisse daté est Vue aux courses (Grand Prix de Paris), tournée le 14 juin 1897. La série L est postérieure, mais elle a été tournée par William John Le Couteur en Grande-Bretagne, entre juin et août 1897. Ainsi, on peut considérer que Léon Gaumont suspend les tournages pour le chronophotographe 60mm à l'été 1897.

L'année 1897 est ainsi une période de transition. Le choix de développer le chronophotographe 60mm, un appareil de grande qualité, se révèle être à l'usage une mauvaise option commerciale, alors que le format 35mm s'est déjà imposé chez les principaux concurrents de Léon Gaumont. Le retard pris par le Comptoir Général de Photographie, au cours des années 1896 et, surtout, 1897, pénalise la maison Gaumont. Le patron pour sa part ne chôme pas et dépose également des brevets dont la curieuse " Grille Gaumont " (brevet 264.881, 11/03/1897). 

gaumont1897grille Un des grands inconvénients du cinématographe c'est le scintillement des images : ce scintillement est dû aux alternatives de lumière et d'ombre que produit nécessairement le défilement successif des clichés de la pellicule. On a cherché en vain à le supprimer par des moyens directs : M. Gaumont y arrive par un détour ingéniéux ; il regarde l'image à travers un réseau, une toile métallique ; plus de scintillement. En galant constructeur il a donné à un joli petit éventail japonais, convenablement ajouré, la mission de constituer cette grille ; en l'agitant un peu par un petit mouvement de va-et-vient, on constate des résultats encore meilleurs.
Ce n'est pas la diminution de l'intensité lumineuse qui produit cette amélioration : mais bien la disposition même en réseau. Un verre noirci devant l'œil ne ferait rien au scintillement. Le réseau, au contraire, surtout avec un léger va-et-vient, projette successivement sur chaque point de la rétine des alternatives de lumière et d'ombre; ces variations, quand elles se produisent convenablement, ont pour effet de reposer les éléments anatomiques trop excités et fatigués ; or, nous savons qu'un œil reposé a des impressions bien plus persistantes qu'un œil fatigué ; la lumière blanche persistera après la cessation de l'impression d'un éclair bien plus longtemps dans l'œil reposé que dans l'œil fatigué ; elle pourra persister dans l'œil avec un certain éclat apparent même lors de l'apparition de l'éclair suivant ; l'œil ne pourra donc pas percevoir d'ombre entre les deux éclairs ; il n'y aura plus de scintillement.
L'éventail à grille pour éviter le scintillement du cinématographe
Le Monde illustrée, Paris, 9 octobre 1897

La construction des ateliers (décembre 1896-juillet 1897)

L'un des événements majeurs de l'année 1897 pour le Comptoir Général de Photographie est sans aucun doute la construction des ateliers photographiques, au 12, ruelle des Sonneries. De nouvelles perspectives commerciales, liées essentiellement au secteur photographique, le conduisent à envisager la construction de nouveaux ateliers. La demande part le 23 décembre 1896. L'ingénieur des mines va donner son autorisation quelques jours plus tard, le 4 janvier 1897. La permission de " Grande Voirie " est délivrée le 15 janvier 1897. La suite de la procédure se déroule conformément aux règles établies dans la construction, et le 17 mars 1897, le chef du bureau des alignements demande au Commissaire voyer du 19e arrondissement " si les travaux exécutés sont conformes aux clauses et conditions insérées dans ladite permission ". Finalement, ça n'est que le 22 juillet 1899 que ce dernier constate que " les travaux sont exécutés conformément à la demande. "

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VO11 3476, Dossier de voirie et/ou permis de construire, ruelle des Sonneries
© Archives de Paris

Mais dans les faits, les travaux sont achevés dès le mois de juin, comme l'atteste le courrier que Léon Gaumont adresse le 10 juin 1897 à Alfred Besnier (Corcy, 1998, p. 235), auquel il souhaite " faire les honneurs de l'Atelier ". C'est d'ailleurs derrière ces ateliers, au cours de l'année 1899, qu'Alice Guy s'installe, répondant à une demande de Léon Gaumont :

C'est à cette époque que Léon Gaumont trouvant que je perdais trop de temps en allées et venues, me proposa de remettre en état un petit pavillon qu'il possédait au fond de la ruelle des Sonneries, derrière l'atelier des travaux photographiques, à quelques mètres de la fameuse plate-forme bitumée, et de me le louer pour un loyer modique (tout de même huit cents francs par an).


Alice Guy, 1976, p. 61.

1897gaumontatelier

Ateliers Gaumont, ruelle des sonneries (c. 1897)
La Technique cinématographique, nº 128, janvier 1953


LE CHRONOPHOTOGRAPHE 35 MM (SEPTEMBRE 1897-AUTOMNE 1898)

L'échec commercial du chronophotographe 60mm explique sans aucun doute que Léon Gaumont ait souhaité s'aligner sur la concurrence qui a choisi le format 35mm. Le nouveau modèle est probablement terminé en août si l'on en croit le nouveau catalogue publié en novembre 1897 où le premier film datable - compte tenu que certains titres sont des reprises du catalogue 60 mm - est Arrivée du Roi de Siam à Paris, tourné le 11 septembre 1897, probablement par Léon Gaumont lui-même. L'inquiétude du directeur du Comptoir Général de Photographie c'est de pouvoir nourrir un catalogue plutôt maigrichon si nous le comparons à ceux de la concurrence. Au cours des derniers mois de l'année 1897, il va donc s'agir de tourner le plus possible pour ne pas faire piètre figure. Léon Gaumont met sans aucune doute la main à la pâte - il est l'auteur de nombreuses vues générales ou d'actualité - et récupère au passage le fonds de Léar à la fin de l'année 1897 :

M. Léon Gaumont, qui avait perdu un temps considérable à vouloir imposer un format spécial de pellicule (60 millimètres de large) adapté au chronophotographe Demenÿ qu'il construisait, tentait de reprendre son avance et tournait pour ainsi dire nuit et jour ; il réunit bien vite un répertoire extrêmement varié qui, à la fin de 1897, s'augmenta de tous les négatifs de Léar ; ses bandes étaient livrées à volonté avec perforation Lumière ou perforation Edison. Ainsi que nous le verrons plus loin dans une notice spéciale, le petit enclos de Belleville, où furent tournés les premiers films en 1896, se transforma peu à peu en un immense arsenal, et dans cette prodigieuse « Cité Elgé » s'édifia un des théâtres de prise de vues les mieux agencés ; nos visites s'y multiplièrent.


Coissac, 1925, 388.

Même si elle est substantielle, la récupération du catalogue d'Albert Kirchner n'est qu'un pis-aller. En outre, il ne faut pas oublier que Léon Gaumont entretient des liens étroits avec plusieurs Britanniques dont William John Le Couteur et Alfred, Claude Bromhead , auteurs de la série L, présente dès le catalogue de novembre 1897, publié dans La Mise au point. Par ailleurs, nous savons que figurent au catalogue plusieurs vues tournées sur l'île de Man par Clément Maurice comme en témoigne la presse locale :

Mons. MORRIS, one of the leading photographers of Paris, is now on the island taking a series of photographs for Mons. Trewey's Cinematographe, which commences an engagement at the Pavilion on Monday next. On Thursday he secured some capital views of the bathing scene at Port Skillion, feeding the sea lions at Groudle, and on Friday, he secured a view of the crowd on Douglas Head breaking up after listening to the Minstrel performance, and some views of the Electric Cars at Laxey Station. It is also intended to get a view of the Empress Queen approaching the Port, and other local scenes of interest. Mons. Morris, who is staying with Mr Radcliffe at Greenwood House, expresses himself as charmed with the richly diversified and beautiful scenery of the Island. It may interest our readers to know that each scene taken for one of these instruments, necessitates some 1.200 photographs, all of which are taken in the space of one minute. No doubt the local views will lend additional interest to the Cinematographic views at the Pavilion, but Mons. Trewey has hundreds of interesting scenes taken in all parts of the world, which will be exhibited next week while the local views are being got ready.


The Manx Sun, Douglas, July 17, 1897, 4.

Or ces vues ne figurent pas au catalogue Lumière, ce qui laisse à penser que Léon Gaumont a fait appel directement à Maurice pour alimenter son catalogue de vues. Cela semble d'ailleurs se confirmer à l'occasion des trois concours de photographie organisés par la Société des bains de mer de Monaco et pour lequel Clément Maurice reçoit un premier prix pour ses vues de "Monaco vivant".

Si l'on en croit Georges Hatot, l'homme clé dans le section cinématographique est Henri Vallouy :

M. LANGLOIS : Au début du cinéma, je vous avais posé la question au sujet de LEARD [sic] qui débutait dans la Maison GAUMONT. Qui a fait démarrer la maison GAUMONT ?
M. HATOT : C'est un nommé VALOUIS [sic], un opérateur. VALOUIS [sic] habitait rue de la Villette, presque en face chez Gaumont, dans les 82 ou 84. C'est lui qui a décollé la maison Gaumont.


Cinémathèque Française, Les Débuts du Cinéma, Souvenirs de M. Hatot, 1949, p. 20, CRH52-B2.

On cite parfois Laratte comme une autre figure des débuts de la maison Gaumont. L'équipe reste pourtant assez restreinte, aussi, le contrat que va passer le Comptoir Général de Photographie avec Georges Hatot - qui effectue alors son service militaire - et Gaston Breteau arrive à point nommé. Si la date du contrat nous est inconnue, nous savons, grâce à la correspondance Gaumont, qu'il faut la situer avant le mois de mai 1898 comme en témoigne la présente lettre :

4 juin 1898
Messieurs Comy, Hatot et Breteaux, aux bons soins de Monsieur Dobigny, 252 r. du fg. Sat. Martin, E.V.
Nous venons vous accuser réception de votre lettre du 28 mai, nous sommes d'accord sauf toutefois sur le point suivant que vous avez cru devoir ajouter & qui ne figure pas sur les premières conventions que vous avez signées & dont je tiens les originaux à votre disposition.
Vous nous demandez maintenant en effet de nous interdire de faire exécuter des bandes cinématographiques ; scènes de genre par exemple, sans votre concours. En tant que Maison d'Édition nous ne pouvons absolument pas accepter cette réserve que nous n'aurions même pas discutée si vous nous en aviez parlé au début de vos visites lorsque vous êtes venus nous proposer vos scénarios.
Avant d'aller plus loin soyez assez bons de nous dire par courrier que vous reconnaissez le bien fondé de la présente & que nous nous en tenons à nos premières conventions.
Dans l'attente de vous lire, recevez, Messieurs, nos salutations empressées.
L. Gaumont & Cie.


Corcy, p. 341-342

Cette lettre de Léon Gaumont indique bien qu'un contrat a déjà été signé. Léon Gaumont parvient ainsi à s'attacher les services de deux figures déjà rompues au maniement des appareils de prise de vues chez Lumière. Au cours des six mois de collaboration, la situation va lentement se dégrader, sans doute parce que Georges Hatot souhaite avoir l'exclusivité des tournages chez Gaumont, ce que ce dernier n'accepte pas. En outre, il ne faut pas minorer le rôle joué dans l'affaire par Alice Guy, secrétaire alors de Léon Gaumont :

[...] On a rompu le contrat parce que j'avais eu une pique avec Mlle Alice. Déjà elle voulait s'occuper de tout ce que l'on disait. Cela m'évernait. Et dans un geste d'impatience, je lui dis : " Vous n'avez pas de chaussettes à racommoder ? Gaumont est devenu rouge. Il s'est dit : "  C'est un type dont il faut que je me débarrasse.
M. Langlois : Après vous, ça a été Madame Alice qui a fait tous les films ?
M. Hatot : Cela a traîné. Mlle Alice s'occupait de cela. Ils étaient tellement compétents dans le cinéma, qu'ils ont fait faire un théâtre. C'est un nommé Raymond Pages qui était chef machiniste. C'est Andois qui a construit cela. Quand ça a été fait, on ne s'en est jamais servi. C'était le contraire du cinématographe. Le plafond et le cintre, ça empêchait la lumière de passer. Voilà les compétences qu'il y avait chez Gaumont. Je n'ai jamais remis les pieds chez Gaumont.
Comme Raymond Pages était un de mes camarades, je lui ai demandé s'ils n'étaient pas fous. Il me répondit : " Moi, je m'en fous, j'ai un devis de 38.000 Frs. Il a fait son film. Ils n'ont jamais pu s'en servir. C'était bien simple : que ce soit maintenant ou que ce soit avant, c'est la négation du cinéma.


Cinémathèque Française, Les Débuts du Cinéma, Souvenirs de M. Hatot, 1949, p. 22-23.


LES ANNÉES INSTABLES ([1899]-1902])

Décidément rien ne marche comme prévu et Léon Gaumont se retrouve à nouveau, à l'automne 1898, sans cinématographiste attitré. Or, il se trouve qu'à la même époque, Anatole Thiberville, qui tient une épicerie rue Charlot, va rejoindre le Comptoir Général de Photographie. Nous ignorons tout de cette " embauche " mais le fait est qu'il devient une pièce maîtresse dans le dispositif, fort limité par ailleurs, de la maison Gaumont. Rarissimes sont les témoignages qui nous sont parvenus sur cette figure essentielle, aussi celui du cinéaste Jean Durand est-il précieux :

Gaumont vint après. Le premier qui y tourna fut le père ANATOLE. Anatole de Thiberville, que vous avez peut-être connu. Il fut acteur, décorateur, opérateur. Gaumont, lui-même tourna la manivelle.


Institut Lumière, Lyon, " Jean Durand ", GAUm/ARC38/C9.

Avec Anatole Thiberville, Léon Gaumont tient enfin l'oiseau rare... On imagine aisément qu'une part non négligeable des œuvres tournées entre 1899 et 1902 lui sont attribuables. C'est Alice Guy qui, tout en tirant la couverture à elle, reconnaît implicitement le rôle crucial de l'ancien épicier. C'est d'ailleurs lui - et qui d'autre aurait pu le faire chez Gaumont excepté le patron lui-même ? - qui va lui mettre le pied à l'étrier en 1902.Jean Durand rappelle également - on l'oublie trop souvent - que Léon Gaumont tourne la manivelle, même s'il se consacre principalement aux vues générales ou aux vues d'actualité. Ces dernières sont d'ailleurs, pour lui, une véritable spécialité. Tout en continuant à divulguer ses inventions, il ne cesse de présenter des vues animées au cours des réunions de nombreuses sociétés. Le choix qu'il opère est celui de la modernité. La lecture du catalogue fait ainsi apparaître sa curiosité pour tous les phénomènes naturels ou les progrès de la technique et de la technologie. Il filme ainsi, en mars, le curieux phénomène du Mascaret à Caudebec en Normandie :

Séance Extraordinaire du 14 Mai 1899
[...]
L'Excursion de Caudebec a permis à M. Mors de noter les différentes phases de l'intéressant phénomène du Mascaret. Celui-ci est du reste montré avec le chonophotographe de M. Demeny par M. Gaumont. L'effet est saisissant et enlève les applaudissements.


Bulletin de la Société d'excursions des amateurs de photographie, nº 26, juin 1899, p. 71.

Au cours de cette même séance, il offre aux membres de la Société d'excursions des amateurs de photographie, plusieurs vues dont quelques " panoramas " :

La première partie se termine par la projection d'une série de vues animées aimablement prêtées par M. Gaumont. Parmi les plus remarquables, nous citerons une vue pris avenue de l'Opéra, d'une netteté et d'une fixité remarquables ; puis un voyage sur la Seine en bateau-mouche ; l'illusion est complète : enfin, une vue très curieuse prise d'un train en marche et d'un effet saisissant.
Ces projections mouvementées sont accueillies par des bravos unanimes.
Pendant l'entr'acte, M. Gaumont, sur la demande du Comité, fait la surprise à nos invités, lors de la sortie de la salle, d'exécuter deux bandes chronophotogrpahiques qui seront montrées à la séance de l'année prochaine.


Bulletin de la Société d'excursions des amateurs de photographie, nº 26, juin 1899, p. 72.

Cependant, l'une des innovations qui retient le plus l'attention de Léon Gaumont est celles des expériences aériennes qui se multiplient au tournant du siècle. Des concours de ballons en tout genre sont organisés, auxquels il faut ajouter les expériences toujours fascinantes à l'époque du brésilien Santos-Dumont. La revue L'Aérophile, parmi d'autres, rend compte de ces multiples essais de conquête de l'air et témoigne de la présence de Léon Gaumont lui-même : 

12 DÉCEMBRE, midi (usine à gaz du Landy).- Le Volga, 1000 m. 3. Aéronaute, M. le comte Henry de La Vaulx. Passager : M. Maurice Guffroy. Atterrissage à Boubier, près de Liancourt Saint-Pierre (Oise). Expériences photographiques avec l'appareil panoramique de M. Cailletet. M. Gaumont a cinématographié l'appareillage et le départ du Centaure.


 L'Aérophile, 7e année, nº 12, Paris, décembre 1899, p. 152.

Il présente à nouveau des vues cinématographiques lors de la Première Fête Artistique de l'Aéro-club (L'Aéronaute, 32e année, nº 12, décembre 1899, p. 277). Autre centre d'intérêt de Léon Gaumont, l'alpinisme qui connaît une vogue toute particulière grâce à l'impulsion de Joseph Vallot. Le catalogue Gaumont en témoigne. On le retrouve ainsi au banquet annuel du Club Alpin français, le 12 décembre 1899 où il présente quelques vues :

[...] La série des discours terminée, les convives ont passé dans un salon voisin. Là a été installé en quelques minutes, par les soins de notre collègue, M. Joseph Lemercier, avec l'obligeant concours de M. Gaumont, le directeur si connu du grand comptoir de photographie, un cinématographe, sur l'écran duquel se sont déroulées successivement des vues animées représentant les sujets les plus variés. M. Gaumont avait bien voulu prêter quelques'uns de ses clichés, et M. Lemercier y avait joint une partie des siens. L'appareil nous a montré entre autres la traversée de Paris à bord d'un bateau-omnibus, l'arrivée d'un train de chemin de fer, l'arrivée d'un bateau transatlantique au Havre, une charge de cavalerie, des exercices d'artillerie, et diverses scènes de genre qui ont eu un vif succès de gaîté. La représentation s'est prolongée jusqu'à onze heures du soir, et lorsque enfin l'opérateur a soufflé sa lanterne magique, les spectateurs ravis criaient : Encore !


Club Alpin Français, Bulletin mensuel, décembre 1899, p. 377.

Même s'il est vrai que le monde du travail est très peu présent dans les vues animées des origines du cinématographe, on peut toutefois remarquer que le catalogue Gaumont en comporte un certain nombre dont celles des mines de la Grand'Combe (nº 290 à nº 294) que présente Léon Gaumont lui-même lors de la séance extraordinaire de la Société d'excursion des amateurs de photographie :

Séance extraordinaire du 20 mai 1900.
La première partie se termine par la projection de diverses vues chronophotographiques. Nous assistons d'abord à la sortie de la Séance de l'année dernière. Bien que prises par un temps assez médiocre, ces vues mouvementées sont néanmoins assez satisfaisantes, et l’apparition de chaque visage connu est soulignée par l'Assemblée. M. GAUMONT, avec son amabilité habituelle, nous fait alors assister à l'entrée et à la sortie des ouvriers dans les mines de la Grand'Combe ; nous voyons ensuite le défournage du coke, cliché particulièrement intéressant et très réussi.


Bulletin de la Société d'excursion des amateurs de photographie, nº 36, juin 1900, p. 63-64.

En revanche, les vues comiques ou simplement les fictions sont très peu présentes au catalogue, et l'année 1900, presque en totalité, est consacrée aux vues d'actualité ou aux vues générales. Les rares films de fiction ont sans doute été mis en scène par Anatole Thiberville ou quelque autre comparse. Il faut aussi signaler que Félix Mesguich, l'ancien opérateur de la maison Lumière, aurait lui aussi tourné quelques vues pour Gaumont pour l'Exposition de 1900 :

Félix Mesguich avait enregistré à cet effet, pour Gaumont, une série de petits tableaux de la vie de Paris, avec les chansons des rues et les curieux cris des marchands ambulants.


Marcel Lapierre, " À l'Exposition de 1937, le cinéma nous présentera des merveilles... ". Paris-Soir, Paris, 16 mai 1937, p. 10.

Si le patron du Comptoir Général de Photographie multiplie les prises de vues, il reste aussi un inventeur très actif dont témoignent les très nombreux brevets qu'il dépose au long de ces années. Son grand projet reste bien entendu le cinématographe parlant qui commence à éveiller son intérêt sans doute dès les premiers essais du kinetophone Edison. S'il ne fait aucun doute que cette idée le passionne depuis plusieurs années, c'est pourtant au mois de juin 1900 que l'on entend parler pour la première fois de l'association du chronophotographe et du phonographe :

 Procès-verbal de la séance du 1er juin 1900
[...]
M. Gaumont annonce qu'il présentera, dans une prochaine séance, un chronophotographe associé à un phonographe. Il indique qu'il a réalisé le synchronisme des deux instruments en adoptant un dispositif dans lequel l'entraînement du cylindre du phonographe est commandé par celui du chronophonographe au moyen d'une transmission souple ; c'est, à son avis, la méthode la plus simple d'obtenir ce synchronisme.


"Procès verbaux et Rapports", Bulletin de la société française de photographie, 2e série, Tome XVI, nº 12, 1900, p. 292.

En effet, le 10 août à la Société Française de Photographie, Léon Gaumont présente son invention (Bulletin de la société française de photographie, 2e série, Tome XVI, nº 16, 1900, p. 389. Pour ses travaux sur le chronophone, Léon Gaumont s'est associé, à nouveau, à Léopold, René Decaux. Mais nous n'en sommes alors qu'aux premiers essais, encore peu concluants. La presse, qui passe sous silence cette invention, est singulièrement plus intéressée par une application d'une étonnante modernité. Il s'agit d'un appareil photographique qui permet de calculer la vitesse de déplacement d'une voiture automobile destiné aux forces de l'ordre. La police ne dispose pas alors de caméra ou de radars susceptibles de constituer une preuve aux dépassements de vitesse qui se multiplient déjà :

M. L. Gaumont, le constructeur bien connu, a pensé que l'on pourrait employer le même moyen pour déterminer avec certaine précision la vitesse exagérée des automobiles. Il a combiné un petit appareil qu'il suffit de braquer sur une automobile et qui révèle aussitôt si la voiture dépasse la vitesse réglementaire dans les rues et les promenades. L'idée est ingénieuse ; il restera a savoir ce qu'elle donnera réellement en pratique.


Journal des débats politiques et littéraires, Paris, 1 novembre 1900, p. 1.

Comme il se doit, à l'exposition universelle, la maison Gaumont est bien présente à travers des films tournés pour la ville de Paris (Instruction scolaire des enfants de la ville de Paris). Léon Gaumont reçoit même la visite du shah d'Iran en personne, passionné de photographie :

La première exposition qu'il a visitée a été celle de la maison Gaumont et Cie.
Les directeurs de cette célèbre maison lui avaient déjà offert, pendant son séjour à Contrexéville, une séance de cinématographe où fonctionnait un poste automatique faisant passer 300 mètres de bandes sans arrêt devant l'objectif.
Aussi le Shah a-t-il tenu à connaître le mécanisme de ces appareils.
Il s'est surtout intéressé aux cinématographes et il a fait l'acquisition d'un exemplaire de chaque modèle.
Son attention a été encore attirée par le petit modèle de cinématographe pour amateurs appelé le " chrono de poche ", et qui permet, sans changer d'appareil de prendre les vues, de faire le positif et les projections.
Le shah a commandé aussitôt un chrono avec tous les systèmes d'éclairage ainsi que des spidos Gaumont simples et stéréoscopiques.
Comme on le voit, le shah est parti après avoir fait à la maison Gaumont une commande dont l'importance fait honneur à l'industrie française.


Le Rappel, Paris, 3 août 1900, p. 2.

L'année 1901 est également partagée entre les nombreuses inventions en cours et les tournages de vues d'actualité. Parmi ces dernières, il tourne plusieurs vues de la Course automobile internationale  Paris-Berlin (nº 480-483). Il présente également, en fin d'année, sa production " sportive " à l'Exposition de l'automobile, du cycle et des sports : " .... le cinématographe de M. Gaumont, qui possède plus de 500 mètres de pellicules de sujets automobiles, tel que le passage à la frontière belge de toutes les voitures qui prirent part à la course de Paris-Berlin. " (Le Temps, Paris, 11 décembre 1901, p. 4). Léon Gaumont va également filmer sa malheureuse aventure et sa mise en quarantaine dans En quarantaine au Frioul. C'est aussi au cours de cette même année que l'on va commencer à réaliser les premières séries de La Géographie par le cinématographe, un projet particulièrement ambitieux.

Ce qui est tout à fait remarquable, c'est que les catalogues montrent clairement que le Comptoir Général de Photographie ne s'intéressent pratiquement pas au cinéma de fiction. Ainsi, entre Une rage de dents (nº 398), dont on peut situer le tournage vers le mois d'octobre 1900 et La Première Gamelle (nº 540), qui date du printemps 1902, on ne trouve qu'exceptionnellement des films à scénario (La Douche imprévue) et de rarissimes tournages de films de scène (Folies masquées).


LES ANNÉES " ALICE GUY " ([1902]-1907)

1902

L'année 1902 marque un tournant important dans la politique du Comptoir Général de Photographie. Alice Guy, secrétaire du patron depuis l'année 1895, finit par le convaincre de la laisser tourner des films à scénario. Nous avons vu, plus haut, comment elle cherche à se rendre indispensable de telle sorte qu'elle provoque le départ de Georges Hatot dont le nom ne figure même pas dans ses mémoires. Finalement, elle parvient à ses fins et finit par participer à son premier tournage, sous la houlette d'Anatole Thiberville 

Et c'est ainsi que je fis connaissance avec mon nouveau domaine. C'est dans le jardin que nous plantâmes, Anatole et moi, notre premier appareil de prises de vues.


Guy, 1976, p. 62.

Le tournage de Sage-femme de première classe est à situer probablement au printemps de l'année 1902. Il s'agit en réalité du remake de La Fée aux choux, un production Gaumont qui date de l'année 1900, dont l'auteur nous est inconnu. Même si la production de fictions reste modeste, nous assistons à un frémissement qui annonce un rééquilibrage dans la production. Car cette dernière reste encore fortement dominée par les vues générales ou les vues d'actualité. Pourtant, ces dernières connaissent de leur côté une forme de consolidation. Léon Gaumont, qui a déjà piloté, et peut-être tourné, La Géographie par le cinématographe, va se lancer dans des séries de vues d'actualité beaucoup plus ambitieuses. Il va ainsi accompagner le président Loubet lors de son voyage en Russie, en mai 1902 (Voyage du Président de la République en Russie). Dans ses mémoires, Alice Guy offre une version très personnelle de l'intérêt de Léon Gaumont pour la prise de vue :

Gaumont lui-même accompagna les présidents Félix Faure et Loubet dans leurs voyages respectifs en Russie et en Afrique. Il n'aimait guère qu'on le lui rappelât, considérant ces courtes périodes de sa vie où il avait personnellement porté l'appareil sur l'épaule, comme péchés de jeunesse.


(Alice Guy, 1976, 79)

Curieux " péchés de jeunesse " pour un homme qui a pratiquement la quarantaine au moment où il tourne ces séries et qui, à la fin de sa vie, revendique parfaitement ces films comme en témoignent les lignes suivantes :

Je bourlinguai énormément : l'Amérique, la Russie où je tournai moi-même, en 1902, le voyage du président Loubet.


Le Petit Parisien, Paris, 11 août 1943, p. 2.

gaumont 04 gaumont 05
" La Voiture mise à la disposition de la presse française "
Marie-Louise Néon & Jean-Bernard, Le Voyage en Russie du Président Loubet, mai 1902, Paris, Félix Juven, Éd., 1902, p. 65
" La Presse française à la revue de Kranoë-Sélo "
Marie-Louise Néon & Jean-Bernard, Le Voyage en Russie du Président Loubet, mai 1902, Paris, Félix Juven, Éd., 1902, p. 121
cronstadt 1902
Le Président Loubet débarquant à Cronstadt (23 mai 1902)

La presse se fait également l'écho des changements qui s'opèrent au Comptoir Général de Photographie et qui concernent en particulier l'augmentation progressive de la longueur des bandes cinématographiques :

Société lorraine de photographie
[...]
Cette fois, la Société ajoute à son programme ordinaire de vues fixes déjà si intéressantes, toute une série de vues animées cinématographiques. tout le monde connaît le cinématographe qui donne si bien l'illusion du mouvement, mais dont l'inconvénient est de ne donner que des scènes courtes et de fatiguer les yeux par le scintillement causé par la succession rapide des vues dans l'appareil.
M. Gaumont a de beaucoup diminué le scintillement et augmenté la longueur des bandes jusqu'à 250 mètres, de sorte que le spectateur peut suivre, pendant 10 à 12 minutes, les diverses phases d'une action quelconque ou parcourir les plus beaux sites de la Suisse en voyant défiler devant lui les montagnes, les glaciers, traverser les vallées sur un viaduc, etc. [...]


L'Est républicain, Nancy, 11 avril 1902, p. 2.

La fin de l'année est également marquée par la présentation de nouvelles avancées en matière de vues parlantes. Léon Gaumont, qui multiplie les brevets, offre à la Société Française de Photographie la primeur de ses nouvelles découvertes :

LE CHRONOPHONE.
[...]
De cette difficulté, M. Gaumont a triomphé. Il m'a été permis de voir des danseurs, cadençant rigoureusement leurs pas au rythme de la musique, et la figure de M. Gaumont lui-même présentant à la Société française de photographie, son Block notes, dont je vous ai entretenu au commencement de ce volume. Les mouvements de la bouche coïncident si exactement avec les paroles prononcées, avec l'articulation même des syllabes qui composent ces paroles, que ce serait à crier à la magie si nous ne savions de quoi il retourne. Magie cependant, il y a. Magie scientifique, provenant du parfait synchronisme dans l'isochronisme. C'est l'absolue résolution du problème. Je me contente de le signaler aujourd'hui. J'aurai l'occasion d'y revenir. Rien ne presse essentiellement. C'est., encore du nouveau avant la lettre.


Frédéric Dillaye, Les Nouveautés photographiques, Paris, J. Tallandier, 1903,  p. 93. 

1903

L'année 1903 s'ouvre d'ailleurs par de nouvelles présentations du " chronophone " qui est en train de prendre une place importante dans les recherches de Léon Gaumont. C'est au Photo-Club de Paris qu'une nouvelle démonstration a lieu en février :

Au Photo-Club de Paris.-C'est devant une très nombreuse et très élégante assistance qu'a eu lieu, mercredi soir, la réunion mensuelle du Photo-Club de Paris. M. L. Gaumont avait réservé aux membres de la société et à ses invités la primeur d'une audition du " chronophone ", qui réalise par un ingénieux mécanisme l'alliance synchronique parfaite du cinématographe et du phonographe. Une Conversation au téléphone, par M. Frey, des Nouveautés, a été particulièrement applaudie, ainsi qu'un menuet et une danse espagnole ; MM. Demachy, Moyet et Puyo ont également montré de fort belles projections de leurs dernières études si artistiques.
Ajoutons que M. Bucquet, président de la société, a remis à M. Gaumont, en reconnaissance des services rendus à la science photographique, une belle plaquette, le Salut au soleil du graveur G. Dupré.


Le Figaro, Paris, 20 février 1903, p. 2.

S'il est incontestable que Léon Gaumont parvient à trouver une solution acceptable pour associer son et image, il est vrai que la mise au point est particulièrement complexe et que l'exploitation commerciale n'est pas encore à l'ordre du jour.

Par ailleurs, l'année 1903 s'inscrit en droite ligne de la précédente et le rééquilibrage entre documentaire et fiction se poursuit, même si ce dernier est encore très largement majoritaire. L'événement incontestable de ce début d'année 1903, c'est l'arrivée du transfuge Ferdinand Zecca qui, après une brouille avec Charles Pathé, tente sa chance chez Pathé. Pour Alice Guy, c’est une aubaine car il s'agit d'une figure essentielle de l'époque dont le savoir-faire, en particulier en terme de trucages, ne peut que bénéficier à la maison Gaumont. Il reste difficile d'établir avec précision la liste des films qu'il tourne ou auxquels il participe. On peut cependant lui attribuer, avec certitude Illusionniste renversantLes Apaches pas veinards et Mésaventures d'un voyageur trop pressé (Gianati, 2000). On peut également penser que son passage a permis à Alice Guy de prendre quelques leçons dans des films qu'elle revendique : Faust et MéphistophélèsLe Cake-walk de la pendule et La Liqueur du couventZecca repart bientôt, mais son apport a été essentiel pour la maison Gaumont.

Quant à Léon Gaumont, il poursuit sa politique de grands reportages comme celui du Voyage du Président de la République en Algérie et en Tunisie et dont on retrouve d'ailleurs des équivalents chez Lumière où Alexandre Promio propose une série similaire, avec le Voyage de M. le Président de la République Française en Algérie :

Les journalistes qui avaient suivi le voyage présidentiel d'Algérie et de Tunisie se sont trouvés hier réunis une dernière fois dans l'atelier de M. L. Gaumont, directeur du Comptoir général de photographie.
Le distingué artiste a ravivé les souvenirs de ces cérémonies en faisant repasser sous les yeux des assistants, au cinématographe, les principaux épisodes de l'inoubliable voyage. L'arrivée à Alger, la fantasia d'Oran, la splendide revue du Kreider, les défilés de la plaine du Bardo, la promenade nautique de Bizerte ont ressuscité soudain avec un mouvement et une intensité de vie saisissante.
Ce sont là des documents précieux que M. L. Gaumont laisse à l'histoire.


Le Siècle, Paris, 14 mai 1903, p. 2.

Parmi les autres vues, on peut également citer Inauguration de la route de la corniche de l'EstérelMais ce qui concentre une part importante de l'attention de Léon Gaumont se porte toujours sur les projets du " chronophone " dont il va envisager une première commercialisation au Musée Grévin :

Pendant la soirée de vendredi prochain, 23 octobre, au musée Grévin, seront données les premières auditions du Chronophone, appareil assurant le synchronisme absolu du phonographe et du cinématographe.


La Croix, Paris, 22 octobre 1903, p. 4.

Pourtant l'expérience tourne court et, à peine quelques jours après, le " chronophone " disparaît de l'affiche du Musée Grévin.

1904

La consultation des catalogues Gaumont met en évidence le principe même de leur constitution. La nécessité de les étoffer conduit le Comptoir Général de Photographie a intégrer des collections qui proviennent de collaborateurs. C'est ainsi que l'on peut trouver des collections chinoises dont l'auteur, pour une part au moins, est le consul Auguste François, la collection russe d'Hahn-Jagelsky dont Léon Gaumont fait l’acquisition au début de l'année 1904 :

ELGE FILMS
The keep in touch with what is new in the way of cinematograph films, the photographic chemist should see that he obtains a copy of the "Elge" monthly list. It is supplied by Messrs. L. Gaumont & Co., Cecil Court, W.C. This month's list contains several war films from the Hahn-Jagelsky collection, which have been taken by order of the Czar as historical records.


The Chemist and Druggist, London, July 16, 1904, p. 95.

Enfin, il y a les séries britanniques dont la provenance est multiple : La Hepwix Films, la Clarendon Film Co et, surtout, la succursale Gaumont en Grande-Bretagne. Une part non négligeable de cette production est directement reversée aux catalogues du Comptoir Général de Photographie. Pour une part, ces vues sont identifiées par la lettre " L " et ce, dès le chronophotographe 60mm. Cette surprésence britannique souligne bien la vitalité de la filiale installée à Londres. Le catalogue anglais de juin 1904 contient quelque 170 titres dont certains, cependant, proviennent du catalogue Gaumont. À suivre la presse de l'époque, on mesure la présence réelle outre-Manche du Comptoir Général de Photographie. Le cas le plus significatif est celui du " chronophone " qui semble avoir plus intéressé qu'en France. C'est le quotidien Globe qui le premier va consacrer un très long article (Globe, Londres, 20 février 1904, p. 3) à l'ingénieuse invention de Léon Gaumont et de Léopold, René Decaux. Une première présentation a lieu le 14 avril 1904, au Grand Theatre de Londres :

THE CHRONOPHONE.
Ever since the biograph was invented it has been recognised that it might be possible employ it in conjunction with the gramophone, and thus satisfy the sense of hearing as well us that of seeing. The difficulty was to secure the absolute synchronisation of the two instruments so that the sounds produced should be in accord with the action shown on the films. Messrs. Gaumont, of Paris, and Messter, of Berlin, hit on the same idea, and joining forces worked it out in the chronophone, exhibition of which they gave yesterday afternoon the Grand Theatre, Fulham, by permission of Mr. A. F. Henderson, the lessee. The animated photographs ore thrown on a screen placed on the stage, the biograph itself being at the back of the pit, while the gramophone is behind the screen, and the two machines are worked the same electric current, so that they are isochronic, running the same rate of speed, and all their movements are synchronised that they should obey the same variations of speed. There were nine subjects thrown on the screen yesterday afternoon, and the best those concerned with instrumental music, such as xylophone trio, accompanied by orchestra, and Cavalry march played by a German military band. Where the human voice was concerned, in the Prayer from Lohengrin " and Gounod’s “Ave Maria," the effect was not so good, for after all the gramophone is far from being perfect instrument for its reproduction. A great deal must depend on the gramophone, and efforts must also be made to prevent any vibration of the pictures the screen, for it disconcerting to watch tenor singing when his whole body is afflicted with vibrato worse than that his voice. Whistling is reproduced faithfully, but serves to bring out the variations produced by the gramophone, for the singing voice of the whistler could scarcely have been the deep buss it was compared with the shrill treble of the whistle. At present nearly all the subjects are taken from Germany, and that detracted from one’s amusement, one lost such humour there was in the talk of the subjects in tough corner German bicycle racecourse" and could not understand the word of command in the German soldiers’ drill. There future before the chronophone, but efforts must be made improve the gramophone part of it.


Morning Post - Friday 15 April 1904, p. 4.

L'article du Morning Post fait un constat, probablement honnête, de la nature et de la qualité de l'expérience. Il souligne en particulier que la musique est mieux reproduite que la voix humaine. Par ailleurs, il indique que Léon Gaumont et Oskar Messter travaillent de conserve. L'Allemand, tout comme le Français, se passionne pour le cinématographe sonore et quelques temps auparavant, il a déposé deux brevets français et un brevet anglais. Le premier porte sur un " appareil pour la reproduction de scènes animées et parlantes (Brevet nº 334.692, 18/08/1903) ; le second sur un " procédé pour la photographie des scènes animées et l'enregistrement des sons qui les accompagnent " (Brevet nº 335873, 12 octobre 1903). Ce dernier est repris, en anglais : " A Method of and Means for Running a Phonograph or Gramaphone and a Kinematograph in Synchronism " (Brevet anglais nº 22.566 du 19/11/1903. Reste à savoir avec quels éléments se font ces essais. Il est question de Lohengrin de Wagner - dont il n'existe pas de trace dans le catalogue des chrono-scènes - et de l'Ave Maria de Gounod qui occupe le nº 2 des chrono-scènes de Gaumont. Deux autres phono-scènes sont identifiables : Le Joyeux Nègre et Je siffle dessus, qui figurent bien dans le catalogue Gaumont, mais au titre de la " Collection M.P. " ce qui révèle qu'ils proviennent d'ailleurs, en l'occurrence, avec grande probabilité, de la collection Messter. D'ailleurs, la presse souligne que les vues présentées sont, pour l'essentiel, allemandes : " At present nearly all the subjects are raken from Germany " (Shipley Times and Express, West Yorkshire, 22 avril 1904, p. 7). Après cette première expérience plutôt réussie, le chronophone va être exploité au London Hippodrome à partir du 21 novembre 1904, pendant quelques semaines. Au début de l'année suivante, la commercialisation du chronophone commence.

Pour sa part, Léon Gaumont ne déroge pas à ses habitudes et nous le retrouvons à de multiples reprises dans des soirées ou des réunions organisées par des sociétés savantes, comme la Société Lorraine de Photographie où il présente des " bandes cinématographiques " (L'Est républicain, 21 avril 1904, Nancy, p. 2.). Au nombre des vues filmées, il faut signaler tout particulièrement La Marche de l'Armée, un véritable événement qui a lieu le 29 mai 1904, pour lequel la maison Gaumont s'est associée à la Société Française des Accumulateurs Tudor : 

Le cinématographe.
On n'a pas oublié le joli tour de force accompli, le 29 mai dernier, par MM. L. Gaumont et Cie, qui, avec le concours de la Société française des accumulateurs Tudor, ont réussi à donner le soir de la Marche de l'Armée, au gala du Trocadéro, la cinématographie complète de notre belle épreuve militaire. Le Matin a obtenu le concours gracieux de M. L. Gaumont pour dimanche à la galerie des Machines, et le spectacle qu'il offrira aux milliers d'enfants réunis dans le vaste hall comptera assurément parmi les plus goûtés, i Voici le programme des représentations cinématographiques, qui auront lieu à deux, trois, quatre et cinq heures de l'après-midi.
1. La Marche de l'Armée ;
2. Le déshabillage impossible ;
3. La pendule enchantée ;
4. Le fiancé ensorcelé ;
5. Panorama sur le chemin de fer électrique de Chamonix ;
6. Le cocher de fiacre endormi ;
8. Les braconniers.
Chaque représentation durera une heure environ.


Le Matin, Paris, 17 juin 1904, p. 2.

Au programme figurent quelques autres films de la maison Gaumont et l'on peut apprécier que les fictions occupent désormais une place importante. D'ailleurs, il suffit de consulter les catalogues pour s'en rendre vite compte. L'année 1904 marque ainsi une première inflexion significative et la production d'oeuvres de fiction devient désormais essentielle.

1905

La grande affaire de l'année 1905 est sans conteste le réaménagement complet du site. En réalité, les premiers éléments du projet ont été déposés par Léon Gaumont en février 1904 : "L. Gaumont et Cie demeurant 57 et 59 rue St Roch, veulent faire élever, sur un terrain sis 12 rue des Alouettes, une construction dont les plans sont joints à la présente demande " (VO11 66, Permis de construire, rue des Alouettes).Ce n'est qu'en 1907 que le site sera terminé. Parmi les constructions, un grand studio de prise de vues est envisagé.

1905 gaumont plans
MM. Léon Gaumont et Cie
12, rue des Alouettes
Ateliers de cinématographie
VO11 66, Dossier de voirie et/ou permis de construire, rue des Alouettes
© Archives de Paris

1905 gaumont ateliers 1905 gaumont studio
View of machine shop
The Optical Lantern and Cinematograph Journal,
February 1905, p. 86.
Skeleton of new Paris building
The Optical Lantern and Cinematograph Journal,
February 1905, p. 87.

Le projet est pharaonique, et sans doute, surdimensionnné par rapport aux besoins réels de la maison Gaumont. Non sans ironie d'ailleurs, Georges Hatot se souvient de cette construction :

Ils étaient tellement compétents dans le cinéma, qu'ils ont fait faire un théâtre. C'est un nommé Raymond Pages qui était chef machiniste. C'est Andois qui a construit cela. Quand ça a été fait, on ne s'en est jamais servi. C'était le contraire du cinématographe. Le... et le cintre, ça empêchait la lumière de passer. Voilà les compétences qu'il y avait chez Gaumont. Je n'ai jamais remis les pieds chez Gaumont.
Comme Raymond Pages était un de mes camarades, je lui ai demandé s'ils n'étaient pas fous. Il me répondit : Moi, je m'en fous, j'ai un devis de 38.000 Frs. Il a fait son film. Ils n'ont jamais pu s'en servir. C'était bien simple : que ce soit maintenant ou que ce soit avant, c'est la négation du cinéma.


Cinémathèque Française, Les Débuts du Cinéma, Souvenirs de M. Hatot, 15 mars 1948, p. 23.

La restructuration touche également la presse cinématographique. C'est au mois de mars 1905 que la maison Gaumont publie, pour la première fois, une Revue mensuelle des Nouveautés Cinématographiques, consacrée, pour ce premier numéro, à la longue série La Suisse en hiver. Dans les exemplaires suivants, même si la couverture est consacrée à des séries de vues générales ou d'actualité, on y retrouve également des fictions. L'année 1905 marque également un saut quantitatif, et l'on commence à tourner des " superproductions " de 250 m et plus, comme La Esmeralda. Léon Gaumont, pour sa part, continue de filmer des vues d'actualité, comme celles du Voyage en France de S. M. Alphonse XIII :

Suivant notre habitude, nous profitons du voyage de S. M. Alphonse XIII en France pour réserver une agréable surprise nos abonnés et à leurs familles. M. Gaumont, l'éminent ingénieur constructeur qui assure le service des représentations cinématographiques de notre Salon des abonnés, nous prépare une brillante et très intéressante séance au cours de laquelle il fera passer sous les yeux de nos lecteurs les nombreuses bandes cinématographiques qu'il prend actuellement au cours des fêtes données en l'honneur du roi d'Espagne.
Cette représentation cinématographique aura lieu mardi prochain 6 juin. En raison de l'affluence probable des spectateurs, nous donnerons trois séances: à quatre heures, à quatre heures et demie et à cinq heures. Nos abonnés et leurs familles n'auront donc qu'à se présenter à l'une de ces séances, à leur choix. Nous prions ceux de nos lecteurs non abonnés de vouloir bien réclamer des invitations au Salon des abonnés.


Le Figaro, 6 juin 1905, p. 1.

Comme d'habitude, on trouve aussi des participations de cinématographistes extérieurs à la maison Gaumont. C'est le cas d'Arturo Ambrosio à qui l'on doit Tremblement de terre en Italie sur la terrible catastrophe qui touche la Calabre en septembre 1905 (Le Figaro Paris, 16 octobre 1905, p. 1). Quant à Alice Guy, chose nouvelle, elle est envoyée, avec Anatole Thiberville, pour réaliser des tournages en Espagne (Voyage en Espagne) et sur la Côte d'Azur (Voyage à la côte d'Azur).

Outre-Manche, la filiale continue de manifester une activité tout à fait singulière et dès le début de l'année 1905, les annonces publicitaires du chronophone se multiplient.

1905 gaumont chronophone

The Era, Londres, 14 janvier 1905, p. 31.

Les bouleversements que connaît la maison Gaumont au cours de l'année 1905 ne sont pas sans conséquence sur les effectifs et les nouveaux " recrutements " de personnel de tout type. Parmi les nouvelles recrues de l'année, il faut au moins citer Victorin Jasset (mi-1905)Vincent DenizotLouis Feuillade (fin 1905), Étienne Arnaud (fin 1905), Henri Menessier... 

1906

L'année 1906 marque une sorte d'aboutissement de la production antérieure et des investissements considérables consentis par la société pour réaliser la " cité Elgé ". La preuve tangible en est sans aucun doute la réalisation de de la plus importante production jamais envisagée au sein de la société. Léon Gaumont et Alice Guy vont s'attaquer tout bonnement à La Naissance, la Vie & la Mort du Christ. Cela est loin d'être la première fois que l'on " adapte " la Passion du Christ à l'écran. Il faut en effet remonter à 1897 pour trouver la première adaptation, Scènes de la vie du Christ, réalisée par Lear. Et même chez Gaumont, il existe une réalisation précoce, La Vie du Christ (1898) due à Georges Hatot. Comme on l'imagine aisément, un tel projet ne peut se concevoir sans l'accord direct de Léon Gaumont et sans un déploiement d'énergie énorme qui va mobiliser l'essentiel des forces vives du Comptoir Général de Photographie. La presse se fait l'écho de cette entreprise hors norme :

[...] Pour certaines scènes de la Passion de Jésus-Christ, la maison Gaumont a emmené 130 figurants et 25 chevaux avec armes et bagages pendant plusieurs jours dans la forêt de Fontainebleau.[...] L'exécution des négatifs de la bande cinématographique coûte parfois très cher. Ceux qui reviennent à 4 ou 5.000 francs ne sont pas rares. La Passion du Christ, dont nous parlions tout à l'heure a coûté 20.000 francs ; la bande positive a 660 mètres de long et porte 33.000 images qui mettent 20 minutes à défiler sur l'écran.


L'Avenir d'Arcachon, Arcachon, 29 décembre 1907, p. 2

Même si les chiffres sont probablement approximatifs, ils nous donnent malgré tout une idée de démesure. Une luxueuse brochure est éditée pour l'occasion. S'il est incontestable qu'Alice Guy, comme elle le revendique et comme en témoignage un article de presse ("Procès-verbaux et rapports", Société Française de Photographie" dans Bulletin de la Société Française de Photographie, 2e série, Tome XXII, nº 8, 1906, p. 194), est une pièce essentielle de la réalisation de ce film, il ne faut pas oublier le rôle majeur de Léon Gaumont qui se revendique comme initiateur du projet et co-responsable de La Naissance, la Vie & la Mort du Christ :

La recherche persistante des nouveautés me donna même un jour l'idée de porter la Passion à l'écran. Premier film à grand spectacle, il demeure aussi l'œuvre de la " première femme metteur en scène ", Mme Alice Guy.
Le Petit Parisien, Paris, 11 août 1943, p. 2.

Par ailleurs, on imagine mal Léon Gaumont, dont on connaît, c'est un euphémisme, la grande prudence en matière financière laisser quiconque la bride sur le coup à l'heure d'envisager un projet aussi coûteux.

Exemple probable de cette grande prudence, l'attitude de Léon Gaumont face aux mouvements sociaux qui vont secouer la maison Gaumont, alors que La Naissance, la Vie & la Mort du Christ entame à peine sa carrière sur les écrans. Un mouvement syndical secoue la France au début du mois de mai 1906 afin que soit adoptée et généralisée la semaine " anglaise ". Cela déclenche le premier grand conflit social au Comptoir Général de Photographie : 

Les ouvriers mécaniciens
La grève vient d'être déclarée au Comptoir général de photographie, Gaumont et Cie, dont le siège social est situé 57, rue Saint-Roch. Les ouvriers en instruments de précision qui travaillent dans cette maison avaient, comme leurs autres camarades de l'industrie mécanique, demandé l'application de la semaine anglaise, c'est-à-dire 54 heures et l'arrêt du travail après la matinée du samedi.
Les patrons ayant refusé d'adhérer à ces revendications, les ateliers ont été désertés. Les grévistes ont tenu, rue du Plateau, salle Canal, une réunion dans laquelle ils ont, entre autres choses, déclaré " qu'après avoir été courtois jusqu'au bout à l'égard des patrons, ils ne voulaient pas être dupes ". Ils ont décidé de lutter jusqu'à pleine et entière satisfaction.


L'Humanité, Paris, 21 mai 1906, p. 2.

Nous ignorons l'issue du conflit, mais il indique en tout état de cause que la question sociale est parfaitement présente au Comptoir Général de Photographie dès 1906. Coïncidence... c'est lors de cette grève qu'Henri Menessier fait rentrer un nouveau décorateur, Robert-Jules Garnier, chez Gaumont.

L'année 1906 est également marquée par la sortie, en juillet, du premier catalogue de phono-scènes qui en comporte environ 170. Même si l'on peut penser qu'une part de ces phono-scènes ont été tournées depuis 1903, pour l'essentiel il faut situer leur tournage au début de l'année 1906. Alice Guy va participer intensément à la constitution du catalogue des phono-scènes et sa contribution est essentielle dans des séries importantes où l'on retrouve des fragments d’œuvres lyriques ou de chansons de variétés (PolinFélix MayolDranem).

1907 chronophone

La Phono-cinématographie. Enregistrement d'une scène par le phonographe et le cinématographe dans un théâtre spécial
Le Génie civil, Paris, 11 mai 1907, p. 17

La succursale de Londres, toujours aussi active, diffuse ses propres productions et multiplie les presentations du chronophone. Certaines chrono-scènes présentées qui ne figurent pas dans les catalogues français pourraient avoir été tournées sur place ou bien enregistrées pour un public anglophone. On apprend également qu'un impresario australien, Harry Rickards, vient d'acheter, en juillet 1906, les droits d'exploitation exclusifis du chronophone pour l'Australie.

ET APRÈS.... (1907-1946)

Après la dissolution de la société L. Gaumont et Cie, se constitue la Société des Établissements Gaumont (SEG) le 18 janvier 1907. Quelques semaines plus tard, en mars 1907, Alice Guy, qui vient d'épouser Herbert Blaché, part aux États-Unis où ce dernier doit accompagner techniquement les nouveaux exploitants américains des brevets du chronophone. C'est désormais Louis Feuillade qui devient le responsable du secteur cinématographique chez Gaumont. Léon Gaumont est, quant à lui, fait chevalier de la Légion d'Honneur en 1908. L'année 1911 est marquée par l'ouverture du Gaumont Palace. En 1913, il présente son nouveau procédé de cinéma en couleurs, le chronochrome. À la veille de la Première Guerre Mondiale, la SEG a atteint son apogée, et reste la deuxième maison de production en France, après Pathé. Si la société parvient à maintenir une activité au cours du conflit, elle n'échappe pas au marasme du cinéma français d'après-guerre. Face à l'augmentation des coûts des films, Léon Gaumont, au cours des années 1920, abandonne peu à peu la production cinématographique qui prend fin en 1925. La Société se concentre désormais sur son réseau de salles de cinéma. Léon Gaumont, qui reste surtout un chercheur, lance un nouveau procédé de cinéma parlant, le cinéphone (1925), mais la concurrence américaine met un terme à ses projets. Il se retire progressivement des affaires, à partir de 1929. Installé dans le sud de la France, Léon Gaumont décède à Sainte-Maxime, en 1946. 

BIBLIOGRAPHIE

BARNES John, The Beginnings of The Cinema in England 1894-1901, vol. 1 1894-1896, Exeter, University of Exeter Presse, 1998, 294 p.

CORCY Marie-Sophie, Jacques Malthête, Laurent Mannoni et Jean-Jacques Meusy, Les Premières Années de la société L. Gaumont et Cie, Paris, Association française de recherche sur l'histoire du cinéma/Bibliothèque du Film, Gaumont, 1998, 496 p.

DURAND Marc, De l'image fixe à l'image animée, 2 Tomes, Paris, Archives Nationales, 2015, 1324 p.

GIANATI Maurice , "Ferdinand Zecca chez Gaumont", 1895, nº 30, octobre 2000, p.27- 41.

GIANATI Maurice et Laurent Mannoni (dir.), Alice Guy, Léon Gaumont et les débuts du film sonore, New Barnet, John Libbey, 2012, 258 p.

GUY Alice, Autobiographie d'une pionnière du cinéma (1873-1968), Paris, Denoël/Gonthier, 1976, 238 p.

MANNONI Laurent, Georges Demenÿ, pionnier du cinéma, Douai, Pagine, 1997. 

REBOURS Camille, Léon Gaumont, un pionnier méconnu du cinéma (1864-1929), École des chartes, Thèse 2013.

ROBERT André, "M. Léon Gaumont évoque pour les lecteurs du Petit Parisien les débuts du cinéma français", Le Petit Parisien, Paris, 11 août 1943, p. 2.

Divers catalogues Gaumont.


1 Srdan Knezevic émet l'hypothèse que le Français Gustave-Albert Brunnarius (Paris, 04/01/1852-), qui ouvre, dans les jardins anglais de l'Exposition de Venise à Vienne, les portes de son restaurant "Le Petit Trianon" (Neue Freie Presse, Vienne, 25 avril 1896, p. 5) serait le propriétaire d'un "chronophotographe" Demenÿ, ce qui reste difficile à admettre, dans la mesure où l'appareil n'est pas encore en vente, d'autante plus que Srdan Kenzevic parle de trois appareils différents à Vienne, Salzbourg et Munich. Sans oublier pour autant que les vues viennoises et munichoises du catalogue Gaumont ont dû être tournées par quelqu'un qui devait avoir quelques notions... Sdran Kenzevic, Lebende Photographien kommen...Die Anfänge der Kinematographie auf dem gebiet des Kaisertums Österreich (1896-1897), Österreichisches Filmarchiv, 1997,  p. 14-15.

3

1896

1899

1901

1902

1903

1904

1905

1906

Titres de la société Gaumont (Grande-Bretagne) :

The Curfew Shall Not Ring To-night (The Sphere, 10 march 1934, p. 24)

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