Le tournage parisien des vues Lumière
(août-septembre 1897)
Jean-Claude SEGUIN
Au cours de l'été 1897, la maison Lumière va se lancer dans l'édition de 27 vues animées dont l'impression est prévue à Paris. De ces tournages, il ne reste que le témoignage de Georges Hatot au cours d'un entretien qui s'est déroulé le 15 mars 1948 dans le cadre des activités de la Commission de Recherche Historique de la Cinémathèque Française. Ce précieux document fourmille d'informations multiples sur les origines du cinématographe, mais doit être manipuler avec de grandes précautions. D'une part, il s'agit d'une transcription d'un échange oral qui laisse à désirer de l'aveu même des responsables comme on peut le lire sur la version corrigée du 20 janvier 1949 : "ne jamais prendre cette sténotypiste elle est abominable". D'autre part, comme tout témoignage, il est sujet à caution. Ainsi Georges Hatot a du mal à situer la période de son service militaire : "Cela s'est tourné rue du Surmelin, en 1896, pendant que j'étais au régiment, 1896 ou 1897... Non... 1897" (HATOT, 06/1948: 4). En outre, la syntaxe, parfois très approximative, se prête à plusieurs lectures et les noms sont fréquemment modifiés jusqu'à ne plus être reconnaissable. Ainsi "Promio" est transcrit "Amiot", "Bromiaud" et, même, après correction "Premiot"... Autant dire qu'en 1948, Alexandre Promio est à peu près un inconnu. La prudence est donc de mise lorsque l'on aborde la lecture de ce document unique.
Les figures et la temporalité
Le texte fait apparaître plusieurs personnages qui sont partie prenante dans le tournage : les frères Lumière, Alexandre Promio, Georges Hatot, Gaston Breteau et Mme Lafont. Les premiers sont de passage à Paris, le responsable du service cinématographique de la société Lumière, l'épouse de Maurice Lafont, responsable de la salle Lumière du 6, boulevard Saint-Denis, et deux collaborateurs qui n'ont alors aucune expérience cinématographique. Imagine-t-on les directeurs de l'entreprise lyonnaise confier un tournage à des novices ? Comment expliquer alors la présence d'Alexandre Promio, s'il y a déjà un ou deux cinématographistes ? Par ailleurs, Georges Hatot répète à plusieurs reprises le verbe "faire" : "nous avons fait", "Nous l'avons fait", "Quand on a fait", "Quand on a fait"... et le verbe "tourner" : "J'ai donc tourné", "on tourne demain" ce qui peut jeter le trouble sur son rôle dans le tournage où il pourrait apparaître comme un homme à tout faire. Pour essayer de remettre les choses à leur place, il convient de placer les différentes pièces du puzzle.
La temporalité, à la lecture des souvenirs de Georges Hatot, doit être rétablie du mieux possible. Une phrase permet déjà de situer dans le temps le tournage des vues animées : " Nous allons attendre le retour de BROMIAUD [PREMIOT] qui était en Russie ?" Alexandre Promio se trouve naturellement à Paris avant son départ pour la Russie où se rend le président Félix Faure pour un voyage officiel entre le 23 et le 26 août 1897. On comprend dès lors que Georges Hatot attende le retour du cinématographiste. On peut donc déterminer deux temps, avant et après le voyage, au cours desquels des vues ont été prises. Si l'on reprend les souvenirs de Georges Hatot, on comprend mieux le début de sa déclaration :
M. HATOT : "Napoléon à Saint Hélène" [sic] a été tourné derrière la propriété de Mme LAFOND, dans le champ de courses de Neuilly-Levallois. En même temps, nous avons fait : "L'assassinat de Marat [sic]". Nous l'avons fait dans l'île de la grande Jatte au bal de l'Artilleur [?]
Quand on a fait ces trois films, là, ce sont Messieurs LUMIERE qui les avaient reçus. Celà leur a beaucoup plu. LUMIERE a dit : "Dites-leur de faire du comique". J'ai donc tourné : "Les colleurs d'affiches", "les tribulations d'une concierge", "L'Infirmerie au régiment", et là LUMIERE m'a fait dire : "nous allons passer par PARIS. Je vais voir vos baladins" avait-il dit à Madame LAFOND.
Quelques vues ont donc été tournées avant le départ d'Alexandre Promio pour la Russie et ont été soumises au jugement des frères Lumière qui ont donné leur approbation. Les vues tournées par la suite le sont à Paris, à l'impasse de Montfaucon, à côté de la laiterie de Courson.
La répartition des tâches
La nouvelle du projet et la déterritorialisation du tournage dans la capitale est d'une autre complexité que le tournage des vues générales ou d'actualité qui ont occupé, de façon casi exclusive, la première année des activités cinématographique de la société Lumière. Si dans un premier temps, à Lyon, certaines vues ont eu besoin d'un arrière-plan spécifique, il ne s'agit alors que de décors minimalistes où un simple mur a pu être utilisé agrémenté de quelques accessoires. Tel n'est plus le cas pour les vues tournées à Paris, à l'été 1897, qui nécessitent un dispositif bien plus conséquent surtout lorsqu'il s'agit de reconstitutions historiques. Jusqu'alors la fonction du cinématographiste et celle de l'opérateur de prise de vues se superposaient presque parfaitement, à l'exception d'un comparse ou d'un auxiliaire qui pouvait prêter son concours au tournage. Ici, il en va tout autrement et la notion d'une "équipe de tournage" embryonnaire prend tout son sens.
Si l'on reprend le fil des souvenirs de Georges Hatot, nous pouvons identifier les différents personnages de ce dispositif primitif. Tout d'abord, les frères Lumière qui agissent comme des superviseurs du projet. Après l'envoi des premières bandes ("Ce sont [sic] Messieurs LUMIERE qui les avaient reçus."), Satisfaits, ils encouragent l'équipe à poursuivre les prises de vues ("Celà leur a beaucoup plu. LUMIERE a dit : 'Dites-leur de faire du comique' "). Il est d'ailleurs également question d'un passage des frères Lumière dans la capitale ("et là LUMIERE m'a fait dire : ' nous allons passer par PARIS. Je vais voir vos baladins' avait-il dit à Madame LAFOND."). Le rôle de Madame Lafont semble plus discret, mais elle sert sans doute de relais, car avec son mari, Maurice Lafont, elle s'occupe de la salle Lumière qui est ouverte au 6, faubourg Saint-Denis. Ce dernier est rentré en [juillet] des États-Unis où il a eu en charge la concession Lumière. Peut-être a-t-elle suggéré de tourner Napoléon et la Sentinelle non loin de sa propriété :
M. HATOT : "Napoléon à Saint Hélène" [sic] a été tourné derrière la propriété de Mme LAFOND, dans le champ de courses de Neuilly-Levallois.
Selon une note de synthèse, le projet initial serait dû à M. Lelièvre de la société Lumière
Le rôle d'Alexandre Promio est celui de cinématographiste dont on attend le retour pour effectuer les tournages. D'ailleurs, comme le précise Georges Hatot, lui et Gaston Breteau, n'ont pas la moindre idée de ce qu'est un appareil cinématographique :
Notez que BRETEAU comme moi, nous ne savions pas ce que nous faisions. Nous ne savions pas ce qu'était le cinématographe. Nous ne savions pas ce qu'était l'intérieur de l'appareil.
Difficile d'imaginer d'ailleurs que le responsable du secteur cinématographiques des usines Lumière ne soit pas le maître d'oeuvre de ces tournages. Cependant, ces vues animées nécessitent un dispositif assez complexe auquel participer Hatot et Breteau. Le premier nous offre d'ailleurs de nombreux détails. L'une des premières tâches a laquelle s'attèlent les deux hommes consiste à adapter le lieu du tournage :
Nous étions obligés, parce que ça s'est précipité. Nous n'avions pas de personnel. Nous avons fans les vieilles buttes nivelé le terrain nous-mêmes.
Ils vont en outre s'occuper des costumes et du transport de matériel :
Nous fournissions beaucoup de costumes, on les louait soit chez Stelmans, soit chez la belle-mère de Grenier qui s'appelait Mme Almy qui habitait rue Julien LACROIX. Nous traînions la voiture à bras nous-mêmes. Nous n'avions personne pour traîner la voiture. Il fallait que les costumes soient là à 8 heures du matin pour tourner à 9 H. En ce qui concerne les décors, il n'y avait pas de machiniste. Nous étions les machinistes. On faisait tenir les décors avec des pavés.
La maison Stelmans fournit à l'époque les théâtres don l'Opéra en costumes divers et variés. La Star Film de Georges Méliès, elle aussi, fait appel à elle. En ce qui concerne les décors, ils proviennent du théâtre des Fantaisies Nouvelles :
Nous avions les décors du théâtre des "Fantaisies Nouvelles" qui venaient avec des voitures à bras. C'était BEAUVAIS qui traînait la voiture à bras et qui était souffleur de l'Odéon qui était un ancien cabot. On montait les décors. Pendant ce temps là, on allait chercher les costumes. Les acteurs arrivaient. On les habillait.
Le directeur des Fantaisies Nouvelles est Esprit Comy qui a commencé sa carrière à Marseille où il a fait débuter Félicien Trewey. Peut-être faut-il voir là l'origine des contacts avec ce théâtre où les décors sont réalisés par Pierre Comy, le fils d'Esprit.
Le témoignage de Georges Hatot nous éclaire sur le rôle qu'il occupe avec Gaston Breteau, dans ce dispositif. Ce qu'il ne dit pas c'est qui décidait du choix des vues, même s'il est vrai que les frères Lumière semblait "orienter" les décisions. Dans les déclarations de Georges Hatot, il faut faire la part des choses, car il évoque, parfois confusément, les tournages d'août-septembre 1897 et ceux de septembre-octobre 1898 alors qu'il effectue son service militaire. Grâce à un courrier du 4 juin 1898, envoyé par Léon Gaumont, nous savons que Pierre Comy, Georges Hatot et Gaston Breteau revendiquent collectivement des droits que le directeur du Comptoir de la Photographie ne peut accepter :
4 juin 1898
Messieurs Comy, Hatot et Breteaux, aux bons soins de Monsieur Dobigny, 252 r. du fg. Sat. Martin, E.V.
Nous venons vous accuser réception de votre lettre du 28 mai, nous sommes d'accord sauf toutefois sur le point suivant que vous avez cru devoir ajouter & qui ne figure pas sur les premières conventions que vous avez signées & dont je tiens les originaux à votre disposition.
Vous nous demandez maintenant en effet de nous interdire de faire exécuter des bandes cinématographiques ; scènes de genre par exemple, sans votre concours. En tant que Maison d'Édition nous ne pouvons absolument pas accepter cette réserve que nous n'aurions même pas discutée si vous nous en aviez parlé au début de vos visites lorsque vous êtes venus nous proposer vos scénarios.
Avant d'aller plus loin soyez assez bons de nous dire par courrier que vous reconnaissez le bien fondé de la présente & que nous nous en tenons à nos premières conventions.
Dans l'attente de vous lire, recevez, Messieurs, nos salutations empressées.
L. Gaumont & Cie.
CORCY Marie-Sophie, Jacques Malthête, Laurent Mannoni et Jean-Jacques Meusy, Les Premières Années de la société L. Gaumont et Cie, Paris, Association française de recherche sur l'histoire du cinéma/Bibliothèque du Film, Gaumont, 1998, 496 p. 341-342.
La lettre rappelle que des contacts antérieurs ont eu lieu et que les trois collaborateurs ont proposé des scénarios. Mais de quand date cette proposition ? Ont-ils écrit dès septembre 1897 des scénarios pour les Lumière ? On peut simplement dire qu'ils n'ont pas été étranger aux arguments de ces vues animées.
Bilan
En se basant sur la seule source connue relative aux tournages de 27 vues à Paris à l'été 1897, on peut dire que les frères Lumière ont autorisé la prise de vues de plusieurs photographies animées dans la capitale. Ils sont également intervenus dans l'orientation générale des sujets, en souhaitant que l'équipe tourne plus de vues comique. L'enregistrement des vues est tributaire du calendrier d'Alexandre Promio et de son séjour en Russie. Il est en effet le seul à savoir manipuler le cinématographe. Certaines tâches ont été déléguées à Georges Hatot et Gaston Breteau (terrassement, transport du matériel...) qui semblent, en outre, avoir eu un certain rôle dans le choix des scénarios, des costumes et des décors. En 1905, dans une "Note pour la Commission des Recherches Historiques", non signé, le rôle des deux collaborateurs et le tournage des vues sont ainsi résumés :
HATOT et BROTTEAU s'adressèrent à Mme. Lafond, directrice du Grand Café et du Cinéma de la Porte St. Martin (sœur de M. Thiers ?) pour les fiilms Lumière. Monsieur Lafond, d'ailleurs, a joué dans les premiers films : LA DEFENSE DU CANON, ASSASSINAT DE MARAT, etc. C'est M. Lelièvre, un administrateur de la Société qui encouragea le projet. Après la première série de films, un des Messieurs Lumière écrivit à Mme Lafond: Dites à vos balladins de bien vouloir attendre le retour de M. Promiot, actuellement en Russie pour le voyage de Félix Faure, qui aura des ordres.
L'idée initiale était d'animer les tableaux du Louvre. HATOT et BROTTEAU, pour un prix forfaitaire de x... francs par film, 800 frs. mise en scène, le jeu, les décors, les costumes. Mme. Lafond donnait l'opérateur, la pellicule, les développements. Les décors venaient du Concert des Fantaisies Nouvelles, les acteurs étaient embauchés dans les cafés de la Porte St. Martin. HATOT et BROTTEAU qui s'étaient fait un nom furent sollicités aux mêmes conditions par Jolly, Normandin.
Les films furent tournés Impasse Monfaucon, dans les vieilles Buttes.
Cinémathèque Française, Georges Hatot : notes pour la CRH, CRH63-B3, p. 1.
L'anonyme qui rédige ces lignes a plus d'informations que celles données par Georges Hatot et nous en ignorons la ou les source(s).
Sources
Cinémathèque Française, Les Débuts du Cinéma, Souvenirs de M. Hatot, 15 mars 1948, CRH52-B2
Cinémathèque Française, HATOT, 26 juin 1948, CRH54-B3.
Cinémathèque Française, Georges Hatot : notes pour la CRH, 18/04/1950, CRH63-B3, p. 1.
MORISSEY Priska, "La garde-robe de Georges Méliès. Origines et usages des costumes des vues cinématographiques" dans GAUDREAULT André et Laurent LE FORESTIER, Méliès. Carrefour des attractions, Colloque de Cerisy/Presses universitaires de Rennes, 2014, p. 177-188.