Eugène CLÉMENT

(Paris, 1862-Asnières-sur-Seine, 1931)

Jean-Claude SEGUIN

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Marie, Julie, Aimée Clément (Paris, 08/04/1832-). Descendance :

N.B.: Sur l'acte d'état civil d'Henriette, Antoinette Meyer (nº 135) figure par erreur une mention marginale de mariage (Louis, Alfred Alavoine) qui devrait se trouver sur le nº 137.

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Les origines (1862-1894)

En juin 1887, Arthur, Léon Laverne (Paris, 01/11/1843-) (constructeur d'appareils d'optique. 10 rue de Malte), George, Arthur Gilmer (voyageur de commerce. 65, quai de Valmy) et Eugène, Gaston Clément (employé de commerce. 142, faubourg Saint-Denis) fondent une société en nom collectif, ayant pour objet la fabrication d'objets d'optique, sous la raison sociale "A. Laverne et Cie" successeur de Gasc et Charconnet", établie pour une durée de 3 ans et au capital de 338.066,25 francs. Le siège social est situé au 10, rue de Malte. À cette époque, Élie Mazo est leur exportateur.

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Clément & Gilmer. Enveloppe (recto-verso) (1889)

Au terme de leur association avec Arthur Laverne, Clément et Gilmer deviennent propriétaires du fonds de commerce et fondent (03/04/1890) la société en nom collectif "Clément et Gilmer" au capital de 340.000 francs. Un différend va malgré tout opposer, en juin 1891, l'ancien propriétaire et les associés sur l'usage du nom "Laverne". Le tribunal de commerce de la Seine va statuer en faveur de Clément et Gilmer.

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Clément et Gilmer
"Orthomégagraphe"
INPI. Photographie et Lithographie. 1860-1895.

Un autre conflit va opposer la maison Clément & Gilmer à ses ouvriers ébénistes que va trancher la chambre syndicale en réunion extraordinaire :

CHAMBRE SYNDICALE
des Ebénistes en Fantaisies
La chambre syndicale dans sa réunion générale extraordinaire tenue le 17 courant salle Léger 108, rue du Temple, après avoir entendu les ouvriers de la maison Clément Gilmer auraient été au conseil des Prudhommes après avoir entendu les délégués qui s’étaient présentés pour soumettre les revendications des ouvriers ébénistes, déclare tenir comme scrupuleusement exacts et vrai les termes dont se sont servis M. Clément Gilmer en disant qu’il y a fait assez de meurt de faim pour produire l’ouvrage meilleur marché et qu’ils iraient chercher leurs appareils en Allemagne, paroles industriel français que devant le conseil des prud'hommes ils ont dénaturé la vérité en déclarant qu’il n’avaient pas dit qu’ils voulaient signer les revendications et les prix présentés, la preuve étant que ces messieurs avaient faire appeler les délégués une deuxième fois pour ce fait, malgré les témoignages intéressés de leur contremaître qui parait oublier qu’il se fait l’instrument double des bases oeuvres de ses patrons; considérant que la constitution seule du syndicat est la seule raison pour laquelle ils se sont refusés à toute entente, ceci est d’autant plus vrai qu’il a attaqué au conseil des Prudhommes un ouvrier façonnier comme militant. Pour ces motifs et toutes ses raisons l'assemblée maintient énergiquement l’index de la maison Clément Gilmer, (ancienne maison Laverne) rappelle aux ouvriers qu’une forte organisation ouvrière pourra seule nous faire avoir raison des prétentions patronales et nous permettre de revendiquer notre place au banquet social, engage tous les ouvriers à se grouper à la chambre syndicale pour défendre leurs intérêts, leur dignité mise en péril par l’égoïsme de la classe bourgeoise et capitaliste.
L'assemblée vote la mise à l'indez et à l'interdiction de la corporation les rénégats Perrot et Gayet qui malgré leurs signatures sont rentrés à l'atelier.
Pour la Chambre et par ordre:
Le Conseil Syndical.


L'Égalité, Paris, lundi 22 juin 1891, p. 3.

Quelques jours plus tard la chambre syndicale fait publier une lettre où elle attaque à nouveau la position des patrons de la Clément & Gilmer :

LES EBENISTES
La chambre syndicale des ébénistes en fantaisie nous prie d’insérer la protestation suivante qu’elle adresse aux directeurs de journaux bourgeois au sujet d’allégations avancées par ces journaux :
Monsieur le Directeur,
Dans une lettre parue dans votre journal du 20 courant, lettre émanant des sieurs Clément Gilmer (ancienne maison Laverne) 8, rue de Malte, nous relevons les démentis les plus mensongers, mais dignes de ceux qui ont refusé de traiter avec les délégués du syndicat pour la défense des droits des travailleurs, alléguant qu’il y avait assez de meurt-de-faim et de vieillards pour faire le travail à bas prix.
Seule, l’adoption d’un moteur à gaz a provoqué dans cette maison une baisse de prix de 25 à 30%, que les ouvriers n’ont pas voulu accepter et sur le refus de traiter avec les délégués, ont quitté la maison à six il est vrai, mais à six sur sept ouvriers (et encore le septième avait signé), c’est le total des ébénistes employés dans cette maison.
Devant les allégations mensongères des patrons, nous les avons invités à venir au siège social pour les mettre en présence des délégués. Ils n’ont eu que le courage d’envoyer un receveur pour toucher les sommes du travail resté en litige.
Pour cela ils ont reconnu le syndicat.
Devant ces patrons sans vergogne qui menacent leurs ouvriers de s‘adresser à l’Allemagne pour obtenir ses produits et qui n'ont pas eu le courage de venir soutenir leurs mensonges et leur dire inique, nous laissons à la corporation et à l’opinion publique le soin de juger leur conduite indigne et leur capacité inqualifiable.
Recevez, monsieur le directeur, nos salutations sincères.
Pour la Chambre et pour le Conseil syndical.


L'Égalité, Paris, jeudi 2 juillet 1891, p. 3.

La société commercialise des lanternes, et plaques et des accessoires pour la projection fixe : le panorthoscopique, le mikado, la jumelle photographique "Clégil" - Clé[ment] et Gil[mer] -, obturateur Iris américain, Chicago 2, la fontaine photographique... et publie des catalogues (1894 et 1895) pour la diffusion des produits.

Les images animées (1895-1898)

Le Cinématographe Lumière (1895-1896)

Dès le mois de novembre 1895, le cinématographe Lumière éveille l'intérêt de la société Clément & Gilmer. En effet, à la mi-novembre, elle cherche à acquérir un modèle de l'appareil. Au courrier que l'entreprise envoie à Lyon Monplaisir, les frères Lumière répondent par une lettre évasive, semblable aux nombreuses qu'ils expédient alors pour répondre aux multiples demandes qui leur sont faites.

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Lumière, Messieurs Clément et Gilmer, Lyon, 18 novembre 1895
Source: Fonds Trarieux-Lumière

On mesure l'impatience de Clément et Gilmer puisque deux autres courriers vont suivre, le premier en date du 28 décembre 1895 (réponse : 30 décembre) et le second du 13 janvier 1896 (réponse : 15 janvier). Finalement, les Lumière décident de ne pas commercialiser alors leur cinématographe et Clément et Gilmer vont se tourner vers une autre solution.

Le Vitagraphe (1896-1898)

Nous ne disposons pas d'informations relatives à la société entre les mois de janvier et juillet 1896. Il y a tout lieu de croire que Clément et Gilmer vont frapper à d'autres portes afin de trouver un appareil cinématographique. À l'exception de quelques brevets sur la photographie comme la "Chambre détective à escamotage perfectionné dite l'oméga" (FR 237607. 07/04/1894) ou "Fontaine photographique automotrice" (FR 238136. 28/04/1894), les deux associés ne sont pas des inventeurs chevronnés, pourtant dès le 6 juin 1896, la société Clément & Gilmer dépose la marque "Le Vitagraphe", auprès du Greffe du Tribunal de Commerce de Paris, "destiné à un appareil pour la production et la projection de photographies animées".

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"Le Vitagraphe". 6 juin 1896.
Clément et Gilmer.
Source: INPI. Photographie et Lithographie 1895-1901.

En outre, en juillet 1896, la société Clément & Gilmer, associée à l'inventeur Henri Coulon, dépose un brevet pour un "perfectionnement aux appareils de projection". Le descriptif de l'appareil reste assez succinct et ne présente, à proprement parler, qu'un croquis de la lanterne, mais il n'est pas question du mécanisme d'entrainement du film.

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"Le Vitagraphe Clement & Gilmer"
Le Vitagraphe (1897)

En revanche, dans le catalogue Le Vitagraphe (1897), on trouve une illustration et un descriptif de deux modèles. Le premier pour les projections animées, c'est-à-dire pour les projections de vues fixes et le second pour les photographies animées, à savoir les projections cinématographiques. Or, le "vitagraphe" (modèle 2) est bien un défileur qui n'a pas été breveté, peut-être parce qu'il s'agit d'un mécanisme conçu par un autre constructeur.

Le catalogue reproduit en outre quelques fragments de courriers envoyés par les opérateurs ayant utilisé le vitagraphe : 

TÉMOIGNAGES
Nous publions ci-après quelques-uns des témoignages de satisfaction qui nous ont été adressés. Ils sont donnés non pas par des amateurs mais par des professionnels qui ont fait un usage journalier du VITAGRAPHE pendant des mois entiers; nous avons choisi ces témoignages entre tous car ce sont certainement ceux qui auront le plus de valeur aux yeux des acheteurs et pourront les convaincre le mieux de l'exactitude de nos déclarations, sur les qualités de notre appareil.

À la suite figurent quelques noms et leur témoignage : H. O. Foersterling et Cº (Berlin, 10 juillet 1896), H. B. (Béthune, 17 octobre 1896), J.S. (Ludwigshafen, 30 novembre 1896), H. T. (Plymouth, 12 décembre 1896), H. Chabot (Béziers, 5 janvier 1897), J. M. B. (Jacques-Marie Bellwald) (Echternach, 15 janvier 1897), F.D.P. (Beaune, 27 janvier 1897), Charles Kalb (Paris, 13 mars 1897) et H. Herwig (Giessen, 15 mars 1897). On retrouve également le vitagraphe dans plusieurs villes françaises ou étrangères : Reims (janvier 1897), Mayen (2-3 mai 1897), Bergedorf (août 1897)... Il semble que dès 1898, la commercialisation du vitagraphe ait perdu de son intensité et que les exploitants se raréfient.

Et après (1899-1931)

En 1900, la maison Clément et Gilmer va mettre en vente "l'Excellograph" un nouvel appareil cinématographique dont le brevet a été déposé à Paris le 18 mars 1898 par William Vellette Miller, George Rice et Elias Bound Dunn. En 1901, Il est fait chevalier de la légion d'honneur à titre étranger :

NOMINATIONS
Par décret du Président de la République, rendu sur la proposition du Ministre des Affaires étrangères, sont nommés, à titre étranger, chevaliers dans l'ordre de la Légion d'honneur:
[...]
M. GILMER (George-Arthur), sujet anglais, directeur de la maison Clement et Gilmer, à Paris. Médaille d'or 1900. (M. Gilmer est le gendre de M. A.-H. Rodanet, président de la Chambre syndicale de l'Horlogerie de Paris.).


Revue chronométrique, 47e année, nº 533, février 1901, p. 218.

L'année 1906 marque la fin de l'association d'Eugène Clément et de George Gilmer. Après avoir attendu plusieurs années ce dont témoigne le  dossier de présentation de la Légion d'Honneur, Eugène Clément reçoit la Légion d'HonneurLe Petit bleu de Paris va lui consacrer un long article :

EUGENE CLEMENT
Le Ministre du commerce a placé M. Eugène Clément parmi les élus du ruban rouge dans les nominations qu’il a publiées le mois dernier à l’occasion de l’Exposition de Saint-Louis. C'est là que le nouveau Chevalier de la Légion d’honneur avait obtienu la médaille d'or pour sa fabrication d'instruments d’optique et de précision.
Je saisis avec plaisir ce fait qui marque une heureuse étape dans une belle carrière, pour adresser à M. Eug. Clément mon témoignage d'estime ainsi que les chaleureuses félicitations du Petit Bleu. Cette distinction revenait de droit à l’aimable constructeur, car il l’avait certainement méritée de longue date.
On sait qu’il appartient à l’honorable et puissante raison sociale Clément et Gilmer dont l’usine à vapeur, les bureaux et magasins, occupent un immeuble entier rue du Faubourg-St-Martin. Là, dans cette ruche bourdonnante, M. Eugène Clément, toujours ardent et assidu au travail, toujours jeune aussi, grâce à son tempérament très robuste, donne à son nombreux personnel l'exemple de l'effort quotidien, de la persévérance et de l’initiative.
Les ateliers Clément et Gilmer fondés en 1860 [sic] ont acquis une réputation de tout premier ordre dans la construction de la mécanique scientifique, celle qui nécessite d'ailleurs la plus rigoureuse observation de la précision.
Leur fabrication d’appareils cinématographiques et photographiques est le modèle-type du genre.
Le sympathique Ingénieur-Constructeur déploye sans cesse le souci réel de tous les progrès industriels oui peuvent intéresser ses spécialités : il prodigue ses soins minutieux, aux travaux qu'il entreprend ; il veut que tous les appareils portent son nom, soient absolument irréprochables.
Cette ligne de conduite fut la base de la notoriété aujourd’hui célèbre d'une grande marque française qui portait déjà dans un blason glorieux, la dignité de l’ordre national en la personne de son éminent collaborateur et associé M. Gilmer, Chevalier de la Légion d’Honneur.
Après ceci que dirais-je de I'homme lui-même de M. Eugène Clément, sinon qu’il est le causeur charmant et très documenté dont la parole charme toujours parce qu’elle émane d'un esprit à la fois souple et vigoureux ; avec tous ses amis — et ils sont nombreux — nous avons applaudi dès la première heure à la distinction officielle qui vient de lui échoir.


Stéphane Carrère.Le Petit bleu de Paris, Paris, jeudi 22 novembre 1906, p. 1.

Grâce à un courrier figurant dans le dossier de présentation de la Légion d'Honneur d'Eugène Clément, nous disposons que quelques informations sur la maison Clément et Gilmer :

Je suis depuis 15 années, le chef de la maison Clément & Gilmer, fondée il y a 42 ans.
Dans nos ateliers nous occupons en moyenne 150 ouvriers pour la construction des Instruments d'optique et de mécanique de précision.
Nous exportons nos produits dans tous les pays d'Europe, dans l'Amérique du Nord et en Australie. En France nous fournissons depuis de longues années des appareils pour l'Enseignement par les projections lumineuses.
A Londres, nous avons organsié une succursale importante pour l'écoulement de nos produits.


Eugène Clément, à Monsieur Trouillot, Paris, 12 novembre 1902.

Par la suite Eugène Clément dispose d'un établissement pour la vente d’appareils de photographies et de projection au 151, Faubourg Saint-Honoré où il commerciale les appareils des frères Boulade :

Nous avons l'honneur d'informer MM. les marchands de fournitures pour la Photographie que M. E.-G. Clément, 151, Faubourg Saint-Honoré, est désormais notre Agent général pour Paris.
L. & A. BOULADE FRÈRES.


L'information photographique, Paris, Charles Mendel, janvier 1907, p. 29.

En septembre 1907, il déménage et installe son établissement au 30, rue des Petites-Ecuries (1907-1914) où il représente les films de Robert William Paul :

M. E.-G. Clément, ingénieur, nous informe qu'il vient d'ouvrir à Paris, 30, rue des Petites-Écuries, un magasin pour la vente des appareils de photographie et de projection. M. E.-G. Clément est représentant exclusif pour la France des Jumelles Terra-Binocle et Objectifs anastigmats et microscopoes de Paul Waechter de Friedeneau, des films cinématographiques de R.-W. Paul de Londres, des accumulateurs Guilcher et Cie, de Berlin.


L'Information photographique, Paris, Charles Mendel, septembre 1907, p. 279.

clement mirax Le Cinématographe scientifique et industriel [...]Ducom Jacques bd6t5754136b 288  clement eugene 1909 mirax Ciné journal
 Poste de projection (Modèle Mirax Clément)
Jacques Ducom, Le Cinématographe scientifique et industriel, Paris, Albin Michel, p. 281.
 Ciné-journal, nº 31, Paris, 19-26 mars 1909, p. 14.

Au moment de son mariage, en 1909, il figure comme représentant de commerce, puis réside à Villemomble (16, rue de Montfermeil) en 1911 avec son épouse et sa fille. L'établissement "E.G. Clément" continue de proposer des produits photographiques et des appareils de prise de vues au 30, rue des Petites-Écuries jusqu'en 1914. En mai, un nouveau magasin ouvre ses portes au 18, rue Albouy (Paris 10e)et s'occupe, en particulier, du coloriage de films.

clement e g 1914 annonce Ciné journal  clement e g 1914 annonce cine journal 02
 Ciné-journal, nº 282, 17 janvier 1914, p. 104. Ciné-journal, 30 mai 1914, nº 301, p. 136.
clement e g 1918 annonce clement eugene 1929 annonce
Ciné-journal, nº 453, 20 avril 1918, p. 6. Le Photographe, nº 237, Paris, 5 mars 1929, p. 66.

Eugène Clément décède en 1931.

Sources

DURAND Marc, De l'Image fixe à l'image animée, Tome 1 A-K, Pierrefitte-sur-Seine, Archives Nationales, 2015, `- 242.

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