Élisabeth et Berthe THUILLIER

Stéphanie SALMON
Jacques MALTHÊTE

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Jean-Louis Aléné (Guénange, 1801- 20/3/1874) épouse (Guénange, 14/04/1828) Anne Scharff [ou Charff] (15 octobre 1804- 9/02/1870). Descendance :

  • Pierre Aléné (Guénange, 26/12/1828-Guénange, 20/06/1848)
  • Charles Aléné (Guénange, 28/09/1830-Paris 18e, 3/07/1890) épouse (Belleville, 13/12/1856) Catherine, Joseph, Gobert.
  • Madelaine Aléné (Guénange, 19/12/1832-Paris 14e, 21/09/1912) épouse (Belleville, 5/02/1859) Jean-Baptiste George.
  • Michel Aléné (Guénange, 24/09/1834-Guénange, 21/03/1843)
  • Catherine Aléné (Guénange, 21/08/1836-) épouse (Paris 19e, 10/11/1860) Philippe Alphonse George.
  • Elisabeth Aléné (Guénange, 17/09/1841- 07/07/1907):
    • et père non dénommé. Descendance:
      • Philippe Victor Aléné (Paris 19e, 04/06/1864 -)
      • Victoire Isabelle Aléné (Paris 10e, 07/06/1865-Paris 19e, 21/07/1866)
    • épouse (Paris 19e, 18/06/1874) Jules Arthur Thuillier (Forceville-en-Vimeu, 05/03/1846-17/07/1875). Descendance:
      • Marie-Berthe Thuillier, dite Berthe (Paris 10e, 01/07/1867-Forceville-en-Vimeu, 11/11/1947)
        • épouse (Paris 18e, 23/10/1888/divorce Paris 18e, 01/10/1906) Eugène Louis Abel Boutier (Paris 11e, 25/02/1863-). Descendance :
          • Georgette, Joséphine, Elisabeth Boutier (Paris 18e, 01/09/1889-Paris 10e, 02/06/1969) épouse (12/01/1914/divorce) Léon, Paul, Maurice Cugnet de Montarlot.
        • épouse (Paris 6e, 05/08/1907) Eugène, Baptiste, Gérôme [ou Jérôme], Jules, Beaupuy (Cubjac, 14/09/1862-Paris 6e, 12/02/1908).
  • Anne Aléné (Guénange, 19 avril 1846-)

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Dès ses tout débuts, la bande cinématographique a poursuivi la tradition de l'image en couleurs projetée des plaques de lanterne magique. Les films ont d'abord été coloriés à la main, image par image, jusqu'en 1903-1904, puis au moyen de pochoirs, sans entraîner pour autant la disparition du coloriage au pinceau. Concurremment à ces deux modes de mise en couleurs, il a existé deux autres façons de colorier les films : le virage et le teintage. Ce qui n'excluait pas les retouches subséquentes au pinceau.
Rappelons que les colorants utilisés dans la mise en couleurs, aussi bien au pinceau image par image qu'au pochoir, étaient les fameuses couleurs d'aniline apparues au milieu du XIXe siècle et utilisées abondamment pour leur pouvoir colorant extrêmement puissant et leur palette de nuances très étendue. Ce sont ces deux techniques de mise en couleurs, et principalement la première ne nécessitant que le pinceau, qui seront largement utilisés par les coloristes que nous citons.
Que savait-on au juste d'Élisabeth Thuillier, la célèbre coloriste maintes fois citée pour avoir travaillé dans les dernières années du XIXe siècle et la première décennie du XXe pour Méliès, Pathé et les Grandsaignes d'Hauterives ? En fait, fort peu de choses.
Le présent article rend compte d'un travail de recherche en cours sur cette illustre coloriste et sur son entourage pour mettre en lumière les conditions qui ont permis l'émergence de ce nouveau métier.

Des annonces et des médailles

La médaille de bronze qu'elle remporte à l'Exposition universelle de 1900 nous indique son veuvage et nous fournit déjà son prénom : «THUILLIER (Mme Vve Élisabeth), à Paris, France». C'est, à notre connaissance, la seule occurrence de ce prénom associé à Thuillier, dans les annonces professionnelles liées à la photographie et à la cinématographie. Une veuve Thuillier, sans prénom, est par ailleurs associée à la «coloration de films» dans le journal comptable 1bis de la maison Pathé de 1898 à 1900. Qu'il s'agisse de notre Élisabeth ne fait guère de doute. Par la suite, la mention «Vve» disparaît et il n'est plus question que de «factures Thuillier» jusqu'en janvier 1911. Notons au passage que l'examen de ces journaux comptables nous indique que d'autres coloristes ont travaillé épisodiquement pour Pathé, tels que Gaston Breteau, de 1898 à 1902, Mme Vallouy, de 1902 à 1904 et Mme Verdier en 1904. Par ailleurs, Pathé a fait appel aux talents d'au moins deux coloristes espagnols qui avaient leurs ateliers à Barcelone : Segundo de Chomón, en 1902-1903, et Albert Marro y Fornelio de 1901 à 1905.
En 1900, les domaines dans lesquels Élisabeth Thuillier exerce son art sont assez variés :

N° 268. Thuillier (Vve Élisabeth), à Paris, rue de Varenne, 40. — Couleurs et coloris. Matières premières colorantes. Photographies négatives et positives, sur papier, sur verre, sur soie, sur cuir, sur parchemin celluloïd. Épreuves stéréoscopes [sic] sur verres, et vues à projections en couleurs. Photochromie et photographies artistiques en couleurs. Coloris de films pour cinématographes.


Exposition internationale universelle de 1900, Catalogue général officiel, Paris, Lemercier, 1900, t. III, Groupe III, Classe 12, p. 38.

On peut ajouter cette indication trouvée dans Photo-Gazette parmi les exposants de la Photographie à l'Exposition universelle : «Thuillier (couleurs à l'albumine)». Ce qui limite curieusement les spécialités de Mme Thuillier, mais il est vrai que cette compétence particulière, souvent mentionnée dans les annonces, relevait d'une technique délicate permettant des retouches très fines et transparentes sur les photographies positives.

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Charles Mendel, Annuaire du commerce et de l’industrie photographiques (1902, p. 118).

C'est toutefois en 1902, dans l'Annuaire du commerce et de l’industrie photographiques, sous la rubrique « Coloristes », que paraît la première annonce de la Veuve Thuillier, 40, rue de Varenne, une rue du VIIe arrondissement de Paris, dans la « spécialité de couleurs pour peindre les photographies, positifs sur verre, opales, soies, etc. Coloris à façon de films, photographies, etc.».
On retrouve la Veuve Thuillier dans l'Annuaire-almanach du commerce Didot-Bottin à partir de 1903 : «THUILLIER Vve – Spécialité de coloris de films pour cinématographes, r. [rue] de Varenne, 40»). Même annonce en 1904 et 1905. En 1906 : «Spécialité de coloris de films et vues à projections». À partir de 1907, on observe deux changements : l’activité est transférée à quelques centaines de mètres de la rue de Varenne : «Spécialité de coloris de films et vues à projections, r. [rue] du Bac, 87», et l’année suivante, la mention «THUILLIER (B.)» remplace «THUILLIER (Vve)» et paraît une dernière fois en 1909. Toutes ces annonces portent une série de six petits cercles dans lesquels sont inscrites différentes lettres : un O dans les trois premiers cercles et successivement les lettres V, A et B dans les trois derniers. Il s'agit très probablement des initiales des mots «or», «vermeil», «argent» et «bronze», pour désigner le métal dont sont faites les médailles remportées par Mme Thuillier : trois médailles d'or, une de vermeil, une d'argent et une de bronze.

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Médailles figurant dans l’en-tête du papier à lettres de Berthe Thuillier.
Source: Archives départementales du Finistère (Fonds Pouliquen)

Un en-tête de «Mme B. Thuillier», connu depuis 1984 et fréquemment reproduit, orne également deux lettres datées de 1909 et conservées aux archives du Finistère. Il indique que Mme B. Thuillier a été gratifiée de deux médailles d'or, de quatre médailles d'argent et, en 1900, d'une médaille de bronze. Cette dernière médaille serait-elle celle d'Élisabeth remportée à l'Exposition universelle ? Y aurait-il un lien de parenté entre Mme Veuve Élisabeth Thuillier et cette B. Thuillier ? ou s'agit-il de la même personne qui aurait changé son prénom ?
Pour résumer, en 1907 l'atelier de Mme Veuve Thuillier a quitté le 40, rue de Varenne pour s’installer au 87, rue du Bac. L’activité s’étant probablement accrue, il aura fallu trouver un espace plus grand, le 40 étant constitué de petits appartements. En effet, le calepin des propriétés bâties n’indique pas d’atelier dans le petit immeuble de quatre étages du 40, rue de Varenne entre 1896 et 1906. L’immeuble est en partie habité par des rentiers et les seuls commerces mentionnés sont une fruiterie et un marchand de chaussures. L’atelier Thuillier s’était peut-être installé dans un appartement ou dans la cour intérieure qui donnait sur la rue du Bac. Un an plus tard, en 1908, Mme B. Thuillier succède donc à cette même adresse à Mme Veuve Thuillier. Notons, par ailleurs que le 87, rue du Bac est également l’adresse de l’école de Mme Gruchy, dont les annonces précisent qu’elle donne des « cours de peinture pour jeunes filles» .
Récemment, la Filmoteca de Catalunya a entrepris un travail de restauration sur un film Pathé colorié au pochoir et retouché à la main, Monsieur et Madame sont pressés (n° 683, 1902), dont les dernières images portent en relief l'exceptionnelle inscription : «COLORISTE / Vve THUILLIER / 7 MEDAILLES / OR ARGENT BRONZE / PARIS 1886 à 1900» . Difficile toutefois de s'y retrouver dans toutes ces médailles, mais il est intéressant de constater que la Veuve Thuillier laissait son empreinte en 1902, si tant est que la mise en couleurs de cette bande ait été réalisée l’année de son édition. On remarque également que son activité de coloriste a été primée dès 1886, ce qui sous-entend qu'à cette date elle devait déjà travailler dans la retouche et la mise en couleurs de photographies positives sur verre et sur papier.

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Photogramme de Monsieur et Madame sont pressés (nitrate colorié, Pathé frères, 1902)

Marque en relief – « Coloriste Vve Thuillier… » à la fin du film.
Source: Filmoteca Vasca / Filmoteca de Catalunya.

Des témoignages

Dans son discours, prononcé au gala organisé en son honneur à Paris, salle Pleyel, le 16 décembre 1929 et reproduit dans Le Nouvel Art cinématographique, Méliès parle de Mme Thuillier en ces termes :

Enfin, malgré cette longue énumération, permettez-moi de remercier de sa présence une artiste éminente, Mme Thuillier qui, pendant vingt ans, coloria avec un remarquable talent les films de la maison Pathé et les miens ; travail de bénédictin, demandant, à cause de la petitesse des personnages, une habilité et une sûreté de main qui dépasse tout ce qu'on peut concevoir comme difficulté d'exécution.
Le Nouvel Art cinématographique, n° 5, janvier 1930, p. 74.

Une note de bas de page de la même revue nous livre un extrait de la fameuse interview de François Mazeline maintes fois citée, «Mme Thuillier nous rappelle… Le temps où le cinéma ne manquait pas de couleurs», parue intégralement dans L'Ami du Peuple du soir du 13 décembre 1929 :

Devant nous, Mme Thuillier qui, sur les indications du cinéaste (Georges Méliès), coloria tous ses films, s'indigne de voir disparaître la technique de la couleur.
— J'ai colorié tous les films de M. Méliès, nous dit-elle. Ce coloriage était entièrement fait à la main. J'occupais deux cent vingt ouvrières dans mon atelier. Je passais mes nuits à sélectionner et échantillonner les couleurs. Pendant le jour, les ouvrières posaient la couleur, suivant mes instructions. Chaque ouvrière spécialisée ne posait qu'une couleur. Celles-ci, souvent, dépassaient le nombre de vingt.
— …
— Nous employions des couleurs d'aniline très fines. Elles étaient successivement dissoutes dans l'eau et dans l'alcool. Le ton obtenu était transparent, lumineux. Les fausses teintes n'étaient pas négligées.
— Et le public du cinéma Dufayel !…
— Ne ménageait pas son enthousiasme. Ah ! monsieur, Dufayel fut mon dernier client. Il exigea toujours des bandes coloriées à la main. Le coût en était plus élevé…
— ?…
— De six à sept mille francs par copie, pour une bande de 300 mètres, et cela avant la guerre. Nous exécutions en moyenne soixante copies pour chaque production. Le coloriage à la main grevait donc assez lourdement le budget des producteurs.
— …
— Aujourd'hui, le métier se perd. Si j'avais eu le temps, je me serais occupée moi-même du coloriage des films destinés au gala Méliès.
— …
— J'ai colorié les films de Méliès pendant quinze ans. Depuis 1897 jusqu'en 1912...

Enfin, à propos du gala de la salle Pleyel, Méliès écrit dans ses «Mémoires» en 1936 :

Quant aux gens de métier, ils furent stupéfaits qu'on ait pu réaliser, trente ans plus tôt, avec des appareils rudimentaires, des vues aussi parfaites, aussi compliquées, d'une technicité remarquable, et dont le coloris, exécuté à la main, était ravissant. Il est certain, d'ailleurs, que les essais mécaniques faits jusqu'à ce jour pour le coloris des films, en n'utilisant seulement (quel que soit le procédé) que quelques couleurs, ne peuvent approcher, même de loin, la variété infinie des tons obtenus par des artistes de talent disposant de la gamme complète des couleurs, comme c'était le cas dans ce qu'on avait devant les yeux. Les spectateurs se retirèrent charmés et enthousiasmés. Mme Thuillier, la coloriste qui, de son temps, coloriait les films de Méliès avec la collaboration de près de deux cents ouvrières, vint de province, où elle s'est retirée, assister à la représentation, et elle fut profondément émue de retrouver, bien vivant, vingt ans plus tard, celui qu'elle aussi croyait depuis longtemps disparu. Elle reçut, elle aussi, des bravos bien mérités.


Maurice Bessy et Giuseppe-Maria Lo Duca, Georges Méliès, mage, Paris, Prisma, 1945, p. 194 ; ibid., Paris, J.-J. Pauvert, 1961, p. 207 ; Georges Méliès, La vie et l'œuvre d'un pionnier du cinéma, édition établie et présentée par Jean-Pierre Sirois-Trahan, Paris, Les Éditions du Sonneur, 2012, pp. 90-91.

C'est à partir de ces quelques éléments que les historiens avaient jusqu'à présent le sentiment d'avoir affaire à une seule et même personne : Élisabeth Thuillier. Par exemple, dans un article publié en 1995, André Gaudreault et Germain Lacasse légendent ainsi l'en-tête susmentionné : «En-tête de lettre provenant de l'atelier de coloris de madame Élizabeth [sicThuillier à Paris» .

La piste de Forceville-en-Vimeu

Le fonds Méliès du Centre national de la cinématographie et de l'image animée (CNC) conserve un précieux répertoire autographe ayant appartenu à Georges Méliès et datant des années 1930 . Qu’y trouve-t-on à la page 69 : un nom, une profession et une ville. Mais quel nom ! et quelle profession ! : «Mme Thuillier ; coloriste films à Forceville-en-Vimeu par Oisemont (Somme)». Il était évidemment impossible de ne pas suivre cette piste prometteuse. Grâce à l’obligeance d’une Forcevilloise qui connaissait un caveau Thuillier dans le cimetière du village, nous avons découvert le lieu d’inhumation d’ «Élisabeth Thuillier», ainsi que son nom de naissance, «Aléné», gravé dans le marbre du caveau familial. Elle y est inhumée avec son mari, une partie de sa belle-famille et le dernier mari de sa fille. Ces indications ont été cruciales pour retracer la généalogie d’Elisabeth – dont le nom marital est répandu dans la Somme – et pour identifier «B. Thuillier» comme sa fille, grâce à l’état civil parisien. Ensuite, après une étape aux Archives de la Somme à Amiens et une recherche à l'état civil et aux recensements, nous avons pu localiser la maison d'une Marie-Berthe Thuillier, veuve Beaupuy, dite Berthe Thuillier, née à Paris le 1er juillet 1867 et décédée à Forceville 80 ans plus tard, fille de Jules Arthur Thuillier et d'Élisabeth Aléné. De multiples pistes de recherche se sont alors ouvertes et tout a commencé à s'éclaircir grâce à la consultation de précieuses archives municipales, départementales et notariales.

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Répertoire de Georges Méliès (vers 1930, p. 69).
Source : Centre national du cinéma et de l’image animée / Cinémathèque française. 
« Arthur thuillier, 1846-1875, et Élisabeth aléné, 1841-1904 », chapelle funéraire de la famille Thuillier, cimetière de Forceville-en-Vimeu, Somme 

Thuillier mère et fille

Les origines

Il y a donc deux «Mme Thuillier, coloristes», Élisabeth – la Veuve Thuillier – et sa fille Marie Berthe dite Berthe.
Le parcours d’Élisabeth Thuillier, née Aléné, témoigne d’une remarquable ascension sociale sous la IIIe République. Née le 17 septembre 1841 à Guénange en Moselle, elle est l'avant-dernière fille de sept enfants nés entre 1828 et 1846. La famille, catholique et paysanne, est l’une des plus nombreuses du village. À la naissance d’Élisabeth, le père, Jean-Louis Aléné, est manœuvre à Paris depuis quelques mois, et la mère, née Anne Scharff, est sans profession, des difficultés matérielles semblant avoir décidé de cette immigration paternelle temporaire. Probablement à la fin des années 1840, les enfants émigrent à Paris, dans un contexte de crise sociale, politique et sanitaire, marquée par une importante migration des pauvres vers les villes, par la Révolution de 1848 et par des épidémies de choléra auxquelles n’échappe pas Guénange.
Élisabeth s’installe donc à Paris avec trois de ses aînés, Charles, Madeleine et Catherine. Jean-Louis Aléné étant entre-temps retourné à Guénange, ses enfants peuvent avoir été épaulés par leur oncle, Michel Scharff, propriétaire et rentier, situation assez rare à Paris à cette époque. Visiblement sans qualification pour se faire embaucher dans l'un des nombreux ateliers qui fleurissent dans un Paris en pleine industrialisation, Charles trouve un emploi de cocher et Catherine de cuisinière. Élisabeth sera cuisinière et domestique.
Les Aléné appartiennent à la communauté des Lorrains installés dans le nord-est de Paris, à la limite de La Villette et de Belleville, villages qui seront rattachés à la capitale en 1860. Élisabeth et ses deux sœurs habitent 30, boulevard de la Butte-Chaumont (devenu 162, boulevard de la Villette, Paris, XIXe, en 1864), en contrebas de la voirie de Montfaucon, la plus importante zone de décharge à ciel ouvert de Paris, près du futur parc des Buttes-Chaumont.
Élisabeth doit avoir à peine dix ans quand elle arrive dans la capitale et on ne peut qu’émettre des hypothèses sur la scolarité dont elle a pu bénéficier. Elle grandit sous les lois Guizot (1831) et Falloux (1850), mais l’école de Guénange n’est pas obligatoire. Quant aux écoles de Belleville et de La Villette, elles ne suffisent pas à accueillir tous les enfants. Il n’est toutefois pas impossible qu’elle ait reçu une éducation sommaire ou de courte durée.
Elle semble avoir été placée sous la responsabilité de ses frère et sœurs aînés, qui occupent des emplois peu qualifiés, mais qui restent un appui précieux. Il est même probable que Charles lui sert de tuteur.

Élisabeth

Élisabeth a 23 ans quand elle donne naissance à Philippe-Victor, le premier de ses trois enfants, dans le logement du boulevard de la Butte-Chaumont. On perd la trace de ce fils. Un an plus tard, en 1865, elle accouche d'une fille, Victoire-Isabelle, qui décède à treize mois. Le (ou les pères des enfants) apparaît dans les actes sous la mention «non dénommé» et le seul indice que nous ayons pour tenter de l’identifier pourrait être la similitude des prénoms, Victor et Victoire. Si les membres de la famille sont témoins de la première naissance, boulevard de la Butte-Chaumont, ce n’est plus le cas pour les deuxième et troisième naissances qui ont lieu chez la sage-femme Moreau, mais il est vrai qu’à partir de 1865 au moins, Elisabeth n’habite plus dans le XIXe. Un nom, peut-être celui d’un ami, est commun aux deux actes, celui de Charles Weis (c. 1810- ?). Employé, il est domicilié 132, rue de Belleville, immeuble qui comptera en 1870 une mercerie, un pâtissier et... un photographe.
Le troisième enfant, Marie Berthe, naît le 1er juillet 1867. À la différence de ses deux aînés, elle est déclarée sous le nom de son père Arthur Thuillier, alors que ses parents ne sont pas mariés, ce qui témoigne d’une reconnaissance de paternité assez rare. Si Arthur est le père des deux premiers enfants d’Élisabeth, sa minorité (il est né en 1846) ou une différence de statut social pourrait expliquer l’absence de son nom sur les premiers actes. Fils d’un propriétaire terrien, Thuillier est originaire de Forceville-en-Vimeu, où son père, né dans le bourg voisin d’Oisemont, s’est établi après son mariage avec une Forcevilloise, Marie Éliza Plé.
Forceville-en-Vimeu est une bourgade samarienne de 300 hectares, proche d'Oisemont, dont la population a oscillé autour de 250 habitants aux XIXe et XXe siècles, avec un pic frôlant les 400 habitants à la fin des années 1920 et pendant les années 1930. Peuplée principalement d'agriculteurs et de tisserands, Forceville s'organise à partir du milieu des années 1860 autour de l'usine de toiles Caline, spécialisée dans le tissage mécanique de toile de voiles .
On peut supposer que les familles Caline et Thuillier se sont fréquentées. L'un des frères d'Arthur Thuillier, Ernest, est en effet représentant en drap et sa fille, Berthe Élisa, née trois ans après Marie Berthe, sera couturière et dame de compagnie d'Anaïs Caline. Il est, du reste, un signe d'ascension sociale qui ne trompe pas : ce sont les deux seules familles qui disposent d'un monument funéraire imposant dans le cimetière de Forceville.
La rencontre d’un compagnon issu d’un niveau social supérieur au sien pourrait correspondre à un changement professionnel pour Élisabeth. En effet, sur l’acte de naissance de Berthe, Élisabeth et Arthur sont «employés de commerce (non mariés) rue de Cléry, n° 5». Or, à la fin des années 1860, cet immeuble ne compte qu’un seul commerce, une papeterie tenue par A. Binant, auquel succédera E. Souchard en 1870. En fait, l’adresse exacte de Binant est le 5-7 rue de Cléry, les deux numéros communiquant par la cour du 5 étant de surcroît reliés par un local commercial.

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Immeuble du 7, rue de Cléry, Paris (2e), où se tenait le commerce de A. Binant, puis de E. Souchard.

L’établissement propose «toutes sortes de couleurs pour l'aquarelle, la gouache, la miniature anglaise de Newman. Spécialités pour les couleurs à l'huile et en tubes» . En 1882, on vendra toujours au 7, rue de Cléry des «couleurs liquides pour peinture en imitation de tapisserie et étoffes anciennes». Il est probable qu’Élisabeth ait été employée dans cette maison à la naissance de sa fille jusqu’au début des années 1870, car lorsqu’elle opte pour la nationalité française en 1872, elle habite 8, rue Poissonnière, à deux pas de la rue de Cléry.
Pour une femme d'origine modeste, cantonnée à des emplois de domestique et de cuisinière jusqu’en 1866 environ, on peut supposer que la proximité de ce marchand de couleurs, voire un emploi dans son établissement, lui ait ouvert des horizons en la familiarisant avec diverses techniques qui la conduiront à se spécialiser dans l'application artistique de colorants sur différents supports.
Les différentes adresses parisiennes d’Élisabeth nous indiquent qu’elle habite des quartiers populaires pendant la première partie de sa vie, s’installant souvent dans des quartiers nouvellement construits, parfois à la suite des bouleversements haussmanniens : elle est dans les Xe et IIe arrondissements entre 1865 et 1972 (64, rue des Marais en 1865 ; 34, rue des Grands-Augustins en 1866 ; 5, rue de Cléry en 1867 ; 8, rue Poissonnière en 1872, ces trois adresses situées à moins de 600 mètres de distance), puis dans les nouveaux faubourgs du XVIIe arrondissement, rue Legendre en 1874. En 1888, on la localise au 59, rue Myrha dans le XVIIIe.
Comme nombre d'ouvriers et d'employés, mais à la différence de leurs frère et sœurs, Élisabeth et Arthur ont vécu en union libre avant de se marier le 18 juin 1874 à Paris, dans le XIXe arrondissement, l’acte de mariage indiquant curieusement l’adresse historique du 162, boulevard de la Villette, celle des Aléné, dont le père vient de décéder. Les témoins sont tous membres de la famille d’Élisabeth. Élisabeth et Arthur ont respectivement 33 et 28 ans, mais l'état de santé d'Arthur commençait probablement à donner des signes d'inquiétude, ce qui aurait justifié ce mariage pour assurer, en cas de veuvage, la situation d'Élisabeth et de Berthe, légitimée par le couple à l’occasion de cette union. De fait, Arthur décédera 11 mois plus tard à Forceville, au domicile de sa mère, Marie Éliza Plé, alors veuve et rentière. On note qu’il est déclaré avocat lors de son mariage, mais employé à son décès, et il semble ne pas avoir laissé de biens.
Veuve à bientôt 35 ans, mère d'une enfant de neuf ans, déclarée «sans profession» à son mariage, Élisabeth va devoir subvenir aux besoins de sa famille. Est-ce alors qu'elle s’établit comme coloriste indépendante grâce à ce statut de veuve qui la libère de la dépendance juridique et financière d'un mari ? La postérité de la «Veuve Thuillier» est ainsi probablement liée à la nécessité de pourvoir aux besoins du foyer.
Les annuaires du commerce ne la mentionnant pas avant 1902 et, en l'absence d'un acte de fondation de société dans les archives du Tribunal du commerce de Paris, et d’une mention dans Les Archives commerciales de France, dont le premier numéro paraît en 1874, on ne sait pas si Élisabeth s’établit à son compte à cette période. On a vu qu'une empreinte en relief portée par un film Pathé de 1902 indique qu'elle était en activité en 1886, mais aucune autre information ne corrobore cette date, huit ans après son veuvage. Élisabeth a alors 45 ans et, avec ses 19 ans, sa fille est en âge de travailler, mais encore mineure : la mention pourrait concerner l’une ou l’autre des deux femmes.
L’activité d’Élisabeth s’inscrit dans un contexte de démocratisation de la photographie, avec ses portraits souvent coloriés pour en accroître artistiquement le réalisme. Elle correspond également à celui du développement de l’industrie des plaques de verre pour lanterne de projection, dont des fabricants comme Lapierre ont pu intégrer la mise en couleurs dans leurs propres ateliers, sans pour autant s’interdire de faire appel aux talents de coloristes extérieurs qui travaillaient à domicile. Néanmoins, entre 1875 et 1886, nous ne disposons d’aucune information sur Elisabeth. 

Berthe

Nous savons peu de choses sur l'enfance de Marie Berthe, que l’on identifie désormais sous la signature «B. Thuillier». Par exemple, on ignore si elle a suivi un enseignement chez les religieuses ou à l'école publique. Toujours est-il que son écriture et son parcours social montrent qu'elle est instruite et dans les deux inventaires que nous avons consultés, des toiles peintes dénotent une culture catholique.

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Lettre de Berthe Thuillier (1909).
Source: Archives départementales du Finistère (Fonds Pouliquen).

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Signature de Berthe Thuillier (1909).
Source: Archives départementales du Finistère (Fonds Pouliquen).

En 1872, elle est mentionnée dans le recensement de Quevauvillers, à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Forceville. Cette grosse bourgade possède une institution religieuse qui dispense un enseignement aux filles. Berthe vit chez sa tante célibataire, Cornélie Thuillier, avec trois autres cousines, âgées de deux à six ans. Les enfants ont pu être placées chez leur tante pour échapper aux troubles de la Commune ou, plus simplement, parce que leurs parents travaillent à Paris. À défaut de les mettre en nourrice, Arthur et Ernest ont ainsi confié leurs filles – et la charge de leur éducation – à leur sœur, ce qui, à nouveau, indique un choix familial marqué. C’est également en 1872, comme on l’a vu, qu’Élisabeth, d’origine lorraine, choisit la nationalité française. On ignore cependant l'âge auquel Berthe a quitté Quevauvillers et si elle est revenue auprès de sa mère au moment du décès du père, en 1874. Nous ne disposons d’aucune information sur elle jusqu’à son mariage.
Le 23 octobre 1888, à l’âge de 21 ans, elle épouse à Paris (XVIIIe) un élève statuaire, Eugène Louis Abel Boutier. L'acte de mariage indique que Berthe est photographe, fait rarissime pour une femme, mais il est vrai que la profession est en plein développement après le perfectionnement du procédé au gélatino-bromure d’argent. Néanmoins, le nom de Thuillier n'apparaît pas dans l'Annuaire-almanach du commerce Didot-Bottin, et Marc Durand, qui a consulté les actes notariés parisiens pour établir son ouvrage, De l'image fixe à l'image animée, n’en a pas trouvé mention . Il est toutefois possible qu'elle travaille à l'atelier de coloriage de sa mère, laquelle est simplement déclarée «sans profession» au moment du mariage de Berthe – omission qui pourrait traduire un statut social bourgeois.
Il n’est pas exclu que Berthe ait été employée chez le photographe Albert Saulieu qui, établi comme photographe au 148bis, rue du Faubourg Poissonnière, est témoin à son mariage, et même plus, que les Thuillier, mère et fille, soient ses prestataires. À peine majeure, il semble clair que Berthe évolue dans un milieu artistique. Son beau-père est sculpteur et son mari, élève d’Alexandre Falguière et de Jacques Perrin à l'École nationale supérieure des arts décoratifs depuis 1885, il a portraituré sa fiancée, présentant un buste en plâtre de «Mlle B. T.» au Salon des Artistes français de 1887 . L'un des témoins du mariage, Gabriel Fabre, est musicien. Eugène vit rue Constance à Montmartre, Berthe au 59, rue Myrha avec sa mère, avant que le couple ne s'installe à proximité, au 20, rue André-del-Sarte (Paris, XVIIIe). Leur unique enfant, Georgette, y naîtra en 1889. Sur l'acte de naissance, Berthe est déclarée une nouvelle fois photographe.
Jusqu’en 1890, un «Boutier» exerce une activité de photographe au 89, avenue d’Orléans (actuelle avenue du Général-Leclerc, XIVe), puis au 55, rue Ramey (XVIIIe) en tant que praticien de la plaque sèche au gélatino-bromure d’argent . En 1886, il a remporté une médaille pour des photographies comme le rappelle l’inscription portée au verso de tirages : « Spécialité de reproductions PORTRAITS & AGRANDISSEMENTS MINIATURE MEDAILLE D’OR PARIS 1886 Boutier 89, Avenue d'Orléans PARIS»). La simple mention du nom ne permet cependant pas d’attribuer catégoriquement ces photographies à Eugène Boutier, qui se présentera toujours au Salon des artistes comme un statuaire, et qui signera également des sculptures en façade d’immeubles parisiens. Aurait-il été initié à la photographie par sa femme, ou bien le nom de Boutier, associé à la photographie, ne désignerait-il pas plutôt Berthe, qui a adopté temporairement le nom de son mari ? La date mentionnée pour la médaille est, en effet, curieusement la même que celle que l’on retrouve sur la copie coloriée de la Filmoteca de Catalunya. Il est fort possible que la même récompense soit signalée sur les deux supports – au dos des photographies et sur le film colorié –, et que Berthe, en fait, travaille dans le giron de sa mère, tout en conservant une certaine indépendance vis-à-vis de son mari. Quelle que soit l'importance de l'atelier, l'activité profite à la mère comme à la fille et n'entre pas dans les affaires du couple de Berthe.
De juillet à novembre 1896, Élisabeth et/ou Berthe participent à l'Exposition internationale du théâtre et de la musique au Palais de l'Industrie, dans le Groupe III (B) «Photographie, Matériel des Arts et des sciences». Le catalogue de l'exposition indique, au n° 287 : «Thuillier (Mme Vve). Paris, rue de Varenne, 40. Peinture sur photographies. – Couleurs à l'albumine.» Eugène Normandin présente également son Cinématographe perfectionné, système Joly . La «Veuve Thuillier» est la seule à mentionner cette spécialité, comme elle le fera à nouveau à l’Exposition universelle de 1900 et dans l’Annuaire-almanach du commerce Didot-Bottin à la rubrique «Photographie (fournitures et accessoires pour la)» de 1903 à 1909.

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Catalogue de l’Exposition internationale du théâtre et de la musique (1896, p. 132).

Curieusement, en 1902, seul l'Annuaire du commerce et de l'industrie photographiques, déjà cité, la mentionne à la rubrique «Coloristes». Les autres annuaires la classeront dans des rubriques différentes, alors que R. Bergdoll, par exemple, qui vante un «procédé spécial pour la mise en couleurs de bandes cinématographiques» figure bien parmi les «Coloristes» dans l’Annuaire-almanach du commerce Didot-Bottin. En 1907, elle figure dans Paris-Adresses. Annuaire universel de l’industrie et du commerce, sous la rubrique «Fournitures pour la photographie» et dans l’Annuaire-almanach du commerce Didot-Bottin sous les rubriques «Cinématographes» (où elle est répertoriée à côté de Gaumont, Lapierre, Lumière, Méliès, Parnaland, Pathé…), «Couleurs» et, comme on l’a vu, sous la rubrique «Photographie (fournitures et accessoires pour la) ».
Ce classement suggère que la maison Thuillier devait également se consacrer à la vente de colorants et remplissait ainsi la fonction de marchand de couleurs, en particulier de couleurs d’aniline qu’elle pouvait, par exemple, se procurer à la Société anonyme des matières colorantes et produits chimiques de Saint-Denis, fondée en 1881. Elle poursuivait ainsi le métier de A. Binant, dont on a vu qu’elle a pu être son employée, en vendant des colorants sous diverses formes : substances pures, en mélanges ou en solution prêtes à l’emploi, à l’instar d’un autre annonceur, «Sennelier, fabrique de couleurs fines et à l’aquarelle», apparaissant sous la même rubrique «Couleurs» de l’Annuaire-almanach du commerce Didot-Bottin.
Comme on l’a vu, Berthe a indiqué à François Mazeline avoir colorié tous les films de Méliès. Thuillier a en outre commencé à travailler pour la société anonyme Pathé dès 1898 (et peut-être déjà pour Pathé frères en 1897).
La production de films coloriés va s'intensifier chez Pathé à partir de 1906. En décembre 1905, le service du coloris ne se compose encore que de 65 ouvrières qui colorient de 850 à 900 mètres de films positifs par jour. Lorsqu'on consulte le journal comptable de Pathé n° 9, en sachant que le mètre colorié est facturé 1 F 25 chez Thuillier et que le prix de revient de sa mise en couleurs est de 50 centimes chez Pathé, on constate qu'en septembre et octobre 1905, l'atelier de coloris de la rue du Bois, installé provisoirement dans le théâtre de prises de vues, prend en charge trois fois moins de métrage que Mme Thuillier. C’est donc probablement pour diminuer les coûts en installant son propre service que Pathé conclut un accord avec Élisabeth ou Berthe Thuillier et tente, dans une démarche oligopolistique, d’absorber leur atelier. Ainsi lit-on dans le procès-verbal du conseil d’administration du 4 juillet 1906 :

L’atelier [de coloris] de la rue du Bois sera terminé dans 5 à 6 semaines. Nous avons passé un traité avec Mme Thuillier qui va venir s’installer à Vincennes avec son personnel. Il lui sera alloué 400 francs par mois, plus une gratification annuelle de 2 000 francs. Nous avons dû reprendre sa location de la rue du Bac qui est de 7 000 francs et nous avons déjà sous-loué une partie pour 1 100 francs. À partir du 15 juillet, elle ne travaillera que pour nous, ce qui va constituer un véritable monopole.


Livre 1 du Conseil d'administration, 4 juillet 1906, p. 275.

Au début du second semestre, l’atelier Thuillier a donc déjà migré rue du Bac. Le changement d’adresse n’étant signalé que dans l’Annuaire-almanach du commerce Didot-Bottin de 1907, sans doute à cause des délais d’édition de l’annuaire. Il est possible que le déménagement soit lié aux perspectives d’intégration proposées par Pathé : la nouvelle adresse permet à Thuillier de s’agrandir, tandis que Pathé va bénéficier d’une main-d’œuvre formée, prête à être employée. En juillet, la reprise du bail dont fait état le conseil confirme que l’absorption est en cours. Quant au traitement annuel dont bénéficie Thuillier – 4800 F d’appointements, plus 2 000 F –, il est près de quatre fois supérieur à celui d’une ouvrière, et équivaut à 80% du salaire annuel d’un opérateur (en 1906, Pathé les embauche à un fixe de 6 000 F). Mais alors que la construction de l’atelier de coloris de la rue du Bois s’achève en septembre, Pathé doit changer ses projets. La mécanisation de l’atelier entraîne l’éviction de Thuillier. Selon le conseil d’administration : «Tous ces accords ont été rompus par suite de ce que Mme Thuillier n’a pas pu s’entendre avec Mme Florimond et n’a pas voulu l’accepter comme directrice de l’atelier de coloriage à Vincennes ».
Les plans changent donc au profit de Mme Florimond, la femme de l'inventeur d'une machine à colorier dont quelques exemplaires seront installés durant l'hiver 1906-1907. Ce revirement est-il lié à la mise en place de ces nouvelles machines ou au mauvais état de santé d'Élisabeth Thuillier qui serait décédée le 7 juillet 1907 ? De fait, dans son témoignage à Mazeline, Berthe opposera nettement le coloriage à la main au coloriage mécanique. C’est finalement Louis Fourel qui, durant plusieurs années, dirigera l’atelier. Il est probable que Thuillier reprend le bail de la rue du Bac et qu’elle conserve ses ouvrières. Ce n’est en effet qu’au dernier trimestre de 1906, alors que les premières machines Florimond sont installées, que Pathé met en place une école pour former les coloristes – et «pour permettre de choisir les meilleurs sujets». En quelques semaines, leur nombre atteindra alors 130, capables de colorier 3 500 mètres par jour !
On peut supposer que ce revers, qu’elle l’ait provoqué ou non, a mis Berthe Thuillier en difficulté : en n’étant pas absorbé, son atelier perd un client de poids. Pathé a désormais intégré la spécialité de Berthe, qui doit a priori faire face à un bail élevé (on ignore si l’atelier conserve sa superficie initiale).
La période est loin d'être calme pour Berthe. Séparée de son mari depuis 1902, le divorce est prononcé en 1906, tous les torts étant du côté de l'époux qui avait émigré aux États-Unis en 1903. Elle se remarie quelques semaines après le décès de sa mère, en août 1907, avec un avocat, Eugène Beaupuy, rédacteur principal au Contentieux des Chemins de fer de l'État.
Le contrat de mariage révèle cependant que Berthe est la plus fortunée des deux, qu’elle possède plusieurs titres de rente et qu’elle habite un appartement cossu au 39 rue du Four, où l’on cherche en vain la trace d’une activité professionnelle liée à la photographie et à la couleur. Beaupuy décédera en février 1908, quelques mois après son mariage avec Berthe.
En dépit de ses déconvenues, Berthe travaillera pour Pathé jusqu'en 1911, à une époque où la technique du coloriage est déjà largement mécanisée et où le coloriage au pinceau n'est plus vraiment de mise. On peut toutefois supposer, comme on le remarque sur certains films teintés ou virés, qu'elle pratiquait alors la retouche pour mettre en couleur des phénomènes particuliers comme les flammes et les explosions. Des annonces relevées cette même année dans la presse semblent nous indiquer que Berthe recrute toujours.
Notons également que Berthe travaille pour des exploitants. En 1909, la Comtesse Grandsaignes d’Hauterives, en difficulté financière dans les Bermudes, lui fait envoyer par son notaire un total de 840 F. Les magasins Dufayel, qui «fut [son] dernier client» proposera des films coloriés jusqu’à la veille de la guerre. Comment vit-elle ensuite, pendant la période du conflit ? Maintient-elle une activité en pratiquant elle-même le coloriage, ou plus probablement en faisant appel à des ouvrières selon les commandes ? Un solde de compte relevé dans la rubrique «Profits et pertes 1915-1916» du journal comptable de Pathé nous indique que Berthe était encore en relation avec Pathé à cette époque.
Au milieu des années 1920, Berthe revient au pays en s'installant dans une maison de Forceville-en-Vimeu, au 1, rue de Buleux. Elle fera le voyage à Paris pour assister au gala Méliès en décembre 1929 et s'éteindra chez elle, à Forceville, le 11 novembre 1947, assistée de sa fille. Ses biens seront dispersés lors d’une vente aux enchères.
Au terme de cette première enquête, il est donc déjà acquis que c'est Berthe et non sa mère, disparue une vingtaine d'années plus tôt, qui répond à François Mazeline dans l'interview citée plus haut . C'est également elle qui reprend l'atelier d'Élisabeth, avec laquelle elle s'est initiée au coloriage des photographies sur verre et sur papier, puis au coloriage des films. C'est enfin elle qui, en 1906, transfère l’atelier dans un nouveau local, rue du Bac, probablement plus grand que celui de la rue de Varenne et plus conforme aux nouvelles directives de sécurité liées à la dangerosité du film nitrate.
L'exemple d'Élisabeth Thuillier et de sa fille ne vaut pas pour tous les ateliers de coloristes de bandes cinématographiques qui sont apparus à la fin du XIXe siècle, mais il n'en constitue pas moins un éclairage sur le contexte économique et social de cette activité artistique encore peu connue.

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