PARIS

Jean-Claude SEGUIN

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Le cinématographe Lumière (Société d'Encouragement pour l'Industrie Nationale, 22 mars 1895)

 Au cours de l'année 1895, les frères Lumière vont multiplier les présentations de leur cinématographe. À Paris, l'appareil va ainsi être présenté à plusieurs reprises au cours de réunions à caractère scientifique, avant la première publique dans le salon Indien du Grand Café. Les inventeurs cherchent, dans un premier temps, l'approbation du monde intellectuel et les lieux choisis pour ces démonstrations sont judicieusement choisis, afin d'assurer leur réputation de scientifiques, mais aussi d'industriels.

À peine cinq semaines après le dépôt du brevet (nº 245.032) pour un " appareil servant à l'obtention et à la vision des épreuves chronophotographiques par Messieurs Auguste et Louis Lumière ", une première conférence est organisée à la Société d'Encouragement pour l'Industrie Nationale, créée en 1801 et qui jouit d'un grand prestige. Elle est alors présidée par Éleuthère Mascart (1837-1908), proche de Léon Gaumont, qui porte un intérêt tout particulier à la photographie. C'est ce dernier qui a proposé aux Lumière de présenter leur " kinétoscope de projections " (Bulletin de la Société d'Encouragement pour l'Industrie Nationale, Paris. 94e année, tome X, avril 1895, p. 413). La conférence a lieu le 22 mars 1895. C'est le Bulletin du Photo-club qui offre le compte rendu le plus détaillé :

Conférence de M. Louis Lumière à la Société d'Encouragement pour l’Industrie nationale
A la demande de M. Mascart, président de la Société d'Encouragement, M. Louis Lumière a fait, le 22 mars dernier, une conférence des plus intéressantes sur l’Industrie photographique et plus spécialement sur les ateliers et produits industriels de la Société anonyme des plaques Lumière, dont le siège est à Lyon.
M. Louis Lumière, pour rendre son exposé plus clair et plus attrayant, a projeté des vues de l'intérieur des ateliers où il a montré, en action, toutes les productions des plaques sensibles au gélatinobromure, la fabrication du papier sensible au citrate d'argent. Plus de deux cents ouvriers et ouvrières sont employés dans cette usine, dont une vue d'ensemble a montré la vaste étendue. A l'aide d'un kinétoscope de son invention, il a projeté une scène des plus curieuses : la sortie du personnel des ateliers à l'heure du déjeuner. Cette vue animée, montrant en plein mouvement tout ce monde se hâtant vers la rue, a produit l'effet le plus saisissant, aussi une répétition de cette projection a-t-elle été redemandée par tout l'auditoire émerveillé. Cette scène, dont le déroulement ne dure qu'une minute environ, ne comprend pas moins de huit cents vues successives ; il y a là de tout : un chien allant et venant, des vélocipédistes, des chevaux, une voiture au grand trot, etc.
Pour terminer cette conférence, M. Louis Lumière a montré à son public d'élite quelques épreuves en couleurs obtenues par la méthode de M. Lippmann. Notre savant collègue, présent à la séance, a été l'objet d'une ovation sympathique et chaleureuse de la part des assistants, surtout après que l'on a connu, par un avis de M. Mascart, la grande récompense décernée par la Société d'Encouragement à l'Illustre inventeur du moyen de reproduire les couleurs par la photographie.


Bulletin du Photo-Club de Paris, 1895, nº 3, p. 125-126.

Les Lumière ne disposent alors que d'un seul film, Sortie d'usine dont aucun élément filmique ne subsiste aujourd'hui, et dont on ne connaît que les quatre remakes. Il faut comprendre que le cinématographe n'est qu'un élément - la photographie en couleurs en est un autre - qui donne à voir le dynamisme des Lumière et de leur usine de Monplaisir (Lyon). La vue animée en est une sorte de matérialisation.

lumiere usine

Vue Générale des Usines LUMIÈRE pour la fabrication des plaques et papiers photographiques à LYON-MONPLAISIR
Agenda Lumière 1906, Lyon/Paris, Société Anonyme des Plaques et Papiers Photographiques A. Lumière et ses Fils/Librairie Gauthiers-Villars

Le succès de cette première présentation encourage les Lyonnais a renouveler l'expérience, dès que l'occasion se présente.

Les projections Lumière (Congrès des Sociétés Savantes, 16 avril 1895)

C'est à l'occasion du Congrès des Sociétés savantes (16-20 avril 1895) qu'une présentation privée est organisée par Louis Lumière lui-même. La sous-section de photographie est réunie dans l'amphi provisoire de la vieille Sorbonne (Bulletin de la Société française de photographienº 12, 2e série, Tome XI, p. 299) et c'est le mardi 16 avril que Louis Lumière fait une nouvelle communication, non pas sur le cinématographe, mais sur la photographie des couleurs :

Le Congrès des Sociétés savantes s'est ouvert le 16 avril, à 2 heures, dans le grand amphithéâtre de la nouvelle Sorbonne.
La sous-section de photographie a tenu trois séances bien remplies au cours desquelles il a été étudié plusieurs questions portées au programme et fait diverses communications des plus intéressantes
[...]
M. Lumière a projeté une belle série d'épreuves en couleurs obtenues par la méthode de M. Lippmann, ainsi que des clichés en couleurs par le procédé de Ducos du Hauron, à l'aide de trois couches colorées superposées.
Il a également projeté une scène animée, comptant de près de neuf cents vues fournies par le Cinématographe de sa construction et qui lui a valu un succès égal à celui qu'il avait obtenu à la conférence dont nous avons rendu compte dans notre dernier numéro.


Bulletin du Photo-club de Paris, Paris, nº 52, mai 1895, p. 158.

Comme cela s'est déjà produit antérieurement, la projection cinématographique apparaît comme une sorte de  "performance ", comme si après les choses sérieuses - la photographie des couleurs - on s'accordait une courte récréation. Nous ignorons la vue qui est projetée, peut-être la même Sortie d'usine, présentée un mois plus tôt. Toujours est-il que les Lumière ne semble avoir guère le choix. Le Congrès est clôturé, le 20 avril, par M. Poincaré, ministre de l'Instruction Publique.

Le cinématographe Lumière (Exposition de la Société Française de Physique, 16-17 avril 1895)

Profitant sans doute de sa présence à Paris, Louis Lumière organise une nouvelle présentation - moins connue - dans le cadre de l'Exposition de la Société Française de Physique qui se tient, les 16 et 17 avril à la Société d'Encouragement :

Tous les ans, la Société française de physique organise, le mardi et le mercredi de Pâques, dans les salles de la Société d'Encouragement, une exposition qui attire un grand nombre de savants s'intéressant à la physique.
[...]
La maison A. Lumière et ses fils, de Lyon, avait envoyé de magnifiques et grandioses agrandissements qui ornaient fort à propos les diverses salles de l'exposition, et un ingénieux appareil, le cinématographe, destiné à prendre des épreuves photographiques en séries.


La Science Française, Paris, 1895, 1er semestre p. 210-211.

En revanche, il semble que cette présentation ne soit pas accompagnée de projections animées, comme les précédentes. Toujours est-il que les Lumière occupent le terrain et ne perdent pas une occasion de faire connaître le cinématographe.

Le cinématographe Lumière (Revue Générale des Sciences, 11 juillet 1895)

C'est au mois de juillet, cette fois-ci dans les locaux de La Revue Générale des Sciences, que plusieurs vues cinématographiques sont présentées. Henri de Parville, divulgateur des nouveautés scientifiques, va consacrer un court article à cette séance, encore une fois, destinée à un public éclairé :

Une bien jolie nouveauté qui fera courir tout Paris après les vacances. M. Olivier, directeur de la Revue générale des sciences, avait convié, jeudi dernier, le dessus du panier du monde savant à une soirée particulièrement intéressante. Au programme, le cinématographe de MM. Auguste et Louis Lumière. C’était de l’inédit. Tout le monde se rappelle le kinétoscope d’Edison, que tous les Parisiens ont admiré. Eh bien ! Le cinématographe est encore autrement merveilleux. Les tableaux animés du kinétoscope étaient presque microscopiques. Ceux de MM. Lumière sont plus grands, ce sont, en effet, des agrandissements photographiques. L’illusion de relief et de mouvement est extraordinaire. Le dispositif employé est nouveau. La place nous ferait défaut pour l’esquisser aujourd’hui. Qu’il nous suffise de dire que l’appareil, très condensé, permet facilement la projection des images successives qui donnent l’illusion du mouvement sur un écran avec un agrandissement de cent fois en diamètre. Alors, un grand nombre de personnes peuvent assister à ce spectacle charmant. Que de scènes applaudies avec enthousiasme et presque avec délire ! Le jardinier et sa lance qui arrose les plates-bandes, le cavalier qui apprend à monter à cheval, le bébé qui cherche les poissons rouges dans leur bocal, l’incendie, les pompiers, l’eau, la fumée, le dîner de Bébé avec les arbres du jardin agités par le grand vent. C’est d’une vérité telle qu’on se demande si l’on y est. Et la descente des passagers sur le ponton des bateaux de la Seine ? C’est inénarrable. Et la sortie des ateliers de femmes par la grande porte avec les voitures, les bicyclettes, les porteurs de marchandises. Quel mouvement et quel naturel ! Mais le chef-d’œuvre, c’est le boulevard avec les cafés, les piétons, les omnibus, etc., tout cela, c’est si bien le boulevard, qu’on a envie de se garer des voitures. Il apparaît à certain moment une tapissière qui vient droit sur les spectateurs. Ma voisine était si bien sous le charme qu’elle se leva brusquement d’un bond et ne se rassit que lorsque la voiture tourna et disparut. Puissance de l’illusion ! Le cinématographe étonnera bien des personnes. C’est inimaginable de vérité. MM. Lumière sont décidément de grands magiciens !


Henri de Parville, " Revue des sciences ", Journal des débats politiques et littéraires, Paris, 17 juillet 1895, p. 2.

Une nouvelle fois, nous nous trouvons face à une sorte de contradiction. D'une part, le lieu est choisi avec précision, pour cibler un public d'initiés. D'autre part, le cinématographe s'offre avant tout comme un spectacle et Henri de Parville lui-même surenchérit lorsqu'il termine son article en faisant des savants lyonnais de " grands magiciens ". Les Lumière ont eu le temps, au cours de la période estivale, de tourner quelques scènes ce qui permet désormais de présenter un petit programme. On assiste, avec cette séance, à la naissance d'une formule qui deviendra canonique.

Le cinématographe Lumière (Sorbonne, Faculté des Sciences, 16 novembre 1895)

C'est à l'automne que Louis Lumière va présenter une dernière fois, à Paris, son cinématographe dans un contexte toujours aussi " scientifique ". Il revient à la Sorbonne, à l'occasion de la rentrée de la Faculté des Sciences, le 16 novembre 1895. Une séance solennelle est organisée à cette occasion et elle a lieu dans le grand amphithéâtre de chimie. La revue La Photographie est l'une des seules à rapporter l'événement :

LA PHOTOGRAPHIE EN SORBONNE
La Faculté des Sciences de Paris, à l'exemple de sa voisine, la Faculté des Lettres, a ouvert ses cours par une séance solennelle, le samedi 16 novembre, dans l'amphithéâtre de la Sorbonne. Après une allocution de l'éminent doyen, M. Darboux, et la présentation, par M. Troost, de tubes de Geissler, renfermant de l'argon et de l'hélium, M. C. Lippmann nous a montré les dernières photographies en couleurs qu'il a obtenues par son ingénieux procédé : c'était d'abord le spectre de l'hélium, photographié deux fois avant la séance, des vitraux, des fleurs, etc., ainsi que quelques-uns des beaux clichés de M. Lumière. Inutile de dire qu'une salve d'applaudissements accueillait chaque nouvelle projection ; puis, il nous a été donné d'admirer sur l'écran les beaux résultats obtenus par MM. Lumière, avec le cinématographe de leur invention, qui laisse loin derrière lui le kinétoscope d'Edison. Le mouvement de « la Sortie des ateliers Lumière », du « Débarquement des membres de la dernière réunion de l'Union internationale de photographie », des scènes diverses ont fait l'admiration de l'auditoire, réellement émerveillé.


La Photographie, 30 novembre 1895 (Perrot, 1924, 43).

La presse espagnole va rendre également compte de cette nouvelle présentation du cinématographe, en apportant quelques nouvelles précisions :

El kinematógrafo
Ante una Asamblea de hombres de ciencia verificada en el anfiteatro de Gerson, en la Sorbona, el Sr. Lumiers (hijo) hizo interesantísimas experiencias presentando el maravilloso aparato que se llama el kinematógrafo.
Sobre un extenso muro se proyecta una fotografía por medio de la luz eléctrica, de modo que aparezca la perfecta ilusión de la grandeza natural. Los personajes de la fotografía no están inmóviles, sino que se agitan, desenvolviendo con sorprendente realidad una escena de la vida durante un minuto.
El Sr. Lumiere hizo gustar sucesivamente el espectáculo de la plaza Bellecour con los innumerables tranvías que se detienen, los viajeros que suben y bajan, etc., etc.
No es, pues, la imagen sola la que aparece, sino también la actividad y la vida.
Un solo aparato sirve para 300 vistas instantáneas que reproducen los movimientos hechos durante un minuto, produciéndose así en la retina la imagen del movimiento continuado.


La Unión católica, Madrid, 27 de noviembre de 1895, p. 1.

Grâce à ces deux articles, nous connaissons une partie du programme proposé à la Sorbonne en ce 16 novembre 1895. En cinq présentations, il s'est agi de lancer les bases d'une future exploitation du cinématographe. On s'assure d'une part du soutien de la communauté scientifique, et d'autre part, on " teste " l'effet produit sur le public. Il ne faut pas oublier que d'autres villes que Paris, découvrent aussi le cinématographe, et tout particulièrement Lyon. Par ailleurs, il faut laisser le temps de mettre au point les appareils qui iront sur différents postes, dès la fin de l'année 1895. Indiscutablement, les Lumière ont compris l'effet que le cinématographe peut produire sur les spectateurs et ces séances distillées tout au long de l'année 1895 servent à mettre en place ce qui devient, en 1896, le système des concessions.

Tout est donc prêt pour organiser la célèbre séance du 28 décembre 1895...

Le cinématographe Lumière du Grand Café (28-31 décembre 1895)

L'homme clé de la première présentation publique du cinématographe est Antoine Lumière. Il s'intéresse depuis 1894 au kinetoscope Edison et il est celui qui pense que le cinématographe a un avenir commercial. Ses deux fils vont donc laisser le soin à leur père de faire les démarches nécessaires pour lancer l'exploitation commerciale de leur invention. Afin de mener à bien l'opération, Antoine Lumière prend contact avec Clément Maurice, l'un de ses anciens collaborateurs aux usines de Monplaisir :

L'exploitation de cette merveille sourit au brave Maurice qui, plein de confiance, accepte de liquider son atelier et de prendre en mains les destinées de l'invention des frères Lumière. Vainement les deux amis interrogent les agences de la place de la République à la Madeleine, comme ils questionnent les commerçants. Fatigués par des courses pénibles ils vont désespérer quand ils aperçoivent un groupe de déménageurs sortant des meubles d'un sous-sol ; le local où siégeait jusque-là une académie de billards est vide !


G. Michel Coissac, " Le Cinématographe est né en France en 1895 " dans Hommage à Louis Lumière, Ville de Paris, Musée Galliéra, 1935

grand cafe RÉVEILLONNONS !
[...]
En arrivant au coin de la rue Scribe et du boulevard des Capucines apparaît le Grand-Café. À mon avis (je m'y connais) le Grand-Café est non seulement l'établissement le plus grandiose de Paris, mais du monde entier. Une transformation heureuse vient de s'y faire dernièrement. Le salon du restaurant où les soupeurs se réuniront pour réveillonner est une reproduction textuelle de l'Alhambra de Grenade. Là, pendant le souper, les Lautars roumains joueront, comme tous les soirs, leurs morceaux, empreints d'une originalité si exquise.
En ce qui concerne le restaurant, la direction en a été confiée aux anciens maîtres d'hôtel du café de Paris : Auguste et Joseph.
J'ajouterai, ce que tout monde sait, que le Grand-CCafé appartient à M. Volpini, le directeur des bals de l'Opéra, qui nous donnera de ce fait de brillants soupers cet hiver. Noblesse oblige ! [...] Albert Cellarius. 
L'Orchestre, Paris, 4 mars 1890, p. 1
Gil Blas, Paris, 25 décembre 1894, p. 2
grand cafe 01 grand cafe 02
Grand Café, 14, boulevard des Capucines
(1er édifice à gauche) (c. 1895) [D.R.]
Grand Café, 14 boulevard des Capucines
(1er édifice à gauche) (c. 1895) [D.R.]

Paul, Joseph Volpini ([Garateo, Pavie], [1853]-Nice, 30/12/1910) est une figure connue depuis les années 1880. Déjà propriétaire du Grand Café depuis au moins 1887, il en a fait un lieu essentiel du boulevard des Capucines, à la fois restaurant, café, mais aussi salle de jeu avec ses billards. Grâce au témoignage de Clément Maurice, nous avons des informations sur les circonstances de l'ouverture du Salon Indien, aménagé pour accueillir le cinématographe Lumière :

Nous avons ouvert cette salle au Grand Café, avec M. Lumière père, dit M. Clément Maurice, loin de nous douter du succès rapide de ces démonstrations. La salle contenait à peine une centaine de personnes ; le prix d'entrée était de 1 franc.
La première journée, j'ai fait une recette de 33 francs ; c'était maigre ! Mais le succès fut si rapide que trois semaines après l'ouverture, les entrées se chiffraient par 2.000 et 2.500 francs par jour, sans aucune réclame faite dans les journaux.
M. Volpini, propriétaire du Grand Café, avec lequel nous avions passé un bail d'un an pour son sous-sol, avait préféré aux 20 % sur la recette que nous lui avions offerts, 30 francs par jour pour le loyer. Celui-là n'avait guère confiance dans la réussite de cette affaire.
La projection des huit ou dix films durait environ vingt minutes ; la salle était aussitôt vidée et remplie à nouveau. Quelques semaines après, j'ai dû faire établir un service d'ordre par les agents pour empêcher les bousculades et quelquefois les batailles à l'entrée du sous-sol.
L'ouverture a eu lieu en 1895, la dernière semaine de l'année, entre Noël et le Jour de l'an. Je ne puis préciser la date exacte.
Ce qui m'est resté le plus typique, c'est la tête du passant arrêté devant l'entrée, cherchant ce que Cinématographe Lumière signifiait ; ceux qui se décidaient à entrer sortaient un peu ahuris ; on en voyait bientôt revenir, amenant avec eux toutes les personnes de connaissance qu'ils avaient pu rencontrer sur le boulevard.
Dans l'après-midi, le public formait une queue qui s'étendait souvent jusqu'à la rue Caumartin.
Pendant plusieurs mois, le programme ne fut guère changé ; les films de résistance, d'une longueur de 12 à 13 mètres, étaient les suivants :
La sortie des ouvriers de l'usine Lumière ;
L'Arroseur ;
Le goûter de bébé ;
La pêche aux poissons rouges ;
Un gros temps en mer ;
Le Forgeron ;
L'arrivée d'un train en gare ;
Soldats au manège ;
M. Lumière et le jongleur Trewey jouant aux cartes ;
La démolition d'un mur.


Victor Perrot, 1924, 39

Pourtant, la presse ne va guère s'intéresser à la séance du 28 décembre. Dans la capitale, seuls deux quoditiens consacrent des articles à l'événement : Le Radical et La Poste. Le 1er janvier, Le Gaulois ne lui consacre qu'une simple ligne

LE CINÉMATOGRAPHE
Merveilleuse invention.-Soirée offerte à la Presse.-La photographie vivante.
MM. Lumière père et fils, de Lyon, avaient hier soir convié la presse à l'inauguration d'un spectacle vraiment étrange et nouveau, dont la primeur a été réservé au public parisien. [...]
Ils ont installé leur ingénieux appareil dans l'élégant sous-sol du Grand Café, boulevard des Capucines.
Les résultats obtenus ont produit, tout d'abord, une sorte de stupeur dans l'assistance d'élite invitée à cette sorte de " vernissage ".
On avait vu déjà, à travers des verres grossissants, en se penchant sur des boîtes, des images mouvantes, qui rappelaient, avec une perfection supérieure, il faut l'avouer, les zootropes chers à nos premiers ans. Mais l'appareil de MM. Lumière, tout différent, produit des effets bien plus surprenants.
Figurez-vous un écran, placé au fond d'une salle aussi grande qu'on peut l'imaginer. Cet écran est visible à une foule. Sur l'écran apparaît une projection photographique. Jusqu'ici rien de nouveau. Mais tout à coup, l'image de grandeur naturelle, ou réduite, suivant la dimension de la scène, s'anime et devient vivante.
C'est une porte d'atelier qui s'ouvre et laisse échapper un flot d'ouvriers et d'ouvrières, avec des bicyclettes, des chiens qui courent, des voitures ; tout cela s'agite et grouille. C'est la vie même, c'est le mouvement pris sur le vif.
Ou bien, c'est une scène intime ; une famille réunie autour d'une table. Bébé laisse échapper de ses lèvres une bouillie que lui administre le père, tandis que la mère sourit. Dans le lointain, les arbres s'agitent ; on voit venir le coup de vent qui soulève la collerette de l'enfant.
Voici la vaste Méditerranée. Elle est encore immobile, comme dans un tableau. Un jeune homme, debout sur une poutre, s'apprête à s'élancer dans les flots. Vous admirez ce gracieux paysage. A un signal, les vagues s'avancent en écumant, le baigneur pique une tête, il est suivi par d'autres qui courent plonger dans la mer. L'eau jaillit de leur chute, le flot se brise sur leur tête ; ils sont renversés par le brisant, ils glissent sur les rochers.
Mais nous ne voulons pas déflorer la surprise et le plaisir du spectateur.[...]
La Poste, Paris, 30 décembre 1895.

LE CINEMATOGRAPHE
Une merveille photographique
Une nouvelle invention, qui est certainement une des choses les plus curieuses de notre époque, cependant si fertile, a été produite hier soir, 14, boulevard'des Capucines, devant un public de savants, de professeurs et de photographes.
Il s'agit de la reproduction, par projections, de scènes vécues et photographiées par des séries d'épreuves instantanées.
Quelle que soit la scène ainsi prise et si grand que soit le nombre des personnages ainsi surpris dans les actes de leur vie, vous les revoyez, en grandeur naturelle, avec les couleurs, la perspective, les ciels lointains, les maisons, les rues, avec toute l'illusion de la vie réelle.
11 y a par exemple la scène des forgerons. L'un fait fonctionner la soufflerie, la fumée s'échappe du foyer; l'autre prend le fer, le frappe sur l'enclume, le plonge dans l'eau, d'où monte une large colonne de vapeur blanche.
La vue d'une rue de Lyon avec tout son mouvement de tramways, de voitures, de passants, de promeneurs, est plus étonnante encore ; mais ce qui a le plus excité l'enthousiasme, c'est la baignade en mer; cette mer est si vraie, si vague, si colorée, si remuante, ces baigneurs et ces plongeurs qui remontent, courent sur la plateforme, piquent des têtes, sont d'une vérité merveilleuse.
A signaler encore spécialement la sortie de tout le personnel, voitures, etc., des ateliers de la maison où a été inventé le nouvel appareil auquel on a donné le nom un peu rébarbatif de cinématographe.
Le directeur de la maison, M. Lumière, s'en est d'ailleurs excusé. Les invenleurs sont ses deux fils, MAL Auguste et Louis Lumière, qui ont recueilli hier les applaudissements les plus mérités.
Leur œuvre sera une véritable merveille s'ils arrivent à atténuer, sinon à supprimer, ce qui ne paraît guère possible, les trépidations qui se produisent dans les premiers plans.
On recueillait déjà et l'on reproduisait la parole, on recueille maintenant et l'on reproduit la vié. On pourra, par exemple, revoir agir les siens longtemps après qu'on les aura perdus.


Le Radical, Paris, 31 décembre 1895, p. 2.

En réalité, la presse va vite se rattraper et dans les premiers jours de janvier, nombreux sont les quotidiens qui se font l'écho du succès obtenu par le cinématographe Lumière. Les termes sont toujours élogieux. Sans doute l'un des plus intéressants est celui publié par Le Siècle et signé " G.L. ", car il établit des comparaisons entre le kinétoscope et le nouveau cinématographe dont il décrit non seulement les qualités, mais pour lequel il crée une véritable atmosphère visuelle et sonore tout en multipliant les informations relatives au local :

LE CINÉMATOGRAPHE
Il serait difficile de rencontrer un Parisien qui ne se soit rendu à l'appel du doigt articulé d'Edison, celui qui fait pstt ! pstt ! sur le boulevard, presque au coin de la rue Rougemont. Alors je ne dirai pas notre émerveillement devant le kinétoscope, auquel on a ajouté maintenant un phonographe, ce qui nous reconstitue en même temps le rythme par les sons de l'orchestre et par le pas de la gitana sur la scène.
Mais j'ai hâte de signaler les séances dont on jouit chaque soir au sous-sol du Grand-Café, près de la rue. Scribe. Là, tranquillement enfoncé dans son fauteuil, ce ne sont pas des ombres chinoises qu'on attend sur le cadre de toile blanche du petit théâtre en nattes et bambou décoré de fausses trompes d'éléphant ; on attend que du fond de la salle soit projetée par le cinématographe une scène animée dont certains personnages sont de grandeur naturelle. Le piano à queue peut se taire ; nous sommes suffisamment captivés, jusqu'à l'angoisse, par le pugilat de deux gentlemen en querelle à propos d'un entrefilet de journal. Comment ne pas rire avec conviction aussi à cette farce d'un arroseur trempé et décoiffé en examinant son tuyau qu'un gamin, derrière lui, avait écrasé du pied ?
On devient très sentimental, je vous assure, à regarder bébé qui chasse au poisson rouge dans un bocal ou qui prend la becquée de papa et de maman. Et les joyeux plongeons des baigneurs roulés par la vague ; le travail des forgerons, comme dans Siegfried ; les mouvements de foule dans la rue, au débarcadère du bateau, tout un grouillement de gens à pied, à bicyclette, en voiture, se coudoyant sous nos yeux, s’interpellant avec tant de netteté qu'un sourd-muet lirait les paroles sur leurs lèvres, - tout cela défile devant nous, muets de stupéfaction.
Je ne vois pas trop ce que les peintres feront de leurs pinceaux le jour où la photographie de couleurs concourra à cette reconstitution exacte de la vie visible. Il ne leur restera qu'à déformer les objets par caricature (Caran d'Ache) ou amour du fantastique (Carriès). À preuve le joli sentiment qui se dégage, des paysages accrochés au mur de la salle du cinématographe de MM. Lumière ; ce sont de simples photographies de Clément Maurice. Il n'y aura même plus que des loisirs pour la critique d'art ! - G.L.


Le Siècle, Paris, 6 janvier 1896, p. 2

Il aura suffit d'à peine une quinzaine de jours pour que l'écho des séances du cinématographe parcoure la plupart des journaux français, mais aussi étrangers. 

(→ 1896)

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