Paul PIGEARD

(Nocé, 1884-Bougival, 1961)

bigeard paul

Jean-Claude SEGUIN

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Marcel, Hippolyte Pigeard ([1836]-)

  • épouse (Mâle/Masles, 17/11/1858) Florence, Marie Tuffier (Masles, 25/05/1835-Berd'huis, 06/04/1860)
  • épouse [1863] Pauline Mélanie Delain
    • Nathalie Pigeard
    • Paul, Fulbert Pigeard (Nocé/Berd'huis, 10/04/1884-Bougival, 03/06/1961)
      • épouse Hélène, Antoinette Antoine (Paris 5e, 29/02/1884-) 
      • épouse (Paris 16e, 18/03/1918) Marie, Conception, Marguerite, Aurélie, Anthelmette Carlioz (Rumilly, 01/12/1886-Bois-Colombe, 02/06/1977).

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Fils d'un tailleur de pierre, puis maçon, Paul Pigeard, encore un jeune homme, va se rendre à Berlin, en [septembre] 1903, avec l'appui de Charles Pathé. Le frère de ce dernier, Théophile, est en effet chargé de la représentation  de la Compagnie générale de Phonographes, Cinématographes et Appareils de Précision (Anciens établissements Pathé frères). C'est la fille de Théophile PathéSuzanne Pathé, qui raconte dans quelles circonstances Paul Pigeard les accompagne en Allemagne et comment ils s'installent sur la Frederichstrasse :

Le jeune homme X. (ainsi l'appellerai-je pour des raisons que l'on comprendra plus tard), que mon oncle Charles avait tenu à nous faire emmener, moyennant un salaire réservé à cette époque aux hauts fonctionnaires licenciés du pays dans lequel nous arrivions, ne connaissait d'allemand que ce que tout jeune homme peut en avoir retenu de ses études secondaires jusqu'au baccalauréat, quelques cinq années après avoir passé cet examen avec succès. Orphelin de père et de mère, Paul X. avait été élevé par sa sœur, vieille fille beaucoup plus âgée que lui. Elle ne lui avait pas laissé beaucoup de liberté et avait été fort inquiète dès qu'elle avait appris que son frère devait partir pour un pays étranger où il ne serait plus sous sa protection et son contrôle, mais livré entièrement à lui-même. Elle n'avait finalement consenti à son départ que parce que mon père, sur l'insistance de mon oncle Charles, lui avait promis de veiller au bien-être de ce frère innocent, à sa sécurité, à sa santé, enfin à écarter tous les dangers auxquels un jeune homme de 26 ans [sic] peut être exposé dans une grande ville ! Ce nouvel et futur protégé-employé de mes parents était sympathique, quoique fort timide et d'apparence physique insignifiante. Il était cependant plein de bonne volonté et, lorsque seul avec nous, ne cachait pas sa satisfaction à la perspective du voyage. Ma mère, enfin, ayant aussi assuré qu'elle veillerait sur Paul X., comme s'il était son fils, cette assertion avait fini par rassurer Melle Nathalie X.


Suzanne Pathé, Souvenirs ensoleillés d'une éducation à l'américaine, tapuscrit, [1964], p. 138-139.

L'installation de la succursale allemande ne se fait pas sans mal, et Théophile Pathé et Paul Pigeard se mettent en quête de trouver de nouveaux clients allemands ce qui les conduit à faire le tour des forains intéressés par ce type de spectacle cinématographique :

Cependant le temps passait et il fallait, à tout prix, trouver d'autres clients car bientôt les premières traites arriveraient à échéance. Mon père aurait pu demander à ses frères le renouvellement partiel ou total de ses effets, mais cette idée ne lui convenait pas. Il employa alors les grands moyens et le cinématographe étant surtout une attraction foraine, il décida d'aller démontrer aux forains, sur place, dans leurs salles de spectacle mêmes, cette toute nouvelle attraction offerte par lettres avec force détails, mais auxquelles bien peu avaient répondu. Pour ce faire, il intima l'ordre à notre jeune employé Paul X., le protégé de mon oncle Charles, de l'accompa­gner. Ils prirent en bagages les appareils nécessaires à la démonstra­tion projetée, y compris une installation complète pour la projection à l'acétylène ; les films, les affiches, tout fut emporté et voilà les deux commis voyageurs en route: l'un parlant à peine l'allemand, l'autre ne le parlant pas du tout.


Suzanne Pathé, Souvenirs ensoleillés d'une éducation à l'américaine, tapuscrit, [1964], p. 143-144.

Le jeune homme, qui connaît l'allemand, est particulièrement utile lors de ces transactions. Ces démarches vont finalement être payantes et les affaires vont prospérer, ce qui va attirer l'attention de la maison Pathé qui demande à Théophile Pathé, à l'hiver 1904, de venir à Paris afin d'évoquer la situation de la succursale allemande qui intéresse de plus en plus la maison mère. En son absence, c'est le jeune Paul Pigeard, qui a pris une réelle importance, qui va, de fait, prendre le contrôle des affaires :

Durant l'absence de mon père, ce fut Paul Pigard [sic], l'employé que mon oncle Charles avait tenu à nous faire emmener lors de notre venue à Berlin qui, sous le contrôle discret de ma mère, prit la direction des affaires,. Paul Pigard était devenu le bras droit de mon père qui le traitait en homme de confiance. Ma mère l'affectionnait, elle l'avait même soigné personnellement au cours d'une grave maladie. Il déjeunait ou dînait fréquemment à notre table, connaissait nos projets dont il faisait partie, même cette fois, puisque, après notre départ, il devait aider mon oncle Jacques et faire acte de directeur, sinon en titre, du moins en fait, de la maison de Berlin jusqu'à ce que, selon sa demande expresse, il puisse venir nous rejoindre aux Etats Unis.


Suzanne Pathé, Souvenirs ensoleillés d'une éducation à l'américaine, tapuscrit, [1964], p. 189-190.

Des divergences, puis de sérieuses dissensions, conduisent la maison mère à reprendre le contrôle de la succursale de Berlin au détriment de Théophile Pathé. Ce dernier va donc faire en sorte d'épargner à Paul des difficultés dont il n'est pas responsable :

Son premier soin fut d'avoir un entretien avec son bras droit en affaires, le jeune protégé de mon oncle Charles; P.  X.
"L'action de la maison Pathé-Frères me ruine, quant à présent", lui dit-il, "je ne sais comment je vais pouvoir me tirer de cette situation et je ne veux pas t'entraîner avec moi dans les risques qu'elle comporte. Je tiens à te libérer immédiatement de toute obligation à mon en­contre, moralement et de fait. Tu es libre de me quitter, dès aujourd'hui, et de partir pour Paris. En te présentant [de suite] rue Richelieu tu ne manqueras pas d'obtenir ta réintégration parmi le personnel de la maison".
Paul  X., semblant ému par ces paroles, déclara qu'il ne pouvait être question pour lui de quitter mon père : "vous m'avez traité comme un fils et, comme un fils, j'entends partager les mauvais jours qui vont venir en vous aidant de toutes mes forces à sortir de cette impasse", avait-il déclaré en substance.
- "Je n'accepte pas ta décision", insista mon père. "Réfléchis quelques jours encore, après quoi, nous recauserons. Suivant ta réponse, je te ferai part de mes  projets."


Suzanne Pathé, Souvenirs ensoleillés d'une éducation à l'américaine, tapuscrit, [1964], p. 219.

Paul Pigeard va renouveler son désir de rester avec Théophile Pathé qui, pour contrecarrer la politique de la maison Pathé-Frères, se décide à passer à la fabrication de films cinématographiques. Si l 'on en croit Suzanne Pathé et en l'absence de tout autre source d'information, il semble que Paul Pigeard ait joué le jeu de Charles Pathé et de la maison mère contre les intérêts de Théophile Pathé :

Le surlendemain, mon père arrivait le soir à Berlin, sans nous avoir annoncé sa venue. A neuf heures du matin, le jour suivant, il ouvrait lui-même la porte à Paul, notre unique employé et "hom­me de confiance". Le faisant entrer aussitôt dans notre salle-à-manger­-salle de projection où nous attendions déjà, ma mère et moi, mon père lui dit alors sans préambule : "Tu as intercepté mes lettres. Je ne veux pas savoir dans quel but, ni pour qui. F... moi le camp d'ici immédiatement et vas te faire pendre ailleurs."
Paul X. ne prononça pas une parole, mais devint pâle comme un mort. Sans lever les yeux, comme un automate, il quitta la pièce et partit.


Suzanne Pathé, Souvenirs ensoleillés d'une éducation à l'américaine, tapuscrit, [1964], p. 227.

Paul Pigeard a-t-il vraiment joué un double jeu ou bien ses liens avec Charles Pathé, grâce auquel il a suivi Théophile Pathé à Berlin, ont-ils été les plus forts ? Lui a-t-on fait miroité une promotion ? Toujours est-il qu'il va donc rentrer en France (22 juillet 1905: 24, rue Duménil Paris 13e) où il prend à peine le temps de se marier, le 29 juillet 1905, avec Hélène, Antoinette Antoine. Puis, quelques jours plus tard, il est envoyé à Vienne (Autriche-Hongrie) où il s'installe sur la Schlossgasse à partir du 30 août 1905. Il devient alors le responsable de la succursale austro-hongroise de la Pathé.

pigeard paul vienne 1905

Wiener Zeitung, Vienne, 4 novembre 1905.

 Paul Pigeard va ainsi présider aux destinés de la filiale austro-hongroise de la Pathé, à Vienne ,jusqu'en 1911.

pigeard paul vienne 1908

Kinematographische Rundschau, Vienne, 25 mars 1909, p. 8.

De retour à Paris (18 juillet 1911: Vincennes, 2 rue de Paris), il devient directeur du Service Commercial de la Compagnie Pathé avant de repartir pour l'Allemagne (30 novembre 1912 : Berlin, Tempelhof Hohenzollernstrasse, 68) :

De passage à Paris.
M. Paul Pigeard, agent général de  la Compagnie Pathé frères pour l'Europe centrale et les pays scandinaves à Berlin, a passé quelques jours à Paris. On sait que M. Pigeard, avant son, départ pour l'Allemagne, il y a deux ans, dirigeait le service commercial de la Compagnie Pathé à Paris. Agé de 33 ans [sic] à peine, très actif et très énergique, M. Pigeard a su faire prendre à l'agence d'outre-Rhin de la célèbre maison un tel essor que les affaires y ont doublé.


Comoedia, Paris, 15 septembre 1913, p. 3.

 Il revient en France au moment de la mobilisation générale de la guerre de 1914-1918 et tels sont ses états de service :

Appelé à l'activité à la 4e Section d'Infirmiers militaires. Arrivé au corps le 27 novembre 1914. Passé à la 5e Section d'Infirmiers militaires le 21 décembre 1914. Maintenu service auxiliaire le 10 janvier 1915. Passé à la 22e Section d'Infirmiers militaires le 19 juillet 1915. Sursis le 22 octobre 1916 au titre de la maison Pathé 30, rue des Vignerons à Vincennes. Passé au 6e Régiment de dragons le 28 décembre 1917. Mis en congé illimité de démobilisation le 26 mars 1919. 4e échelon.


Matricule militaire nº 788, classe 1904, Orne, Alençon, document R 1157.

Au retour de la guerre, Paul Pigeard qui a été remplacé chez Pathé pendant le conflit mondial par Headley Marshall Smith, dirige la raison sociale P. Pigeard et Cie, dont l'une des activités est  la production et la location de films. En 1921, Paul Pigeard abandonne la direction de la société pour s'installer à Berlin :

Une bonne nouvelle.
La raison sociale Pigeard et Cie vient de subir de profondes transformations par suite de l'installation définitive à Berlin de M. Paul Pigeard. L'actif directeur commercial a réouvert là-bas ses bureaux et s'occupera plus spécialement de l'achat et de la vente des films dans les Empires centraux.
Par suite de cette décision, la direction de la firme Pigeard et Cie a été confiée à M. René Fernand, dont on connaît la compétence artistique et commerciale. M. René Fernand, dès son installation, rue de Chabrol, a reconnu qu'il était de toute nécessité — étant donné l'extension toujours croissante des affaires — de créer dans le monde entier des succursales.


Comoedia, Paris, 26 octobre 1921, p. 3. 

Il est, par ailleurs, responsable de la section d'exportation de Pathé-Consortium-Cinéma:

Du ciné au phono
M. Paul Pigeard qui était récemment à la tête de la section d'exportation de Pathé-Consortium-Cinéma, quitte la grande maison du faubourg Saint-Martin pour prendre la direction générale des Machines parlantes Pathé frères.
M. Paul Pigeard est remplacé à Pathé-Consortium par son collaborateur M. Hausslin.


Comoedia, Paris, 8 mai 1924, p. 3.

Paul Pigeard disparaît en 1961. 

Bibliographie

SALMON Stéphanie, Pathé à la conquête du cinéma (1896-1929), Paris, Tallandier, 2014, 640 p.

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